‹ Le mystère de Kama: roman [magique]Chapitre 15 sur 35 · CONSEILS DE CŒUR DE LOTUS · texte numérisé non relu

CONSEILS DE CŒUR DE LOTUS

Viamalah suivit ses nouvelles compagnes dans la partie du temple qui leur était réservée. C'était une haute salle, entourée de colonnes de porphyre, qui ne recevait le jour que par la porte. Six lampes de jade descendaient des voûtes, épandant sur les choses de glauques lueurs. Toute la pièce était pleine de dons bizarres à Kàma : de bannières indurées de pierres précieuses, d'ornements de cuivre et de cristal, de poupées aux yeux d'émail, se balançant le long des cordes, de masques effravants, de colliers et d'armes de toutes sortes. Ce n'était plus le temple sévère, mais une retraite de

volupté, ornée par le goût enfantin et passionné de femmes sauvages.

Un violent parfum d'essence de roses saisit Viamalah, qui respira avidement cette haleine de Heurs, enfermée là, captive, parmi les riches coussins et les étoiles brodées d'or. Au centre, une idole de pierre dressait son désir, vers les prêtresses insatiables, mais bien des vierges, aussi, venaient s'oiïrir à la divinité avant d'appartenir à Tépoux.

La cérémonie, alors, avait lieu en grande pompe sur la place publique où l'on transportait l'image sacrée, devant les parents, les amis et les étrangers toujours avides de spectacles édifiants.

La fiancée, les cheveux mêlés de jasmins et de verveines, arrivait soutenue par des jeunes filles, couvertes, comme elle, de longs voiles flottants et de Heurs; mais, parfois, la secousse était si vive que l'amante, après s'être donnée au dieu de pierre, perdait connaissance et ne se ranimait que dans l'intérieur de la pagode sous les caresses des brahmes. Eux, aussi, avant le mari, avaient tous les pouvoirs sur la femme, et si elle était d'une exceptionnelle beauté, ils la conservaient plusieurs jours, à la grande joie des

parents, tout fiers de cette particulière faveur.

Viamalah, sans regarder l'image, se laissa choir sur un des petits lits de bois précieux dont les coussins en plumes de perroquets étaient semés de pétales fraîchement cueillis. A ses pieds s'élevaient deux cassolettes emplies d'herbes aromatiques qui se consumaient lentement. Sur le sol, brillait une poudre métallique, semée de signes bizarres, agréables aux dieux.

Les bayadères ayant brûlé des parfums extraits du chanvre, de l'asclépiade gigantesque et du datura tastuosa, se balancèrent tout le corps deux ou trois fois, puis se prosternèrent en étendant les bras. Cœur de Lotus, après la prière obligatoire à Siva, chercha des tapis qu'elle étendit par terre, et, sur de grands plateaux de cuivre émaillé, dans des vases d'argile rouge, apporta des fruits, des bouillies de froment, de fève et d'orge, jaunes de safran, des salades de mangues et de bananes, des- pâtes de gingembre, de mhowa et d'angélique, des beignets à l'acacia et à la rose, des crèmes au lait de pistache saupoudrées de musc. Bien que cela lui fût interdit, elle chercha aussi des liqueurs de cinnamome et de jujubier,

du vin de lotus rose tiqueté d'or qui mousse, pétille et grise, adorablement.

Les petites danseuses s'allongèrent sur les coussins, promenant nonchalamment leurs doigts bagués jusqu'aux phalangettes, audessus des plats.

— Viens donc, Viamalah, dit Schahabalu, la fillette aux paupières meurtries, il y a une place auprès de moi...

— Non, je suis lasse.

— Raison de plus... Tu n'as pourtant point ressenti les voluptés profondes qu'éprouvent deux amants enlacés... Une gorgée de ce vin à la cannelle te remettra de tes émotions... imaginaires.

— Non, je suis triste.

— Triste? et pourquoi?... N'as-tu pas Tamour mystique de Nassudamy, le plus beau des serviteurs du temple?...

— Je ne l'aime pas.

— Tu es bien diflicile !... Ici, nous en sommes toutes folles !... Mais qui aimes-tu, alors?...

— Achilgar, qui m'abandonne.

Elles se mirent à rire, un peu grises, déjà.

— Ce n'est qu'un mari, fit R.iksa.

— Ce n'est même pas un mari, hélas!

— Voilà vraiment, un cruel tourment!...

Le dieu de pierre le remplacera, chuchota en riant, Arma, la délaissée,

— Il n'est jamais fatigué, fit la petite aux yeux sombres... Tu verras, je t'initierai aux jeux des prêtresses les plus fameuses. En sortant d'ici, tu seras instruite comme une courtisane sacrée! Les brahmes, tu comprends, ne sont pas obligés d'exercer leur ministère avec toutes les dévédassi, ils choisissent les plus jeunes, des enfants presque toujours, et délaissent les autres ; mais nous nous en consolons,

— Écoute, dit Cœur de Lotus, les conseils de la sagesse, et sache te conduire dans la vie. Un mari n'est rien, il faut avoir des amants généreux.

— Si Nassudamy t'entendait!

— Nassudamy est un fanatique qui ne réprouve point l'amour chez les autres. Il veut seulement te conserver pour lui seul, en égoïste.

— Il connaît toutes mes actions.

— C'est vrai, fit Schaliabalu, il est en commerce avec les pitris, on ne peut rien lui cacher.

— Eh bien, reprit Cœur de Lotus, écoute

toujours mes avis, tu t'en serviras quand le fakir te quittera à son tour, car, vois-tu, tous les hommes sont pareils, il n'y a point à compter sur eux.

— Parle, dit Viamalah, avec lassitude... (Jue faut-il donc faire pour s'attacher les liommes ?...

— Ne pas les prendre au sérieux.

— C'est facile à dire.

— N'aime point, ou, si tu as un cœur trop tendre, fais en sorte de ne jamais laisser deviner ta faiblesse, et puis, surtout, moquetoi des serments d'amour!

— Il faut être parjure?... interrogea la jciino femme que cette étrange morale, venant d'une prêtresse de Dourga, commençait à amuser.

— Cela n'a point d'importance. Les dieux, d'ailleurs, méprisent la tidélité puisqu'ils se donnent à tous...

— (^et argument est sans réplique. Pourtant on élève des bûchers pour les veuves inconsolables, et, de gré ou de force, elles y suivent la dépouille du mari.

— C'est une mesure prudente ; les maris avaient trop peur d'être envoyés dans l'autre monde ; ils ont pris leurs précautions.

— Tu as réponse à tout, Cœur de Lotus alors, il faut avoir des amants ?

— Le plus possible... seulement il est important de les clioisir riches, et de ne se donner que pour des présents de prix... Tiens, ces colliers, ces fibules de seins et de taille, ces bracelets de jambe et ces bagues d'un travail incomparable m'ont été offerts ainsi...

— Je croyais que les dévédassi ne pouvaient appartenir qu'aux brahmes ?

— Certes, mais les brahmes ne sont pas moins généreux que les autres hommes quand on sait s'y prendre... Il n'y a ici que cette petite sotte de Schahabalu qui ne s'est jamais parée que de fleurs, parce qu'elle laisse trop voir son tempérament au premier venu.

La petite aux paupière fumeuses se rebiffa.

— J'ai du temps devant moi ! tandis que tu es vieille.

— Vieille !

— Tu as vingt-deux ans, tout le monde le sait. Quand j'aurai cet âge, mes épaules ploieront sous les perles et les plaques brillantes.

— Tu es plus fanée que moi, et ce n'est

LE mystkrp: de kama 151

pas étonnant, avec la vie que tu inèn<'s, Chee-chee! (nom très Lnjurieuxi.

— Eli bien, j'aidu plaisir! Ghirna! ^la méprisée).

— Tu en aurais tout de même, et avec un peu d'adresse, tu le rendrais profitable.

Viamalah, languide, souriait aux propos de ces femmes. Il lui semblait lire un mauvais livre; mais son cœur n'en était point souillé.

— Alors, dit-elle, les dieux pardonnent ces pensées de lucre v... Jamais ils ne se fâchent?...

— Ils auraient trop à faire. Nous sommes toutes ainsi. D'ailleurs les dieux préfèrent la quantité à la qualité. Comme la nature, bonne et méchante à la fois, ils ne veulent que l'amour et la mort.

— Tu as raison.

— Fécondité et destruction, ils se moquent du reste ! Vois les bêtes qui, comme nous, ont une âme...

— Lesbétes ne tiennent point aux présents.

— Parce qu'elles n'en ont pas besoin... Mais, chez elles, c'est aussi la force et la ruse qui triomphent... Ainsi les grands singes sacrés...

— Assez ! crièrent les petites, ivres de baisers et de vin de lotus !... Assez ! tu es plus ennuyeuse que le doyen de nos brahmes, qui a quatre-vingt-quinze ans et ne sait même plus distinguer une fille d'un garçon!... Tu radotes comme un chapitre du Dherma Shsistra qui prétend que les brahmanes naquirent de la bouche de Brahma...

— ... les Kshatryas de ses bras ; les Wasyas de ses cuisses...

— ... les Soudras de ses pieds...

— Mes belles, dit Schahabalu qui bâillait, je vais chercher les singes, ils nous distrairont.

— Oui, oui, ils mangeront nos restes !

— Surtout, amène Maddy et Baoudou, ce sont les plus mignons.

Page 1