JEU DES BAYADERES ET DES SINGES SACRES
Maddy et Baoudou, deux chimpanzés bâtards au mulle rose entre des favoris bleus, avec des bandes jaunes autour des yeux, b'ur faisant d'énormes lunettes d'or, entrèrent en se balançantsur les mainscomme des clowns. Puis, cette position les mettant au niveau des plats, ils commencèrent à les nettoyer très proprement, en poussant de légers f,doussements de joie, pareils à ceux des poules qui ont trouvé un vermisseau.
Haksa leur versait le jus fermenté de la cannelle, qui a le privilège de les mettre en joie. Toutes les liqueurs de cinnamome et de jujubier y passèrent, seul le vin rose de lotus tiqueté d'or fut mis à part pour soute-
nir les forces des dévédassi et prolonger leur ivresse. Les boissons affolantes fouettaient la luxure des grands singes sacrés, coulaient en flots de feu dans leur estomac.
Scliahabalu, couchée sur le ventre, les excitait de la voix et du geste, riait comme une folle de les voir si gourmands. Quand il n'y eut plus rien dans les jattes d'argile et les outres de vin doux, les deux quadrumanes levèrent leurs yeux ronds et vifs, aux prunelles de topaze brûlée, sur les femmes.
— Nous vous écoutons, dit Cœur de Lotus, vite, remerciez-nous et soyez éloquents. Célébrez les louanges du dieu Hanouman qui vous a permis de ressembler aux hommes.
Maddy et Baoudou entonnèrent, alors, un duo bizarre, plein de notes caressantes et de cris rauques, de phrases, tantôt langoureuses tantôt brèves, où il v avait de la reconnaissance, de la prière, du bonheur, de l'impatience et de l'irritation.
— Là, là, calmez-vous ! Vous êtes sages et jolis.
Les dévédassi avaient mis aux sinQ:es des douppetahs bizarres, et des ceintures de feuillage, leur avait glissé des plumes de perroquet derrière les oreilles. Les guenons
marchaient avec précaution, pinçaient les lèvres en minaudant, roulaient des prunelles langoureuses ; mais elles tressaillaient de colère jalouse lorsque les mâles les négligeaient pour obéir aux jeunes filles.
Une femelle rousse, eftlanquée, plus irritable que les autres s'approcha de Schahabalu, qui avait pris Baoudou par la taille et tournait frénétiquement autour de l'idole.
— Prends garde! prends garde! crièrent les danseuses.
— Bah ! qu'elle essaie donc de me faire
du mal
En riant, la petite crachait à la face de la bête; mais, celle-ci, se ramassa, bondit, et d'un coup de patte lui laboura profondément la joue.
— Oh ! la vermine !
Elles roulèrent toutes deux, geignantes et hurlantes. Ce ne fut bientôt plus qu'une boule de chair et de poils, hérissée de grilles, d*où giclait du sang.
— Hardi î hardi !
— Tiens, mon stylet, Schahabalu !
— Non, non, ce n'est pas de jeu !... laissez-les !
Mais la guenon, plus musclée, avait le
dessus. Elle mordit sa rivale à la poitrine, et, la saisissant par les cheveux, lui rejeta si brutalement la tête en arrière que le crâne heurta le sol avec un bruit mat.
— Séparez-les, cria Viamalah, vous ne voyez pas qu'elle a perdu connaissance !
— Oh î dit Cœur de Lotus, qui gardait rancune à la jeune fille de ses sarcasmes, ce n'est pas la première fois que la guenon Tabîme ! Pourquoi aussi lui vole-t-elle son bien !... Baoudou est marié, on sait qu'il ne faut pas y toucher.
Pourtant, les singes, craignant les représailles, avaient fui, tout couverts de leurs oripeaux, et l'on entendait au dehors leur galop précipité accompagné de cris aigus.
Schahabalu se releva, alla se regarder avec anxiété dans un miroir de cuivre, et appliqua sur ses blessures du baume de jujubier mêlé de miel.
Une raie sanglante lui balafrait le visage de la paupière au menton.
— Est-ce que cela se verra ? demanda-t-elle anxieusement.
— La griffe des singes est vénéneuse. La petite Kshirikita qui, elle aussi, avait offensé une guenon, a perdu l'œil gauche après une
querelle, et, cependant, la paupièrf^ seule avait été atteinte.
— Ou'est-elle devenue?
— DéGgurée. elle a quitté le temple, car les dieux ne veulent pour les servir que des femmes parfaitement gracieuses et belles.
— Ell<^ a quitté le temple?...
— Et comme personne ne la regardait plus, elle s'est réfugiée sur la montagne avec les gardeuses de troupeaux qui la battent et la méprisent.
Scbahabalu se mit à pleurer convulsivement. Ses frêles épaules montaient et descendaient, les guirlandes de lleurs pendaient, toutes flétries dans son dos.