‹ Le mystère de Kama: roman [magique]Chapitre 17 sur 35 · OFFRANDE SECRÈTE AU DIEU DE PIERRE · texte numérisé non relu

OFFRANDE SECRÈTE AU DIEU DE PIERRE

Lesdévédassi , maintenant, se recueillent. Quoique toujours grises de vin de lotus, elles prennent un air grave que dément le plissement sournois des lèvres. Leur teint chaud, comme éclairé intérieurement, s'est mordoré autour des prunelles d'extase, sous les fronts unis que couvre la masse noire, épaisse, pesante de leurs cheveux ébouriiïés, mêlés de poudre brillante. Dans la fumée des herbes aromatiques, les tapis et les écharpes prennent des colorations si tendres, si apâlies, si agonisantes qu'elles sont des caresses pour le regard.

Les voiles ondoient comme des flots de

LE MYSTÈRE DE KAMA \o\)

clarté, les ceintures de pierreries piquent des étincelles sur les draperies vert-d'eau, bleu pervenche, gris-glacier, mauve-crépusculaire. C'est une vision de féerie à laquelle vient s'ajouter la magie berceuse de la musique.

Le retlet glauque des lampes, tournées vers l'idole, la fait paraître presque vivante. Le dieu est assis ; un sculpteur habile l'a taillé dans la pierre rose, lui a donné des formes viriles en émoi, harmonieuses et pleines. Il sourit et tend les bras comme pour étreindre les amoureuses qui, chaque jours, viennent le visiter. A ses poignets et à ses jambes, les plus ferventes ont attaché des joyaux de prix, un collier de roses de Karmoul et de pierres de lune pend à son cou, des perles d'éléphant tombent de ses oreilles et il a sur le tète un diadème fait de plumes de colibris.

Les femmes lui sacrifient des colombes aux pieds de corail, lui apportent du riz, du safran, du bétel, des mets possédant les six goûts délicieux et se donnent à lui. La fumée épaisse, qui sort des cassolettes toujours allumées, estompe ses traits et les rend mobiles, ses bras semblent s'agiter et implorer l'amour.

Cœur de Lotus, religieusement, s'est hissée sur le piédestal, et, avec un pinceau de poils de chameau qu'elle trempe dans une jarre pleine d'essence de verveine et de tubéreuse, fait la toilette du dieu, caressant voluptueusement ses épaules, sa poitrine, son ventre, descendant le long des jambes nerveuses jusqu'au bout des orteils bagués d'or. Puis, avec une plume à barbes minces, trempée dans le carmin, elle rosit la bouche, touche la pointe de ses seins et les dix ongles.

Les autres, en balançant doucement la tète d'une épaule à l'autre, chantent les mérites de la divinité, et ponctuent les strophes par des coups de tal (sortes de cymbales d'acier et de cuivre que l'on frappe vivement.)

Viamalah, étendue sur sa couche semée de pétales de jasmin, ne remue pas, la pensée perdue en un rêve obscur. Elle est troublée d'une émotion confuse, pleine de pitié, peut-être d'envie pour ces hallucinées de plaisir qui épuisent, dans cette prison de Heurs et de parfums, leur désir ardent par des images et des simulacres dangereux. Les pauvrettes ne sortent que pour les cérémonies nuptiales, les processions et les fêtes

sacrées, lorsqu'elles ont mission de danser derrière les chars des idoles.

Quelques-unes se sont échappées, ont erré dans la campagne aride, crevassée par les ravines, où, de place en place, apparaît la carcasse blanche aux côtes soulevées de quelque bète morte de faim ou sacrifiée aux dieux. Les vautours et les corbeaux ont dépecé le corps, et les os longtemps pâliront sur la route poussiéreuse.

Mais les filles d'amour ont marché encore, ont fini par trouver des arbres touffus, des bosquets pleins de fraîcheur et des cours d'eau, au-dessus desquels volent les libellules nacrées, les papillons cornus de velours orange aux larges ailes frémissantes. Et elles se sont installées dans les retraites ombreuses, ne sortant que le soir pour attendre, sur la route, les voyageurs et les marchands qui, parfois, les accompagnent chez elles ou, tout simplement, les prennent dans les herbes et les Heurs. Ainsi, elles vivent, avec la crainte constante d'être reconnues par un brahmane, car ce serait la mort pour elles.

Rares, cependant, sont les révoltées et les vagabondes, le simulacre d'amour suflisant

à leur lièvre, à leur nature plus avide de sensations que de sentiments. Il y a, sous les temples, un long couloir souterrain qui descend au bord du Gange, et Ton raconte que, vers son extrémité, on abattait jadis les femmes coupables ou trop âgées, puis, que leur dépouille était jetée dans les ondes avec de lourdes pierres pour les empêcher de remonter.

Ainsi se terminait le supplice de leur vie inutile et morose, car la fenwise qui n'est qu'un instrument de plaisir n'a plus de raison d'être lorsque s'est éteinte la flamme de ses yeux et que le miel de sa bouche ne retient plus les hommes. Maintenant on se contente de réformer les danseuses malades ou affaiblies par l'âge, en leur appliquant, avec un fer rouge, sur la cuisse, la marque de la pagode où elles ont servi.

Viamalah songeait et Schahabalu pleurait toujours.

— Dis-nous, fit Cœur de Lotus en riant, ce que tu sais sur les baisers?...

— Non, fit la petite, en secouant la tète.

— Pour amuser Viamalah qui pense à l'époux volage.

— Il y a sept sortes de baisers, murmura

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Schahabalu, comme si elle récitait une leron.

— Précise, pour nous prouver que tu es une bonne élève.

— Il y a le baiser nominal, le mouvant, le touchant, le droit, le penché, le tourné, le pressé.

— Bon, quel est celui que tu proiercb v

— Je les aime tous.

— Voyez-vous cela!... Pourtant, tu n'en connaîtras aucun cette nuit, Ciiee-Chee!

— Je n'en désire aucun, je suis lasse!

— Quoi! tu dédaignes même l'idole de pierre .'

— Je suirj Liup laide ; elle ne iim vuudraii pas pour embrasser son pied nu î

— Oh! elle veut toutes celles ([ui coiffent.

— (Commencez donc.

— Nous nous aimons mieux.

Les petites enlevaient aux plus grandes les tleurs que toutes portaient sous la ceinture lâche, et défaillaient sous les baisers qu'elles quêtaient ensuite avidement. Une à une les écharpes tombaient, et quand elles n'eurent plus que leurs colliers et leurs bracelets, elles se prirent par la main et tournèrent follement autour de l'idole. Les une^ ét.iient

presque pâles de peau, avaient les gestes fiévreux des pantins disloqués ; d'autres nouvellement arrivées, gardaient dans leur chair des couleurs de terre et de soleil. Quelquesunes étaient franches dans ces amitiés passionnées et se disaient heureuses ; leurs relations devenaient presque conjugales ; elles n'avaient plus de désirs en dehors d'elles-mêmes, et n'acceptaient la visite des brahmes qu'avec répugnance. Ces jours de visite étaient souhaités et redoutés par les dévédassi, car il se commettait alors dans le temple, au nom de la déesse Dourga, d'effrayantes débauches inconnues.

Mais on versait aux plus lasses des matières aphrodisiaques, mêlées aux vins de jujube et de lotus, on leur frottait les seins et certaines parties du corps avec un mélange de menthe poivrée, de muscade, de cantharide et de phosphore qui les galvanisait au point de les rendre dociles aux pires expériences. Elles tentaient avec joie les voluptés les plus dangereuses, et, parfois, expiraient avant la fm de la nuit, sans crier grâce.

Schahabalu frappe dans ses mains, les excite de la voix. Elles ont pris les lingas

d'or de leurs parures et les choquent comme des castagnettes. Leurs pieds s'agitent frénétiquement, leur torse ondule, ploie et se balance en un mouvt;ment de plus en plus vif. Leur crinière s'enlle, s'étale en éventail, en parasol, secouant autour d'elles une poudre brillante qui se mêle à la fumée des cassolettes. Après la farandole c'est la danse lascive ; les genoux s'écartent, les cuisses fléchissent, les mains semblent chercher l'amaat passionné qui les attend et les implore ; puis elles se relèvent d'un bond en heurtant plus fort leurs bijoux sacrés.

Maintenant, après avoir butiné des baisers sur les lèvres brûlantes, ouvertes comme des Heurs, elles s'éloignent, rieuses, pivotent sur le bout d'un pied, battent l'air d'une jambe nerveuse, et prennent leur élan pour se poser plus loin dans des attitudes félines et sournoises. Avec un cri aigu, elles se jettent les unes sur les autres, se renversent et luttent pour une morsure ou une caresse.

Les plus expertes font mouvoir les seins et le ventre, roulent les hanches, se cabrent, se renversent en demi-cercle, balayant le sol de leurs cheveux; d'autres se penchent pour sai-

sir le papillon du rêve que leurs doigts fluets retiennent par ses ailes transparentes, et d'un effort, les bras levés, la croupe saillante, lancent aux voûtes leur désir ailé... Puis, les prunelles noyées,, dans la nacre de l'œil, les paupières mi-closes, elles demeurent immobiles, montrant la mousse brune de leur jeune corps. A la fm, elles osent toutes les attitudes; celles que les dévédassi maîtresses leur ont apprises, et d'autres encore qu'elles imaginent. Elles se poursuivent et s'enlacent, se butinent et se pâment, se fuient et se reprennent, lèvres à lèvres, les seins tendus et mêlés. Une sueur fine fait briller leur corps ambré qui se lasse, s'énerve sous les étreintes. Enfin, elles s'étendent, les membres déclos, la corolle secrète de leur chair offerte au mystère d'amour. Elles appellent, elles rient, elles pleurent, leur voix se fait câline, enjôleuse, sanglotante, mouillée de désirs, et Cœur de Lotus, la première, s'approche du dieu de pierre...

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