‹ Le mystère de Kama: roman [magique]Chapitre 19 sur 35 · OURVASI SACRIFIE SA CHEVELURE · texte numérisé non relu

OURVASI SACRIFIE SA CHEVELURE

Acliilgar,' pourtant, auprès d'Ourvasi, la courtisane experte, songeait toujours à Viamalah. Il avait revu Rayon de Miel et Gloire de la Lune qui lui avaient appris, en pleurant, la fuite de leur maîtresse, et, plus féru d'amour que jamais, il avait oublié ses griefs.

— Petit homme de joie! que t'ai-je fait? soupirait Ourvasi, pour que tu méprises mes plus ardents baisers?...

— Ne t'ai-je point dit que j'appartenais à une autre de cœur et d'âme?... Je ne méprise rien, mais je suis malheureux !

— Et tu veux aller aux fêtes de la déesse ?

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— Je le veux!... Aujourd'hui même, dans un instant.

— Mais tu la reverras, cette possédée des pitris maléfiques!

— C'est mon plus cher désir.

— Et tu quitteras la pauvre Ourvasi puur suivre cette femme damnée qui te fera périr I

— Je périrai, si telle est la volonté de Siva.

La courtisane était très habile à effondrer les moelles et à granuler les reins. Ses caresses, pour Achilgar qu'elle se prenait à aimer, avaient un emportement extrême. Il demeurait étendu, les nerfs douloureux, et sa cervelle lui semblait sauter et se fondre, décollée sous la peau du crâne... Elle se courba encore, Tétreignit, mais il la repoussa, se mit debout et voulut partir. Alors, elle se roula à ses pieds, en suppliant et en pleurant. Ne sachant plus comment le retenir, elle avait sacrifié son admirable chevelure, qu'elle avait liée en trois toulfes retenues par des yeux de chat de (^eyian. (les trophées d*amour vinrent parer la ceinture d'Achilgaret lui prouver le cas que l'on faisait de sa personne.

Fier, malgré tout, il se contempla de pro-

fil et de face dans le haut miroir d'Ourvasi, balançant les queues soyeuses qui frôlaient ses talons. Elle battit des mains, en penchant sa petite tête garçonnière, aux mèches drôles, inégalement coupées.

— Tu vois! Tu vois!... Quel plus grand témoignage de passion pourrais-je te donner?...

— Tu es une bonne fille, dit-il, négligemment, et tu sais vraiment d'étonnantes caresses... Mais, tu étais plus jolie avec tes cheveux!... Et maintenant, laisse-moi; le dingui m'attend, près de la terrasse pour me conduire au lieu de la cérémonie... Merci pour le don royal que tu m'as fait. Je ne l'oublierai pas.

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KALI, Dt:ESSE DE L AMOUR ET DE LA MORT

La fête de la déesse Kali est la plus grande solennitt* du calendrier hindou. Elle dure quinze jours, et rien ne saurait donner une idée de l'enthousiasme qu'elle soulève parmi la loule fanatique. Lorsque la vinâ et le tal se firent entendre, annonçant le passage du • ortège, les rues étaient noires de peuple, de lidèles, de curieux et d'étrangers que les ilobasIiL et les lnihoo (^interprètes) guidaient lUx meilleures places, malgré les plaintes et l(is protestations.

Des femmes passaient, olïrant de l'eau du Gange dans des vases arrondis de cuivre ou de terre; d'autres vendaient des feuilles de hétel, et les corbeaux, proiitant de l'inatten-

tion, volaient, dans les corbeilles, le froment, l'orge et le riz destinés aux offrandes.

La foule sentait l'huile de coco et de bois de santal; des filles aux joues, au front, au nez couverts de plaques et de coquillages, ou finement tatouées, frôlaient les hommes qui, pieusement silencieux, fumaient leur houka, en attendant la déesse ; car l'idée religieuse domine tout, efface tout, règle les actions, étreint les consciences, moule les cœurs, gouverne la pensée, prime les intérêts, les préoccupations, les désirs...

Le soleil tombait en flots de feu sur les murs, les colonnades, les coupoles et les terrasses. Mais tous les quartiers de la ville, que ne devait point traverser le char de Kali, restaient déserts. On aurait pu parcourir, sans rencontrer même une guenon, le labyrinthe des ruelles emmêlées, tortueuses, devant les façades branlantes des maisons roses et blanches aux balcons de bois. Le ciel, aperçu entre les constructions bâtardes, semblait un feston bleu, courant au hasard d'une puérile fantaisie. Quelquefois, de grandes peintures licencieuses zébraient les murailles, et l'on devinait, par elles, la liberté des mœurs, l'épanouissement d'une

prostitution saus limites, malgré la saintoté (le l'endroit.

Mais les courtisanes étaient à la fête, dans leurs vêtements brochés de gemmes, à coté des filles du peuple sentant le fauve, des femmes de la campagne à la peau gorgée de soleil, dans l'irradiation des pavois hindous aux squames imbriquées par des artistes fastueux et barbares.

Voici d'abord les musiciens, les sonneurs de trompe, levant leur gigantesque instrument qui ressemble à un lotus de cuivre; les joueurs de llùte de bacabou, de vinâ, de tal, de pakaoudj. C'est un ensemble barbare de meuglements sonores et de gémissements aigus. Après les stridents éclats des trompettes, les assourdissants vacarmes des tubas, les roulements de tonnerre des cymbales hindoues, la phrase musicale se termine en gémissement de hulotte, sur de petites notes perlées infiniment tristes.

Voici les vierges tenant des statuettes d'or, réduction de la déesse, et des branches de jasmin. Sous le ciel en fusion, toutes les facettes des joailleries s'embrasent; les pierres seml)lent vivre comme des insectes de lumière, courir sur le corps de la femme

qu'elles dessinent en traits ardents, qu'elles piquent au cou, aux jambes, aux bras, — pourpres comme des braises, bleues comme des flammes d'alcool, vertes comme des rayons de lune.

C'est maintenant le premier char massif, ayant deux énormes poutres pour essieux que portent quatre roues pleines. La base, en planches d'assemblage, est couverte de sculptures bestiales, erotiques et fabuleuses où les étreintes mêlent les sexes des bêtes et des hommes. Il y a des prêtresses aimées par des tigres, des enfants pris par des dragons, et d'autres accouplements plus singuliers. Sur le soubassement s'élèvent des échafaudages à claires-voies, qui forment une immense pyramide. Des étoffes soyeuses, incrustées d'olivines, de sardoines, de béryls et de chrysolithes descendent du sommet, retenues par des touffes de fleurs, des guirlandes légères; et, tout en haut, règne un tronc colossal qui contient les cendres du dieu Krishna. Krishna, l'incarnation la plus populaire de Wishnou, est adoré partout. Ses fervents le considèrent comme le créateur du monde, le dieu magnifique, éternellement jeune et actif. Les femmes célèbrent sa virilité et

son ardeur. Elles le chantent en vers et en prose, couchent avec elles ses statuettes de jade et d'or, le voient, l'étreignent, se donnent à lui dans leurs rêves les plus erotiques. Krishna est le liéros du grand poème fameux dans l'Inde entière sous le nom de Mahahharatta. Son étendard déroule une palombe noire et un taureau. Il est TÈtre Suprême ou le mâle primordial (upuruscha).

L'idole est coifTée d'une sorte de tiare, les jambes rapprochées, les mains sur les genoux. Des étoiles constellent la robe de drap d'or qui tombe toute raide de chaque côté. Le dieu porte le joyau Samantakn, talisman de bonheur semblable au soleil.

Autour de cette ligure hiératique, brûlent des parfums qui montent en acres spirales.

Montés sur le char, les prêtres excitent, par leurs gestes et leurs cris, tout un peuple attelé à d'énormes cables qui traîne l'idole sur le corps des dévots prosternés. Les membres craquent, le sang coule, mettant des caillots de pourpre sombre dans le sable et les Heurs. Ce sont des poitrines ouvertes, des crânes décalottés par le fer des roues, entaillés, trépanés par des pointes, des intestins dévidés du ventre, frémissant encore

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comme des tronçons de serpents; des membres disloqués, cassés, des os mis à nu, des faces écrasées, suant les yeux comme des boules gélatineuses retenues par des fibrilles rouges.

Quelques-uns, un pied, une main, un bras arrachés, se traînent misérablement, livides, les traits horriblement contractés ; mais les assistants les repoussent sous les roues, jusqu'à ce qu'ils ne soient plus qu'une bouillie sanglante. .

Voici, de nouveau, dans un frissonnement d'amulettes, ' de coquilles, de paillons, de colliers et de plaques, des vierges brunes aux yeux d'émail doux et indifférents. Elles portent sur leurs épaules, des statuettes aux bras maigres, aux seins lourds, les mains ouvertes appuyées sur le ventre. Des enfants, derrière elles, jettent des fleurs et tournent frénétiquement. Ils sont complètement nus, avec des dessins noirs et rouges sur le corps, leur face et leurs jambes sont dorées. Ils ne se détournent pas des cadavres et des agonisants. Sans pitié, comme sans répugnance, ils foulent les corps et jettent au hasard leur jonchée odorante dans le sang et la boue.

Voici des cavaliers, fièrement assis sur

leurs chevaux noirs qui hennissent et se cabrent, des princes de toutes les contrées, montés sur des éléphants dont les chabraques et les haoudars, indurés de cabochons de péridots, d'amaldines et de marcassites chatoient dans la lumière. C'est une cohue singulière d'hommes, de Bétes, de divinités monstrueuses, de pénitents, de bourreaux, de vivants ^^ d»^ morts qui annonc<^"f i^ déesse Kali.

La voici, sursonchar, souriante et cruelle, avec ses colliers de vertèbros et de phalan}];es. Elle porte une sorte de chape brodée de dents humaines et de petits os formant de curieuses arabesques sur fond de pourpre et d'or.

Des piliers, émaillés de briques polychromes, de lapis et de sardoines, entourent le char, reliés par des guirlandes de tleurs dont les pétales tombent mollement. Les brahmes, à la ligure jaune, parcheminée, annch'^e de rides, décimée par l'âge, marchent à droite et à gauche, majestueux et calmes,* le front ceint de cordelettes. D'autres, plus jeunes, suivent, avec les fakirs ; et les dévédassi, toujours en mouvement, balancent lescassolettes de parfums qui dégorgent des nuées de vapeurs dans la poussière jaune.

L'odeur perverse des aromates, Fatmosphère orageuse et lourde, crispent les nerfs ; des cris s'élèvent réclamant les danses. Schahabalu et Cœur de Lotus, se détachent les premières pour les pas lubriques de la <( corolle ardente ». Leurs seins ondulent, et, au frottement des plaques de pierreries qui les frappent, leurs bouts se dressent, demeurent en arrêt, tandis qu'elles impriment à leur croupe et à leurs hanches un mouvement de plus en plus vif. Comme leurs compagnes, elles ont des voiles couturés de perles, ramages d'argent, et un corselet très bas, maillé de saphirines et de chrysobéryls. Elles ressemblent à des scarabées aux élytres scintillantes qui remuent dans le soleil.

Assise sur le char, aux pieds de Kali, Viamalah les domine. La face solennelle, recueillie, presque auguste, elle demeure immobile comme une nouvelle idole. Ses seins, son ventre, ses cuisses sont cuirassés de gemmes qui entrent en combustion, croisent, mêlent, enfouissent un grouillement de feu sur sa peau de velours pâle. Concentrée, les yeux dilatés et fixes, elle ne voit ni le sang, ni la foule, ni les vierges marchant

indolemment dans la sanie des chairs écrasées et des muscl(3s. Elle est absente, perdue dans un rêve mystérieux, et balance, au bout de ses doigts glacés, une grande orchidée blanche.

— Viamalah ! Viamalab ! . . .

Ce cri part de la foule, et la vierge a tressailli. Mais ses regards, obscurcis par la fumée des feuilles dejusquiame et de datura, interrogent vainement la cohue bigarrée qui ondoie autour du char, excite la rage criminelle des prêtres.

De nouveaux fanatiques se jettent la têt(? sur les réchauds de cuivre, hument frénétiquement Todeur des solanées sèciies et de la myrrlie, puis, chancelants, étourdis, le cœur chaviré, se font enfoncer des crampons de fer dans les chairs, profondément, et, suspendus à des mâts mobiles, décrivent dans l'air des cercles et des ellipses que ponctue une abondante pluit! rouge. D'autres se crèvent les prunelles, et remuent avec leurs doigts le lait sanglant des yeux ; d'autres se fraj)pent la tête contre les roues jusqu'à ce que la cervelle saute du crâne. Presque tous sont horriblement maigres et, parfois, une écume sort de leur IjoucIk» lurdue ; ils se dis-

loquent comme des pantins, sautent de côté et d'autre, s'accroupissent, pivotent, poussent des clameurs stridentes pour s'entraîner au martyre, qu'ils supportent, alors, avec une impassibilité absolue. Dans les dos décharnés entrent les crocs puissants, tordant les muscles, raclant les os ; la blessure se creuse, s'élargit toujours, les tendons cèdent et l'homme, comme une loque pourpre, vient ■s'écraser sur le sol.

Ceux qui n'ont point subi le supplice des ;mâts, se font enfoncer des coins dans les jambes, et lentement leurs os se brisent, ressortent, de côté et d'autre, comme des bâtonnets inégaux. Les brahmes , animés d'une ardeur meurtrière, tirent, sous le menton des patients, des lanières dé chair, en font une sorte de collerette tortillée. La peau des caisses se taille en rubans rosés, se lie en nœuds veloutés sur les reins et les hanches; la peau du ventre se retrousse comme un sac dont émerge une tête convulsée.

Voici une jeune fille qui s'est fait piquer dans la chair des tiges de fleurs. Elle est entièrement vêtue de corolles jaunes épanouies qui pompent la chaude rosée de ses veines. Ses mains, en cadence, frappent

des cymbales d'or , elle danse autour du ch.ir et ne parait ressentir aucune douleur.

Deux autres s'ouvrent le sein, tournent et retournent la lame dans le trou tiède, s'agenouillent et otlrent la blessure vive à des brahmes qui les possèdent ainsi aux cris frénétiques de la foule.

D'autres vierges suivent, se dépouillent de leurs voiles, veulent recevoir la caresse mortelle, et supplient les prêtres de les exaucer. Bientôt des corps enlacés roulent sur les blessés et les agonisants. Les râles d'amour et de mort se mêlent.

Certains présentent une face inouie où les yeux, chassés des orbites, coulent sur les joues comme deux énormes larmes écartâtes. D'une main, ils se cramjïonnent au char de la déesse, de l'autre, ils s'ouvrent la poitrine avec les ongles. Leur abdomen est parcouru de- secousses folles, comme si des reptiles grouillaient sous la peau, et ils meurent lentement en hoquetant alTreusement, caria déesse ne veut point qu'on les achève.

— Viamalah ! Viamalah !

Toujours immobile, son orchidée pâle entre les doigts, Viamalah semble étrangère,

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absente, et le carrousel rouge qui tourne sur sa tête, fait pleuvoir, le long de son corps et dans ses cheveux, la rosée ardente des veines ouvertes,' est invisible pour ses regards lointains, embrumés de rêve.

Lesdévédassi, grisées par l'odeur du sang, les tourbillons acres des aromates, tournent plus vite, tendent le ilanc et la croupe, se baissent et se relèvent, serrent avec des cris rauques le bout de leurs écliarpes entre leurs cuisses qui boulent. Une fine sueur micacé leur peau brune frottée de baumes véhéments, la nacre de leurs dents brille entre leurs lèvres nerveusement retroussées.

— Viamalah ! Viamalah !

Gomme galvanisée, la vierge s'est dressée sur le char. Le réseau de pierreries qui cuirasse son ventre et ses seins rutile comme des écailles de dorade. Elle lève les bras, se courbe en arrière, jusqu'à balayer le sol de l'écheveau noir de sa nuque, puis, lentement, comme un roseau tourmenté par la rafale, se redresse. Tout son corps porte sur le bout de l'orteil, elle devient un insecte merveilleux, une libellule métallique, prête à s'envoler au-dessus des monstrueux calices de chair et de sang qui fument à ses pieds. Ses voiles

lamés de saphirs aux étincelles qui grésillent dans une eau limpide et froide , palpitent comme des ailes, les antennes de diamants de sa couronne se balancent , elle va prendre son essor, fuir le lac rouge purulent, décomposé, déjà, où rampent les larves humaines.

Les assistants, frappés d'étonnement par l'apparition merveilleuse , se prosternent, croient voir une idéale incarnation de Kali.

Mais Viamalah, légère, a bondi sur le sol ; deux bras l'étreignent, la soulèvent, l'emportent et Achilgar, avant que les brahmanes aient pu s'opposer à ce rapt, regagne son dingui et s'éloigne à force de rames.

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