LES BAISERS DE VIAMALAH
— Enfin c'est toi, cher Sourire !
— Achilgar !
— Viamalah !
— Ah ! tu ne me quitteras plus, dit-elle ; il me semble, maintenant, que je ne suis plus la mêm.e et que les pitris malfaisants se retirent de moi !
— Les pitris ?...
— Oui, leur vol ténébreux ressemble à celui des chauves-souris et leur essaim me cachait le ciel !
— Pardonne-moi, je suis coupable aussi...
— Certes, il fallait me défendre, lutter contre l'influence maléfique,
— Il y a autre chose encore...
— (Juoi (loue ?...
Acliilgar, pour toute réponse, attira Vianialah contre lui et posa délicieusement sa bouche sur la sienne. A quoi bon parler de la courtisane Ourvasi ? N'était-elle point morte pour le jeune homme ? Avait-elle seulement existé?...
— Prends-moi, murmura Viamalah, en fermant lesyeux, eten l'étreignant plus fort, je serai délivrée quand je serai tienne... Prends-moi !
— On nous suit peut-être... Y songestu, chère Volupté î...
— Ah ! tu as raison...
— Mais bientôt.
Et, tout doucement, sans qu'elle y prit ;;arde, il détacha les trois touffes de cheveux qui lui venaient d'Ourvasi, et qu'il portait encore à sa ceinture, le^ jeta dans le Gange {»our qu'il ne restêit rien de sa passagère folie.
Les cheveux soyeux et légers, algues noires, s'éparpillèrent dans le courant, s'en allèrent aulil de l'eau; mais l'œilde-chat que la lille galante y avait glissé s'anima soudain d'une llamme vengeresse.
Viamalah posa la tète sur Tépauled Acliil-
oar, demeura- silencieuse. Une passivité de fatiaue et d'écrasement la courbait de nouveau ; un grand calme apathique la mettait comme au-delà des sensations humaines.
Excepté cette communion d'amour, elle n'attendait plus rien, n^espérait plus rien, n'érait plus touchée par rien. Son être se dédoublait de nouveau, cessait d'appartenir au mystérieux yogui, au maître des charmes et des envoûtements. Elle redevenait une créature terrestre, une petite fille de douceur et de tendresse, la compagne soumise de l'homme, qui trouve tout son bonheur dans Tobéissance, et s'incline sous le désir du maître comme le roseau sous la brise.
Après la longue et énervante fuite sur l'eau trouble du fleuve, elle rentra au palais, et fut reçue par ses trois suivantes qui, depuis sa disparition, n'avaient porté, dans leurs cheveux, que des orchidées flétries au calice vénéneux de gouges sylvestres.
Comme au départ, elle voulut se purifier dans la vasque de porphyre plaquée d'émaux, pavée d'hydrophanes laiteuses, qui ne brillent que mouillées ; et les huit trompes d'éléphant cerclées de rubis de Sudomanie, lui versèrent l'eau aromatique.
— Fleur de Comète, on dit que tu étais sur le char de la déesse ?... demanda Rayon df Miel ^vec curiosité.
— C'est vrai.
— Qu'as-tu vu V... Du sang ! du sang ! encore du sang î... n'est-ce pas?... Un tleuve ardent où tu baignais tes petits pieds?...
— Je n'ai rien vu.
— Comment, tu n'as vu ni les supplices, ni le ruisseau rouge qui coulait au loin, s'allongeait toujours '.'...
— Je n'ai rien vu, répéta Viamalali.
— Est-ce possible?
— Je dormais, sans doute, de ce mvstérieux sommeil qui me saisit atout moment... VA cela vaut mieux ainsi, car je n'aurais pu supporter un tel spectacle.'
— Bah! les victimes ne sentaient point la douleur, et leur martyre était agréable aux divinités.
— Ah! pourquoi ne nous as-tu point raj)porté une tubéreuse trempée dans le sang d'un yogui?...
— Ou la toulFe de cheveux d'une jeune tUle scalpée par un brahme, une mèche odorante, enroulée sur une plume de perroquet blanc?...
— Ou un bracelet de dents sans défauts, semblables aux hydropbanes de cette vasque?
— Ou un collier d'ongles polis comme des agates?...
— Taisez-vous ! cria Viamalah, vous me révoltez avec vos imaginations cruelles !
— Cruelles!... Pourquoi ?... Est-ce que tous les suppliciés ne se sont pas volontairement offerts à la déesse ?... Sois persuadée, petite Fleur, qu'ils n'ont ressenti aucun mal. Ces tourments ne sont rien auprès de ceux qu'éprouvent les fervents du temple de Djagganath qui se font enterrer jusqu'à la tête et meurent lentement dévorés par les mouches.
— Il y a aussi, dit Gloire de la Lune, ceux qui se font griller à petit feu, tout doucement, tout doucement, et ne cessent de chanter la gloire de la déesse, tandis que leur chair fume, grésille et se soulève comme du papier de riz ou de légers copeaux !
Rayon de Miel fermait à demi ses paupières ingénues.
— Je boirai, fit-elle, le sang des tigres comme les c/iamanes bdiiga,, pour contempler la divinité, et j'irai pieds-nus à Djadjpour, la ville du sacrifice !
Gloire de la Lune caressait doucement les
-<.iii::> u'- Viamalah avec uu chillbn de soie imbibé d'essence de sarcanthus, afin de prolonger les désirs d'Achilgar, de les rendre plus impérieux, plus véhéments. Elle souriait en humant l'arôme amoureux qui se 'légageait du corps tiède, en bouffées lentes ou agiles, suivant les gestes.
— Viamalah, dit-elle, parle-nous du temple où tu t'es réfugiée ?... Tes souvenirs, sur ce point, doivent être plus précis?...
— Oh ! fit Rayon de Miel, les yeux écarquillés, est-il vrai que tout ce que nous sa- \ ons sur la volupté ne puisse nous donner une idée de cequ'imaginentlesdévédassiv...
— Est-il vrai, demanda à son tour Parfum Céleste, que l'idole de pierre exauce chaque jour les vœux de plus décent adoratrices ?...
— Je n'ai point vu l'idole de pierre, murmura Viamalah avec lassitude, je n'ai rien vu, vous dis-je, j'ai dormi.
Sa voix, mystérieuse et lente, semblait venir de très loin, du fond d'un rêve. De nouveau, la lièvre de l'inconnu la dominait; elle songeait à son idéal inassouvi, à cet imour qui la poussait vers un homme et qu'une sorte de fatalité ne lui permettait pas d<* satisfaire. Toute la misère de ses efforts
inutiles lui refoulait le cœur. Elle étreignait ses petites amies, se réfugiait, ainsi qu'une enfant malade, en leur compatissante tendresse.
— Bercez-moi.
Mais elles la repoussèrent, en riant.
— Acliilgar t'attend... Ne veux-tu pas, enfin, le rendre heureux ?.. .
— Oh! si, je le souhaite... Frottez-moi de tous les aromates qui exaltent les sens.
— Il faut lui mettre dans les cheveux, dit Rayon de Miel, de la poudre de musc-tonkin qui fait chanterle pinson douze fois en douze heures.
— Il faut verser, sur ses bras, de l'essence de spikanard et de lavande du Bengale pour que ses étreintes soient irrésistibles.
— Et, plus bas, nous mettrons une précise fusion d'extrait de tubéreuse, de jasmin et d'amande...
Viamalah s'abandonnait aux mains expertes de ses suivantes, décidée à ne rien négliger pour accomplir l'œuvre de chair, recevoir et donner la manne d'amour.
Dans la touffeur exaspérée de la pièce fumait une braise de parfums qui, peu à peu,
grisait les jeunes filles, les faisait ployer comme des tiges de lotus au crépuscule.
— Tu esprète, maintenant, déclara Gloire de la Lune. Va et que Kama t'assiste!
L ENVOUTEMENT SUPREME
Viamalah rejoignit Achilgar dans le jardin où il errait mélancoliquement, arrachant, de ci, de là, des baies violettes qu'il écrasait entre ses doigts pour en faire jaillir les pépins d'or.
Elle le fit asseoir sous un mancenillier — car l'ombrage de cet arbre, loin de donner la mort, incite aux voluptueuses langueurs. — Le vent passait dans les bouillées de bambous et les buissons de lantanas dont les branchettes, en se jouant, imitaient les trilles des flûtes de roseaux, enflaient ou perlaient de petites notes argentines. Deminces lézards roses couraient sur les pierres, des perruches vertes, mangeuses d'abeilles, à
chaque instant s'abattaient sur les lourdes corolles pour y cueillir un insecte velouté de sépia etd'ocre qui ne se débattait même pas, ivre de parfums.
Viamalali, toute nue, les cheveux mêlés de tubéreuses, tenait entre ses lèvres une noix de bétel qu'elle présenta à son époux en gage de tendresse et de soumission. S'étant agenouillée devant lui, elle récita quelques strophes du poème de Jayadéva afin d'adoucir les dieux.
« Krischna, mon âme est pleine de toi ! de toi dont le chalumeau enchanteur module des accords que divinise encore le nectar de tes lèvres tremblantes !... A tes oreilles pendent des serpents de feu, et ton œil lance la ilamme du désir. Ta chevelure est couronnée de plumes de paon qui montrent leurs lunea versicolores ; ton manteau est comme une draperie de la voûte azurée rattaché(^ par rarc-en-ciel, et ta bouche ressemble à la tleur du Bandhujiva qui se gonfle sous le baiser des vierges ! Ton front fait scintiller une pierre de lune sans tache, et, sur ton sein, frissonne rolivine qui a la forme du poisson macar sur la bannière de l'amour !
» 0 Krischna, mon faible esprit énumère
toutes tes grâces, et, quoique dolent de ton injure, s'efforce d'oublier et d'espérer!... Gomment ferait-il autrement, puisqu'il ne peut se détacher et qu'il a mis en toi toute sa fièvre de volupté!... Ah! lance sur moi tes bienfaits , comme un époux lance sa semence ! »
Achilgar, ayant mâché quelques feuilles de bétel, répondit par cette autre strophe du Gita Govinda. (chant du Berger).
» Pardonne-moi ; je ne te ferai plus pareille peine!... Accorde-moi seulement un soupir, ô véhémente Rhadica, ou je succombe à mon remords !... Ne vois pas en moi l'insensible Mahésa!... Une guirlande de lys aquatiques orne mes reins de ses grappes enchevêtrées; les bleus pétales du lotus sylvestre descendent plus bas et ne figurent point la tache sombre du poison qu'avala Sival... Mes membres sont frottés de poudre de santal et non de cendres funéraires!...
» 0 Krischna I ne bande pas ton arc vainqueur du monde!... Mon cœur est déjà percé des traits que décochent les yeux de Radha, noirs et fendus comme ceux de l'antilope. Cependant, je ne jouis point encore de sa
présence ! les dards de ses prunelles, les arcs de ses sourcils, les liens de ses lèvres m'ont blessé adorablement. Armée par Ananga, le dieu du désir, elle marche à la conquête de l'univers, et je ne songe qu'à son (freinte, qu'à Todorant lotus de sa bouche, qu'au piment de sa langue rouge comme la baie du Bimba!... »
Le jeune homme mettait une expression brûlante dans la récitation du poème hindou, et, à entendre cette plainte d'amour, ses sens ardaient plus impérieusement.
Ayant noué ses bras au corps flexible de Viamalah, il parcourut son visage de baisers fous. Puis, il recula pour la mieux voir. Il la reprit, la caressa et l'éloigna encore, avec de légers rires triomphants, voulant prolonger son plaisir. Mais, comme elle fermait les yeux, déjà pâmée, il s'inquiéta.
— Ah ! tu ne vas pas encore t'endormir!... Je ne veux pas que tu dormes !... Je ne veux pas!...
Et, sa colère soudain revenue, il la secoua.
— Qu'as-tu ?... demanda-t-elle avec la voix d'un petit enfant qu'on corrige.
— Viens !
Il la mit debout, lui prit la main, l'en-
traîna dans une course folle à travers les buissons fleuris, sous les manguiers, les cardamomes et les magnolias qui laissaient tomber sur eux leurs pétales blancs.
De temps à autre, il s'arrêtait, heureux de voir, au frémissement de sa poitrine, qu'elle était bien vivante, et, mettant à -profit ces brusques haltes, il lui faisait des colliers de baisers, égrenait les gemmes de son désir le long de ses bras et de ses jambes, glissait de précieuses grappes dans toutes les cachettes délicieuses de son corps ; la couvrait, comme une idole, d'un réseau de feu, s'attardant au nid secret de sa jeune beauté. . . et elle défaillait de nouveau.
D'un bond il se relevait, se remettait à courir en la tirant après lui, malgré ses plaintes.
— Ah ! voilà encore que les pitris, les incubes maudits me disputent ton corps!...
Chassons-les î... Tiens, ne les vois-tu pas?... Ils forment un tourbillon qui vole devant nous... Ils s'élèvent, hésitent, disparaissent dans les bambous !...
— Grâce ! . . .
Son cœur battait à grands coups sonores, elle se laissait tomber dans les fleurs et il re-
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commençait à la butiner comme une grande corolle pâle, jusqu'au moment où ses lèvres demeuraient inertes sous les siennes.
Il s'épuisa à ce jeu, apprélienda de ne plus pouvoir la faire sienne profondément, et, tandis que le sein de l'aimée se soulevait en tumulte, il se jeta sur elle et l'étreignit. . .
Mais, la chair de Viamalah se glaça, soudain, ses genoux se joignirent, et nulelfort ne put triompher de sa rigidité cataleptique.
Alors, le jeune homme, étendu sur le corps inanimé de la vierge, pleura longtemps d'énervementet de désespoir, pétrissant de ses ongles cette chair insensible, mordant avec rage ces lourds cheveux noirs dont les baumes se mêlaient à ses larmes.