UN RÊVE ETRANGE
Nassudainy coucha la jeune fille sur la mousse, et, s'agenouillant près d'elle, la contempla ardemment.
Les religieux errants ont un pouvoir mystérieux et terrible qui trouble l'esprit et confond la raison. Nul encore n'a pu découvrir les moyens employés par les Brahmes pour fanatiser leurs adeptes. Ces derniers, en quittant la pagode où ils ont vécu dans la prière, les jeûnes et les parfums, ne doivent point révéler aux hommes les secrets qu'on leur a enseignés. S'ils se servent pour leurs étonnantes expériences de formules magiques et d'incantations, c'est à voix basse, toujours inintelligible pour les assistants. A toutes
les questions que le voyageur leur pose, ils répondent qu'ils ne sont rien, et que les Pitris seuls leur donnent la force de rester des mois sans manger ou de dormir sous terre dûment inhumés dans une étrange et terrifiante catalepsie. Maya (l'illusion) les assiste et les charme. C'est la magicienne qui règne sur les cœurs et gouverne les consciences.
Nassudamy, penché sur Viamnljili. lui suggérait son désir.
L'esprit du fakir, peu à peu, entra en union avec l'esprit de la dormeuse. Il posséda, par la seule évocation du plaisir, toutes les Heurs voluptueuses de sa chair d'avril : le jasmin de sa houche, la tubéreuse de ses aisselles, l'œillet pâle de ses seins, la rose d'or de son. giron doux et ambré comme une toulfe de çarunas, et, plus bas, le lotus sacré des secrètes ivresses. Pourtant, aucun voile ne fut dérangé sur le corps iluet de la vierge qui, les lèvres entr'ouvertes, se grisait aussi de lictifs baisers. Ses talons rejoints sous la gaze du doupettah, ses bras en croix sur ses colliers de perles ne furent point eflleurés par' les mains du charmeur, (jui la pénétra de toutes les joies par la seule force de sa volonté.
— Oli ! dit-elle, sans se réveiller, le vent qui se jouait dans les girofliers souffle maintenant des Himalayas ! J'entends le bourdonnement des abeilles dans les flèches barbelées du patali, semblables au carquois de Smarra le dieu d'amour, et les pétales du palasa sont comme les ongles de Kama qui, tour à tour, meurtrissent et caressent profondément... viens à moi, viens en moi, c'est l'heure des étreintes et des harmonies...
— Je suis à toi, je suis en toi, soupira le charmeur qui n'avait point bougé, mais dont la face se crispait sous la sensation intense et prolongée du rêve.
De larges rayons de lune perçaient les feuillages.
Devant eux s'étendait une pelouse bouillonnée par des bulles de fleurettes roses, si pressées, que l'herbe se voyait à peine. Des feuilles dentelées ou hérissées en lames de sabre s'étendaient au-dessus, et les branches, givrées de clartés blafardes, disparaissaient, à leur tour, sous la résille des lianes et la tunique veloutée des mousses.
Au miroir d'un étang -tournoyaient de grands oiseaux aux reflets métalliques, aux poitrails de vif argent lustrés de vert et d'azur,
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aux gorges de moire lilas squamées de pourpre et d'or...
— Je suis à toi, je suis en toi... Tes cheveux sont des voiles sombres qui palpitent dans la nuit comme des ailes pelucheuses de chauves-souris, et ta lèvre ardente a le goût de la lleur sanglante du Bandhujiva! Tes yeux sont des pierres d'adora mystérieuses et changeantes qui parlent des splendeurs sidérales et ne se laissent point pr^nétrer... Ton oreille est la coquille nacrée où chantent les amours des flots!... J'y voudrais mettre ma langue comme un pistil de corail... Tes seins sont des coupes jumelles où tremble un rubis serti d'or. Ton ventre est un bouclier de jade que nulle arme n'a violé, et le secret de ton corps divin est comme une ruciie de miel perdu dans les Ih'urs...
« Tu es vierge, Viamalah ! et tu as connu les suprêmes extases !... Tu n'ignores plus rien de l'étreinte complète; pourtant, aucune caresse n'a tenté de déclore le calice fermé de tes flancs. En pensée, j'ai bu aux coupes de tes seins, j'ai goûté le miel de tes lèvres, et, sans avoir mis ma langue à la source suprême, je m'y suis éperdument enivnî... Viamalah !...
La jeune fille poussa un faible cri et ouvrit les yeux, le corps brûlant, les membres brisés comme après une longue lutte. Son doupettah l'enveloppait toujours et pas une perle de ses colliers n'avait bougé.
Le charmeur la laissa se relever.
Un moment elle garda le silence, inquiète et surprise, >les sourcils froncés, puis elle s'indigna.
" — Adieu, tu ne me reverras plus! Je ne sais quel envoûtement tu m'as fait subir, et je rougis de ce que j'ai éprouvé !... Si les dieux sont contre moi que mon destin s'accomplisse !...
— Tu l'auras voulu.
— Oui, dit-elle résolument. Tes pratiques sont coupables et tu méconnais les lois de la nature... Le désir est décbainé en moi, mes sens ardent inutilement et je veux éprouver l'assouvissement d'amour.
Il haussa les épaules.
— Va, tu es libre... mais tu m'appartiens; et aucun homme, moi vivant, ne connaîtra la douceur de ta chair !...
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Matûu-Mahli, dniis lo sentier, attondait sa maîtresse.
— Vite, (lit-elle, le jour va bientôt paraître. Comme tu as tardé. Fleur de Comète !
Viaiualah, subitement, sentait cette défaillance de tout Tétro qu'entraîne le vertige d'amour. Les narines palpitantes, elle aspirait fougueusement Tair parfumé des bois. Klle faisait quelques pas en courant, i)uis s'arrêtait, indécise, étourdie, sentant dans le coté comme une angoisse qui Huait jusque dans ses jambes devenues incertaines et molles. Péniblement elle regagna le dingui qui l'avait amenée et, tandis que les six macouas rmiiaient avec ardeur, elle posa sa
tête sur l'épaule de la suivante et pleura doucement, comme un enfant pris en faute.
— Qu'as-tu donc?... demanda Matou, très impressionnée.
— J'ai... Mais, à quoi bon ?... Tu ne saurais comprendre... ce qui m'arrive est si étrange!...
— Le religieux t'a prédit un avenir malheureux!...
— Oui, le fakir est cruel...
— Bah ! dit Matou-Mahli, qui était Bouddhiste, les fakirs se trompent autant que les Brahmes ! le mieux est de ne point attacher d'importance à leur prétendue science.
— Nassudamy n'est point un charmeur ordinaire, ce qu'il sait faire dépasse tout ce que tu pourrais supposer...
— Vraiment... Que sait-il donc faire ?... , Viamalah, confuse, ne répondit pas...
Matou dédaigneusement reprit :
— Il a fait germer des graines et s'ouvrir des fleurs.
— Oui, dit la jeune fille, c'est un homme habile... Il sait ce qui plaît aux femmes.
— Aux femmes d'esprit faible...
— ... Mais d'imagination vive...
— Vraiment ? C'est un bien grand sorcier !
LE mystèrp: de kama 41
— Tiens, dit la jeune fille. Et elle posa sa main brûlante sur celle de Matou. Vois donc ce bijou ?...
— Tu as la fièvre, Fleur de Comète !
— Peu importe! Regarde ce lingam.
— C'est un rubis de l'Oxus !
— Il l'a fait jaillir d'une corolle pourpre qui se balançait sur mon front, et la corolle elle-même est devenue...
— Ce joyau est inestimable parla puret»"" des gemmes et la perfection des détails. Sans doute le fakir l'avait-il caché dans un buisson... C'est un don merveilleux!...
— Que faut-il en faire. Matou?...
— Il faut le jeter dans le Gange, Fleur de Comète.
— Tu crois?...
— Tu ne dois accepter que les présents de ton fiancé Achilgar.
— C'est vrai...
Ayant baisé le fétiche, elle tenta de l'enlever de son bras ; mais la chaînette résista, se resserra autour du poignet frôle, et, malgré tous lesefi'urts de Matou, ne put être détachée.
La suivante tremblait un p«ju.
— Par Bouddha! les diables s'en mé-
^.l LE MYSTERE DE KAMA
lent!... Que les mauvais esprits se retirent de toi ! . . .
— Non, laisse, puisque c'est la volonté de Siva...
— Que dira Achilgar?...
— Il croira que c'est le lingam qu'il ma offert et j'aurai soin de le cacher sous d'autres bijoux...
— C'est égal, fit Matou, le sien n'était point aussi beau !
LES AMIES CARFSSF.rSF>
Viamalah, avant de dormir, voulut purilier son corps de toute souillure, et, ayant appelé ses favorites Rayon de Miel, (îloire de la Lune et Parfum céleste, se plongea dans uue vasque de porphyre, au-dessus de laquelle huit tètes d'éléphants versaient par leur trompe , encerclée^ de pierreries , des eaux embaumées de température ditTérente. D'imperceptibles douches remplissaient l'air comme d'une poussière de diamant , et d»'s milliers de petits llacons de diverses teintes, éclairés intérieurement par des lucioles, répandaient une mystérieuse lueur.
Gloire de la Lune, qui était pâle, avec de longs yeux de topazes brûlées et une chevelure qui lui caressait les talons, prit son rebab, sorte de viole en forme de calebasse munie d'un long manche d'ivoire vert, et en fit vibrer les deux cordes de cuivre.
Parfum céleste qui, toute petite et potelée, avait une minuscule bouche rouge, humide comme un fruit, se mit à chanter :
« Taïtou, moncouty conda... »
Et Rayon de Miel, en glissant légèrement sur ses pieds nus, bagués de turquoises et de saphirs, enleva son doupettah de gaze lamée d'or pour le pas de « Tamour qui butine » qu'elle exécutait avec des ondulations voluptueusement incitatrices.
Mais Viamalah, en agitant les mains dans l'onde tiède, afin d'y mélanger le véhément parfum de tubéreuse qu'elle avait choisi, soupira douloureusement :
— Non, pas cela.
Les petites s'arrêtèrent et la contemplèrent en silence.
-- Vos jeux me fatiguent, dit languissamment la baigneuse. Je ne veux ni chansons, ni danses... mais je désire que vous me dorlotiez comme une tourterelle blessée dont on
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baise les ailes... Venez avec moi dans la vasque... Venez vite!
Sans ôter leurs bijoux, qui étincelèrent sous l'eau, parurent le reflet de minuscules étoiles dans un étang, elles se glissèrent près de Viaraalah et la prirent dans leurs bras.
— Gàlinez-moi, dit-elle, en fermant les yeux, je suis triste...
Et les fillettes promenèrent au long de ses épaules leurs lèvres frémissantes et caresseuses, semblables à d'agiles abeilles violant une corbeille de roses.