PAR LES INCUBES ET LES SUCCUBES
Après cette crise, Achilgar s'était résigné à ne voir en sa femme qu'un être mystique de grâce et de splendeur, une beauté spirituelle, inaccessible aux caresses de l'homme.
Il l'adorait craintivement, et trouvait , quand même, une volupté acre à vivre auprès d'elle, à respirer son parfum, à mettre ses lèvres sur les joyaux qu'elle venait de quitter et dans les plistièdes encore de ses vêtements.
Elle, de nouveau, appartenait de corps et d'âme au yogui charmeur dont le souvenir la hantait. Il avait élu domicile en elle, l'incitait à d'étranges folies, lui soufflait des pensées coupables, auxquelles elle n'osait s'ar-
rêler, tout en regrettant les ineffables joies qu'elle avait goûtées en rêve.
S'il est vrai que les incubes et les succubes sont des esprits intermédiaires entre les démons et les hommes, des formes astrales qui obéissent aux yoguis et font œuvre de chair à leur place, sans détlorer les vierges, Viamalah était certainement possédée.
Consciente, par moments, elle réfléchissait à ces choses et frissonnait en songeant que, d'après certaines croyances, on attribuait aussi aux Parsis évoqués de la Tour du Silence, le rôle d'incubes et de succubes, et qu'elle avait, en dormant, senti sur ses lèvres l'haleine des charniers.
Elle savait que, sur une pointe avancée dans l'Océan Indien, à cent pieds au-dessus de Bombay, des tours reçoivent les cadavres des Pârsis, adorateurs du feu, sectateurs de Zoroastre dont le livre sacré est le Ze/îc/- Avesiii. Ces tours sont percées, en un seul point, pour l'introduction des corps. Trois compartiments, à l'intérieur, reçoivent les hommes, les femmes et les enfants, où, du moins, ce qu'il en reste après le repas des vautours. Ceux-ci, énormes, toujours affamés, dressent leur cou goitreux, éploient
leurs ailes sombres au-dessus du bâtiment sinistre, attendant de nouvelles curées. En une heure les cadavres sont déchiquetés, dépouillés, raclés et leurs ossements jetés dans le puits intérieur de la tour; mais les âmes des Parsis, d'après les croyances hindoues, subissent d'éternelles tortures et reviennent visiter les vivants, jusqu'au jour où elles réussissent à se réincarner. Le feu, la terre et l'eau, qu'ont vénérés les mazdéistes, s'unissent pour châtier ces âmes criminelles et leur corps, abandonné aux oiseaux de proie, semble leur transmettre quand même de funèbres désirs. Au côté démoniaque de cette possession se joint le côté plus inquiétant encore du vampirisme. Mais Viamalah ne s'arrêtait pas à ces affreuses suppositions, préférant croire qu'elle était sous l'influence d'une suggestion puissante qui lui venait tout entière de la volonté de Nassudamy. Par voie de maléfice, pour se venger d'elle ou des siens, il lai imposait ces épreuves. Peut-être, aussi, l'aimait-il à sa manière, cherchait-il à assouvir son étrange passion, sans méconnaître le vœu de chasteté par le contact immédiat de la femme.
Achilgar la voyant pensive lui demandait :
— Ouelles sont tes peines, cher Sourire?... Et elle n'osait répondre, courbait la tète,
ou, plus câline, lui embrassait les mains.
Ses petites confidentes résolurent de faire certaines fumigations, de porter, en amulettes, des prières à Krischna écrites avec du sang de dhole (cliien sauvage). Gloire de la Lune, qui avait apprivoisé un ptéromys volant, (écureuil) voulut le sacrilier à Siva.
— A quoi bon?... soupirait la jeune femme, garde ton petit ami volant, je sens bien que tout ce que vous tenterez sera inutile!... Abandonnez-moi ! tuez-moi î et que mon époux bien-aimé soit heureux avec une autre !
Pourtant, Parfum Céleste et Rayon de Miel cueillirent de la rue, des feuilles de datura et de j usquiame qu'elles firent sécher et brûler en l'honneur des pitris maléfiques. Elles demeurèrent prosternées pendant trois heures, et s'épuisèrent en objurgations passionnées.
Enfin, un brahmine de bonne volonté immola un bouc, après lui avoir fait à l'oreille de précises recommandations.
Mais l'apaisenieul ne vint pas. Viamalah étudia les livres sacrés des brahmes, apprit à connaître les mystères de Tamour sexuel : pourquoi cette passion n'est vraiment durable
qu'entre deux natures inégales, deux caractères opposés; pourquoi, en amour, il faut, ainsi que dans toutes les fêtes agréables aux dieux, un sacrificateur et une victime ; pourquoi les passions les plus véhémentes sont celles qui ne peuvent jamais se satisfaire. Gloire de la Lune, d'une voix mignàrde comme un roucoulement de palombe, lisait parfois un chapitre du Bdighavata Pourana^ et voici les passages favoris, incitateurs de volupté :
« Sous la conduite du Govinda, commencèrent les jeux d'amour que célébraient avec lui ces femmes énamourées, brillantes comme des mouches métalliques.
» La ronde du Rasa, embellie par la présence des Gopis était menée par Krishna qui, usant de sa puissance magique et se plaçant entre elles, se multipliait, les tenait embrassées ; et chaque femme croyait qu'il la pénétrait irrésistiblement.
» Alors, une pluie de jasmins tomba du ciel et les couples défaillirent dans les fleurs, tandis que les anneaux des pieds, les amulettes et les clous de pierreries produisaient un bruit confus.
» Des gopis nouvelles réclamaient le bai-
ser. Elles frappaient la terre avec impatience, se brisaient la taille et faisaient bondir leurs seins comme des coquilles nacrées soulevées par la rafale.
» L'une d'elles respirait le parfum de santal de la cbevelure du Maître, prenait au bout de sa langue la sueur de son front.
» Une autre, saisissant la main propice de l'amant, l'initiait aux secrets de son corps délicat.
» Une autre, au frottement de son genou, trouvait déjà du plaisir... Et, toutes, les oreilles parées de campanules roses et la bouche plus rouge que le piment musqué, se cambraient de désir dans le bourdonnement alfolé des abeilles.. »
Viamalah s'enllammait à ces lectures lascives et chaque nuit était pour elle une épuisante orgie de rêves. Certains chapitres des livres sacrés réglaient aussi la question de préséance entre les sexes. Ils prouvaient que la force naturelle de la femme étant la force d'inertie ou de résistance, elle n'avait qu'à se refuser adroitement pour vaincre toutes les diflicultés et tenir en esclavage le cœur de l'homme; mais que, par contre, elle ne devait rien faire, ni ambitionner de tout ce qui de-
mande une sorte d'audace masculine, la nature ne lui ayant donné que peu de force musculaire pour la lutte et une voix ridiculement menue qui ne saurait se faire entendre au milieu du tumulte. « La femme qui aspire aux fonctions de l'autre sexe doit perdre inévitablement les prérogatives du sien » , affirmait le Bcighavata, Pouranaj pour rabattre l'ambition des belles.
Hélas ! Tout cela ne disait pas à Viamalah pourquoi un démon incube la possédait contre son gré.
Il venait chaque nuit, et elle sentait sa présence aux mouvements tumultueux de son cœur. C'était, d'abord, comme une musique très douce de vinâ et de macabou, un égouttement de notes enfantines, une dégringolade de perles sur un escalier de cristal, mais venant d'un écho lointain; puis, une bouffée d'air parfumé lui noyait la face d'un effeuillement de corolles sylvestres et. un frisson étrange parcourait ses membres. Il lui semblait qu'un nuage mince de fumée blonde glissait vers elle ; ses yeux invinciblement se fermaient, tandis que des lèvres dures et froides vrillaient les siennes, qu'une caresse intense et profonde la pénétrait, effaçant
toutes les voluptés terrestres. Elle mourait et renaissait vingt fois en une nuit, et ses prunelles fumeuses, ses poses alanguies au réveil, elfrayaient Achilgar.
— Ou'as-tu, cher Sourire?...
Elle se troublait, baissait la tète en évitant de rencontrer ses regards. Alors, il se rapprochait, voulait lui prendre les mains ; mais elle le repoussait.
— Tu soutfres?...
— Non.
— Dis-moi ce qui t'inquiète?...
— Je ne le puis... Ne m'interroge pas, et, si tu as quelque alfection pour moi, laissemoi partir. Je ne suis pas dign<i d'habiter ta maison, car les mauvais esprits y sont entrés à ma suite.
— Nous les chasserons.
— Ils sont plus puissants que toi !...
— Non, car l'amour triomphe de toutes les forces du monde.
Elle se blotissait contre son c<i'ur et lui disait en pleurant :
— Tu as raison, garde-moi, protège-moi ! . . . Si tu savais ce que j éprouve 1... Mais tu ne sauras jamais, et je me couperais la langue, ])lutOt que d'avouer ces choses!...
La journée s'écoulait sans incidents notables. Achilgar, indulgent et tendre, tâchait de distraire sabien-aimée, son enfant malade, par mille jeux puérils, et les petites confidentes chantaient ou dansaient avec la grâce frivole de leur âge.
Tout se passait bien jusqu'à l'heure des songes qui ramenait le spectre d'amour, le vampire passionné, insatiable, irrésistible dont les caresses corrodaient les nerfs, vidaient les artères et les moelles, pompaient la vie à sa source même. L'esprit vagabond, le corps astral de Nassudamy possédait alors éperdûment l'âme et le corps abandonnés de Viamalah !