‹ Le mystère de Kama: roman [magique]Chapitre 22 sur 35 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

OURVASI REVIENT

— nue veux-tu?...

— Pas autre chose que ton baiser.

— Non.

— Pourquoi me reluses-tu ^.. Je ne menace pas ; tu vois, je suis très humble et très docile.

— Je t'avais pourtant bien défendu d'entrer dans ma demeure.

— Oui, je sais ; mais mon amour a été plus fort que mon orgueil.

Ourvasi, la courtisane célèbre, la vendeuse de plaisirs, demande, à son tour, qu'on lui donne un peu de bonheur. Elle s'est prise comme une innocente à la voix cajoleuse, à la beauté fière d'Achilgar, et elle songe sans cesse aux heures exquises de sa présence.

Depuis dix jours elle rôde autour du palais, attendant une occasion favorable, car elle pense que son amant sera sans force contre le souvenir des voluptés excessives qu'elle lui a prodiguées.

— Je suis venue, parce que tu es seul. Viamalah et ses petites suivantes sont allées au temple de Dourga qui détruit les enchantements et les maléfices.

— Quels enchantements ? Quels maléfices ?

— Oh ! ne cherche point à nier ! Jamais tu n'as été le mari de ta femme, et en m'aimant tu ne la tromperas même pas.

— C'est possible, mais je n'ai d'affection que pour elle.

Ourvasi s'est agenouillée, a mis sa tète brune aux longs yeux de caresse sur les genoux du jeune homme, et ses lèvres félinement retroussées laissent voir l'éclair des

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dents pointues dans un besoin de baisers ou de morsures.

— Je t'aime...

— (Jue m'importe!

— Je suis belle...

— D'autres te le diront.

— C'est toi que je veux, parce que tu me repousses. Aucun homme jusqu'ici ne m'a lait cette injure! et cette injure venant de toi, je la pardonne.

— Ce n'est point une injure...

— Si, mais je t'adore !

Elle a pris les mains d'Achilgar, et sa bouche brûlante lui dévore les paumes de baisers avides. Les courtes mèches bouclées de ses cheveux rappellent le sacrilice qu'elle a fait, il n'y a pas longtemps, pour le retenir. Pourtant, ces caresses importunent le jeune homme dont le cœur trop plein dune autre est fermé à la pitié.

— Ah! laisse-moi... Et, pour ia ^ucuade fois, il murmure avec ennui : Non.

Ourvasi essaye de tous les subterfuges qu'elle connaît pour l'amener à la vouloir. Elle s'enroule dans la gaze pourpre de son duupettah, fait craquer et briller ses joyaux, découvre un à un tous les coins lleuris de sa

chair brune, palpite, se renverse et s'étire, l'appelle par ses plaintes langoureuses, le saisit, l'étreint, le caresse et le frappe, tantôt couleuvre, tantôt tigresse. Sa gorge a des sanglots et des cris passionnés ; elle prie et blasphème, exige et triomphe...

Mais Achilgar s'est ressaisi, et, tandis qu'elle demeure pâmée dans le désordre des coussins, il s'éloigne d'elle avec mépris.

— Va-t-en !

Elle reste immobile, feignant de n'avoir point entendu, et il répète plus brutalement :

— Va-t'en!

— Tu me chasses?...

— Je t'ordonne de partir...

— Quoi ! après ce que je t'ai donné ?...

— Ce que tu m'as donné?... Tiens, nous sommes quittes.

Il a pris dans une coupe des agrafes et des camées de grande valeur, et les lui a tendus d'un geste dédaigneux.

— Garde tes présents. Ce que je t'ai offert ne saurait se payer; car je ne t'ai point fait seulement le don de mon corps et de mon désir, c'est mon cœur vierge encore que j'ai mis sous tes pieds. Rien de ce que tu pos-

sèdes n'est assez précieux pour compenser un tel trésor. Quoi que tu tentes, c'est encore moi qui t'aurai fait Taumône !

— Soit, je ne discute pas et je reconnais mon indignité.

Ourvasi, frémissante, essayait de douter encore, ne se pressait pas de sortir... Alors, il lui tourna le dos.

— Achilgar, dit-elle, je saurai t'atteindre et je me vengerai!... Je me vengerai cruellement et toutes les armes me seront bonnes!...

Elle souleva la draperie qui la séparait de la terrasse et s'éloigna, folle de rage, les yeux pleins de larmes.

BENARES, LA NUIT

La nuit commençait à tomber. Les corolles, plus lourdement, exhalaient leur âme de parfum et de grands papillons de nuit, semblables à des chauves-souris vertes et roses, agitaient fébrilement leurs ailes pelucheuses. Ourvasi, au seuil du jardin, croisa Viamalah qui revenait du temple, appuyée sur Gloire de la Lune.

— Qui es-tu? demanda la jeune femme avec surprise, et que fais-tu dans ma maison?...

La courtisane se prosterna et répondit avec assurance :

— Je te cherchais.

— (Ju attendais- tu de moi?...

— Un peu d'attention et d'^ M"" vaillance, en échange d'un bon conseil.

— Quel est ce conseil ?...

— Ne tente pas les dieux.

— Que veux-tu dire ?...

— Ne retourne pas au temple implorer des divinités qui te sont contraires.

— (Comment le sais-tu?...

— Je connais le secret des pierres et des plantes... Les signes de la destinée me sont révélés et chaque nuit je consulte les astres. Toute ta vie est écrite là-haut !

— Alors, tu pourrais me dire l'avenir?...

— Oui.

— Quel est-il?...

— Viens chez moi, demain, je tuerai un chevreau en ton honneur, et tu sauras ce que tu souhaites.

Ourvasi indiqua sa demeure, et fit quelques pas, ayant hâte de mettre ses projets à exécution ; mais Viamalali la retint.

— Un mot encore : Tu m'affirmes que tu n'es point l'envoyée de Nassudamy, le yogui du temple de Dourga?...

— Je te l'affirme. Nassudamy est notre rival à tous, car il fait commerce avec les

pitris malfaisants et sa science est tournée vers le mal.

— Adieu donc. Je tè verrai demain, ainsi que tu me le demandes. Jusque-là, je vais prier Kâma, le dieu d'amour, avec Parfum Céleste qui est dans ses bonnes grâces et lui porte chaque matin les fleurs mourantes de ma couche.

Ourvasi s'éloigna rapidement. Les cris des marchandes de curcuna et de pâtes de mhowa avaient cessé. Seules, dans les rues, se pressaient des vendeuses de volupté, aux hanches libres sous les ceintures de métal à cabochons glauques, aux paupières brûlées par les fards et les veilles. Ainsi que les oiseauxnocturnes, elles passaient enfrôlant les murs, poursuivies par les grands singes dont les visages presque humains grimaçaient.

— C'est Ourvasi, dit l'une d'elles... Ourvasi, ne peux-tu point m'emmener chez toi ?.. . Tu n'as point de galant et nous nous ferons des confidences.

— Alors, j'en suis aussi, s'écria une maigre fillette qui fit cliqueter des amulettes d'ivoire sur sa gorge plate. Les Palomen m'ont dévoilé des secrets voluptueux que je vous^apprendrai...

— Tu te vantes ; Hanouman seul, le dieu des guenons, a pute convoiter.

La petite se mit à rire, montrant des dents aiguës de jeune chat.

— Hanouman ne me déplairait point ; on dit qu'il n'a pas son pareil pour initier les vierges.

Ce fut une fusée de joie.

— Alors, Titimini, il arrive trop tard!...

— Qui peut plus, peut moins... Je ne suis pas exigeante et je fais la moitié du chemin.

— C'est le soleil d'amour qui t'a consumée, Titimini?

— Le soleil et la lune!... Avouez, qu'à mon âge c'est fort glorieux... D'ailleurs, mon premier amant a été le dieu de pierre.

— Les dévédassi ont assisté au sacrifice?...

— Parfaitement, et j'ai montré un courage exceptionnel. Voici un fétiche comm»'»moratif que m'a donné Cœur de Lotus, la danseuse sacrée qui assiste les jeunes néophytes.

La petite choisit, parmi les amulettes qui couvraient son sein, un lingam grossièrement taillé dans un rubis de l'Oxus aux transparences sombres.

— La nâtis sacrée a bien fait les choses ; nous savons que tu as été une bonne élève.

— Oui, une élève comme on en voit peu, car je suis revenue pendant un mois, et me suis liée d'amitié avec Schahabalu qui est à peine plus âgée que moi.

Ourvasi intéressée prit la .fillette par la main.

— Conduis-moi au temple.

Mais Titimini se renfrogna.

— Non, pas ce soir, jç suis lasse, et je préférerais passer la nuit avec toi.

— Nous rentrerons après, lorsque Cœur de Lotus m'aura renseignée sur une chose très importante pour moi.

— Ah! c'est différent, fit la petite; viens, alors. On nous laissera entrer sans difficulté. As-tu de l'essence de roses de Gazipour? J'en offre toujours aux dévédassi quand je vais les voir.

— Je n'ai pas d'essence, mais mon collier de saphirs du Thibet leur plaira, je l'espère.

— Bonne chance! crièrent les courtisanes en reprenant leur marche indolente le long des maisons basses à galeries de bois, par les ruelles tortueuses et sombres, propices aux galantes rencontres.

TITIMINI ET SCHAHÂHALU

Le temple était silencieux. Elles traversèrent les galeries latérales et contournèrent le sanctuaire. Au-dessus des bas- reliefs, fouillés dans le marbre rouge, les divinités semblaient se lever tumultueusement pour les ''mpècber de pénétrer plus loin. Souvent une même statue, cbargée de plusieurs attributs, ('voquait un être complexe, doué de pouvoirs multiples. Il y avait des idoles à quatre bras, à tètes de bouc ou d'élépbants terrifiantes. Des cbauves-souris entraient par les fenêtres, et les yeux verts de deux énormes cbatsliuants brillaient dans une nicbe abandonnée.

Elles descendirent quelques marciies, prirent un passagesecret qui servait aux brabmes

pour aller rejoindre les dévédassi quand leurs désirs ardaient plus particulièrement. Contre les murs, luisant de pointes micacées, une infinité de bêtes fantastiques hérissaient leurs griffes, ouvraient des paupières sans regard. Des serpents avaient des pieds, des taureaux avaient des ailes , des poissons gigantesques à visages humains se dressaient sur leurqueue, des éléphants maknas levaient leur trompe couronnée de fleurs, des loups besognaient avec des gazelles, des tigresses caressaient des hémiones, et des tètes de nagas sortaient de tous les angles, dardant leur langue, trilobée.

C'étaient d'étranges créations de cerveaux en délire, des cauchemars d'opium aux fantaisies obscènes ou effarantes. Des pattes, des crânes, des troncs mutilés gisaient partout, entravant la marche, et les deux courtisanes, se bousculantdans la longue galerie, arrivèrent péniblement à une porte basse. Titimini fit entendre une sorte de miaulement prolongé et les dévédassi vinrent ouvrir.

— Est-ce pour le dieu de pierre ?. . . demanda Cœur de Lotus qui gardait l'entrée.

— Non, je n'en ai plus besoin. Ne me reconnais-tu pas ? fit la petite en riant.

— Titimini !

— Je t'amène une de nos meilleures nàtis qui désire te demander un renseignement.

Ourvasi dégrafa son collier de saphirs et l'offrit à la danseuse sacrée qui l'embrassa entre les seins pour la remercier.

— Parle, que souliaites-tu?...

— C'est bien simple, je veux voir Nassudamy ; je sais qu'il est attaché au temple.

— Nassudamy est en prières. Depuis la fête de la déesse Kali il ne veut voir personne.

— Dis-lui que je viens de la part de Viamalah ; il ne refusera pas de me recevoir.

— C'est bien. Attends un moment.

(Juand Cœur de Lotus eut disparu, Scha-

habalu, qui guettait derrière un pilier, se précipita sur Titimini. en faisant le gros dos et en crachant comme une chatte en colère. Puis, les deux fillettes se roulèrent à la manière des félins, s'égratignant gentiment, se mordillant, partout où leur bouche gourmande pouvait atteindre. Les autres faisaient cercle autour d'elles, les excitaient de la voix et du geste.

— Courage î Titimini !

— Bien paré ! Schahabalu !

— Ah ! elle glisse comme une couh'uvre.

— Cette fois c'est gagné !

Titimini, ébouriffée, haletante, se releva, enlîû, et pour se remettre, but une pleine coupe de vin sucré aux épices.

— Je vais vous raconter une drôle d'histoire qui m'est arrivée, l'autre jour ?

— Oui, oui, raconte.

— Deux Chinois, qui me voulaient du bien, m'avaient abordée dans la rue, et, comme ils paraissaient aimables et fastueux, je les avais priés de me suivre dans une maison « sucrée » pour les interroger à mon aise. Là, je me fis otfrir des gâteaux au curcuma et au gingembre, arrosés d'un petit vin de cannelle et de lotus rose... tout à fait réjouissant. Mes babouins prenaient des privautés, se croyaient déjà sûrs du triomphe.

— Ils en avaient le droit.

— Alors, pour m'amuser un peu, je me levai en minaudant et leur lis de menues caresses, puis, doucement, tout doucement, tandis qu'ils roulaient des veux charmés, j'attachai leur longue queue à un guéridon chargé de crèmes, de sirops et de gelées de fruits... Ils ne se doutaient de rien, passaient leur bras autour de ma taille, m'attiraient contre eux en me tenant de galants propos.

Je me 4ègageai ei, prcnaat mes poses ie:> plus lascives, je mimai les meilleures scènes du Kama-Soutra. Ils exultaient, trépignaient d'aise, me suppliaient de choisir entre eux, car ces hommes singuliers n'aiment pas le partage... Alors, je pris la tubéreuse de ma ceinture et la jetai à leurs pieds. Ils se précipitèrent à quatre pattes ; Tétagère aux sirops bascula... et... Ah î j'en ris encore !... Si vous les aviez vus dans la confiture '

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