INCANTATIONS ET MALÉFICES
— Ourvasi, dit Cœur de Lotus, qui venait de rentrer, Nassudamy t'attend.
La courtisane reprit le chemin qu'elle avait déjà parcouru, et, guidée par la dévédassi, pénétra auprès du yogui qui, perdu dans les pratiques de la backti (prière), ne l'entendit pas.
Dans un réduit, vaguement éclairé par une lampe de jade, Nassudamy restait prosterné devant une statue de Siva, couronnée des sept têtes du reptile sacré dont les yeux d'émeraude brillaient étrangement. 11 brûlait des baguettes d'encens et de l'huile de coco dans des lacrymatoires de terre rouge.
La courtisane entrechoqua les anneaux de ses chevilles pour attirer son attention.
— Que me veux-tu, demanda-t-il, enfin, et qui es-tu?...
— Je suis Ourvasi, et je souhaite la vengeance.
— Un amoureux qui t'a quittée ?...
— Un ennemi pour moi et pour toi.
— Je n'ai pas d'ennemi.
— Si, répoux de Viamalah.
Nassudamy tressaillit et ses traits prirent
une expression farouche. Pourtant, il poursuivit d'une voix calme.
— Achilgar ne m'a fait aucun mal.
— Il est un obstacle à l'accomplissement de tes projets.
— Je n'ai pas de projets.
La courtisane se mit à rire.
— Pourquoi feindre avec moi, puisque je te dis que je sais tout et que je suis prête à te servir. Sans doute as-tu déjà essayé de la suggestion pour la femme et de l'envoûtement pour le mari. Ils n'ont pas accompli l'œuvre de chair, mais ils s'aiment, et ta science ne peut rien contre la sincérité de leur tendresse... Les souffrances que tu intliges à Viamalah ne t'ont point rendu maître de ses sentiments, et si tu gouvernes ses actes et sa pensée, son cœur tout entier reste au bien-aimé.
— Le cœur n'est rien, l'âme esttout. L'âme, sous mon influence, s'échappe du corps et revêt l'apparence astrale sous laquelle elle appartient aux puissances supérieures.
— Il n'en est pas moins vrai que l'amour terrestre se dresse toujours entre cette femme et toi, qu'elle est soumise à la matière, invinciblement. Je viens t'offrir de la libérer.
— Comment?
— En tuant Achilgar.
— Vichnou ne veut point qu'on tue.
— Siva t'absoudra, et c'est lui que tu sers particulièrement.
Le jeune homme ferma les yeux, laissant venir à lui les pensées mauvaises qui, comme des guêpes, se pressèrent sur le miel de sa tendresse.
Ourvasi, sûre de vaincre, attendait, et sa lèvre charnue, dans un rictus qui lui était habituel, se retroussait un peu de travers.
— Pense, dit-elle, à la joie que te donnerait la possession entière de Viamalah!... Comme vous seriez forts à vous deux et comme la foule avidement écouterait vos pa^ rôles!...
— Oui, murmura le jeune homme, je voulais la conduire dans les pays où les arbres
puissants entremêlent leurs branches comme des amants altérés de caresses, et débordent d'une sève qui se change en ofommes de parfums, en fruits exquis...
— Et aussi en poisons... Les Palomen connaissent tous les secrets des monts et des forêts. Le soran (sorte d'aconit) donne la mort sans laisser de traces.
— Que dis-tu V Ne me tente pas !
— Il y a aussi le dhutoura que Ton furne délicieusement, et qui endort en Ix^rcant l'imagination des songes les plus doux... Nassudamy, donne-moi des herbes qui font mourir !
— Non !
— Qui le saura?... Comme toi j'ai tout intérêt à garder le silence.
— Oh! je ne crains pas la justice des hommes !
— Alors?... Tu sais bien que les dieux sont pour toi ! (Jue fait une existence de plus?... Ne sacrifiez-vous pas des milliers de fidèles aux fêtes de Kali?...
— Ce sont des victimes volontaires.
— Non, puisqu'elles agissent sous l'iiilluence de la suggestion. Dana tous les cas 063 hécatombes ne servent votre cause que
passagèrement, tandis que la disparition d'Achilgar vous assurerait un triomphe durable.
— Certes, Viamalah serait à nous, et, par elle, nous accomplirions de grandes choses ?. . .
— Tu vois!...
— Éloigne-toi un peu, je vais interroger les pitris, et, peut-être, daigneront-ils se manifester sous une forme astrale.
Ourvasi souleva la draperie, qui séparait la cellule de Nassudamy du passage secret, et se dissimula dans l'ombre.
Le fakir avait jeté des plantes sèches dans le vase lacrymatoire de terre rouge ; mais le feu s'était éteint. Sans le rallumer, il se prosterna, toucha le sol du front et murmura des paroles mystérieuses. Aussitôt, un son très doux s'échappa du vase : quelque chose comme le frisselis des roseaux agités par la brise, et une note cristalline, semblable à la plainte d'amour du crapaud, se fit entendre à intervalles égaux. Le récipient, toujours isolé du yogui, se mit à osciller, à s'approcher insensiblement et les vibrations devinrent plus aiguës, plus rapides.
Nassudamy prononça quelques mots dans la langue des dieux (le sanscrit), la langue
que les pitris alTectionnent tout particulièrement.
C'était le 24o'' sloca du 4" livre de Manou.
« Darmapràdànam pouroucham tapasa hâta kilvisam... Parolù kam nayaty âçou hasouantam Kaçaririnam. »
Ce qui veut dire :
« L'homme dont toutes les actions ont pour hut la vertu, et dont tous les péchés ont été ell'acés par des actes pieux et des sacrifices, parvient au séjour céleste, rayonnant de lumière et revêtu d'une forme spirituelle. »
Aussitôt des tiges vertes sortirent du vase, grandirent, poussèrent des feuilles fraîches d'une infinie délicatesse, s'épanouirent en lloraisons glorieuses, ainsi qu'un feu d'artifice végétal. Un parfum exquis de jasmin et de tubéreuse se répandit dans la pièce, vint caresser voluptueusement les narines d'Ourvasi, toujours debout dans les ténèbres.
— Maître, dit-elle, les esprits sont venus î
Mais il ne répondit pas, traça un cercle sur le sol avec un liquide rouge qui pouvait être du sang, et s'éloigna le plus possible.
Il semblait épuisé ; des gouttes de sueur tombaient de son front, un tremblement fébrile secouait ses mains.
Tout à coup, Ourvasi s'agita.
— J'ai peur ! cria-t-elle ; épargne-moi ! N'attire point sur nous le courroux des ombres ! Je vois des formes vagues venir vers moi...
— Si tu as peur, va-t-en ! dit Nassudamy d'une voix changée. Voici le moment du mystère... Surtout, ne parle plus.
Les lleurs, penchaient sur leur tige, et leur corolle lentement se fanait. Les pétales, se détachant, s'envolèrent et disparurent ; puis, une flamme verte, s'éleva à une grande hauteur, si brillante que le fakir ferma les yeux.
Maintenant, des calices singuliers, semblables à de gigantesques et fumeux cotylédons de lis, à de monstrueuses fleurs de vapeurs, avec un pistil et des étamines lumineuses se balançaient au-dessus du vase.
— Formes astrales des âmes lointaines que je vénère, androgynes parfaits de la puissance universelle qu'élabore et rénove la lumière secrète de l'Univers, essences de Tabime potentiel générateur des doubles eaux que féconde le souffle divin, révélezmoi les arcanes de l'avenir!
-— J'ai peur? sanglota encore Ourvasi.
— Femme, souffla le fakir avec colère, que les pitris t'anéantissent, si tu troubles davantage leur manifestation sublime ! et, il poursuivit avec solennité :
— 0 vous qui connaissez l'au-delà de la vie, que dois-je faire?... Faut-il, pour servir une cause sainte devant les dieux, devenir criminel devant les hommes?...
Les formes fumeuses se balancèrent avec plus d'activité, et des voix confuses s'élevèrent que Nassudamy sembla comprendre.
— Il faut tuer? demanda-t-il encore.
De nouveaux sons, alternativement sourds et aigus, se lirent entendre, puis les vapeurs disparurent, tandis que le yogui s'anéantissait dans une adoration ardente.
Au bout d'un moment il se releva, ul, soulevant la draperie :
— Tu peux rentrer, dit-il à Ourvasi.
La courtisane tremblaitde tous ses membres.
— Sans doute ai-je mal agi, et les pitris sont-ils contre moi ?...
— Non, ils t'approuvent et je vais satisfaire ton désir.
— Oli! lit-elle, avec joie, tu as du poison?...
— J'ai mêlé, hier encore, la sève narcotico-
acre des jusquiames et des ciguës avec le lait caustique de la tithymale. J'ai des extraits d'aconit Lycoctone et de mandragore.
— Donne... donne...
— Mais voici une plante souveraine, que je ne te nommerai pas.
— N'est-ce point le dhutoura?... Qu'importe, d'ailleurs, je l'offrirai à Vialamah en lui assurant qu'elle détruit les mauvais sorts et les envoûtements?...
— Seulement, explique-lui bien que ces feuilles doivent être fumées lentement dans ce gourgouri enrichi de péridots et de chrysobéryls, gemmes agréables aux pitris.
Acbilgar s'endormira doucement, sans ressentir aucune souffrance.
Le fakir donna la pipe précieuse à Ourvasi avec une plante desséchée, dont les feuilles rougeâtres répandaient encore un léger parfum d'amande amère.
— Merci, maître, dit la jeune femme, en baisant le bout de l'écharpe qui ceignait les reins de Nassudamy, tu peux compter sur moi jusqu'à la mort!...