LE CŒUR PERCE D EPINES
Dehors, elle respira à pleins poumons, se demandant SI elle n'avait point fait un mauvais rêve. Mais la plante maléfique et le gourgouri de pierreries étaient là pour la convaincre de toute sa lucidité.
Les ombres de la nuit commençaient à se dissiper et presque toutes les courtisanes étaient rentrées. Les plus disgraciées, seules, erraient encore, faisant cliqueter les anneaux d'argent de leurs chevilles dans une marche plus liévreuse.
Ourvasi, rentrée chez elle, passa la matinée à cacher les images licencieuses qui ornaient les murs et à dresser une sorte d'autel, près duquel elle disposa des casse-
lettes de parfums ainsi que le cœur d'un chevreau dont elle avait recueilli le sang. Sa suivante reçut l'ordre de ne laisser pénétrer que la visiteuse qu'elle attendait, chacun devant décliner ses noms et qualités.
Quand la jeune femme se présenta, enfin, la courtisane commençait à désespérer. Elle aida Viamalah à se débarrasser du voile qui la couvrait de la tête aux talons, et lui montra l'autel où se dressait un petit dieu Kama.
— Nous t'attendions.
— Tu as préparé le philtre?...
— Oui, tu seras satisfaite, car tu connaîtras la joie de recevoir et de donner autrement qu'en songe. Voici des fleurs de mhowa et des graines de café qu'il faut disposer selon les rites ; moi, j'offrirai le sang de la victime, mêlé aux sucs de jusquiame, de belladone et de pavots noirs.
— Tu me jures de réduire les mauvais esprits?
— Je te le jure.
— Sans danger pour celui que j'aime?
— Sans danger.
— Donne vite, alors!...
— Un moment. Il faut, d'abord, accomplir la cérémonie d'usage.
Ourvasi jouait son rôle consciencieusement, ne voulant rien laisser au hasard pour frapper l'imagination de la jeune femme.
Elle ramassa le cœur, retira de longues épines dont il était percé et, l'élevant audessus de sa tète, se mit à danser autour de Kama en l'appelant des noms les plus doux, tandis que des larmes rouges coulaient dans ses cheveux.
— Petit dieu de caresse! Pivot de toute félicité! Toi qui diriges l'aiguillon de Fabeille ot la langue trilobée de la nagaî toi qui donnes le suc enivrant du lioma et ciiarmes les dieux sur la montagne d'or, daigne nous sourire !
« Petit dieu do volupté!... (Iheveluredu soleil et diadème des étoiles? Toi qui présides à t.out ce qui se fait de grand ici-bas ! Toi qui pénétres et retiens! fécondes et vivilies, daigne nous sourire ! »
Elle mit un charbon ardent sur le cœur (jui crépita, et sembla jeter comme une plainte amoureuse.
— Maintenant, Fleur de (lométe, le charme est rompu, et tu peux retourner vers ton époux. Voici des feuilles enchantées que
tu feras fumer à Acliilgar, et il te possédera pour la vie!
C'est tout.
Viamalah glissa la pipe et la plante maléfique contre son sein, et demanda à la courtisane ce qu'elle lui devait.
— Rien, fit Ourvasi avec un sourire ; ne doit-on pas s'assister entra femmes?...