‹ Le mystère de Kama: roman [magique]Chapitre 26 sur 35 · LES AMANTS MYSTIQUES · texte numérisé non relu

LES AMANTS MYSTIQUES

Les tourments de Viamalah augmentaient encore. Elle n'avait plus aucun plaisir à se baigner dans la grande vasque de porphyre qu'arrosaient les huit trompes d'éléphant gemmées de rubis. Pourtant, Hayon de Miel lui peignait, avec le même soin délicat, trois étoiles d'or sur les seins et le giron, lui secouait dans les cheveux, tantôt de la poudre de saphirs du Thibet, tantôt de la poudre de grenats de l'Oxus, selon la couleur du temps, car il faut que la beauté des femmes se soumette aux caprices du ciel. Les suivantes, recueillaient toujours les fleurs de sa couche pour les ofl"rir à Kama, mais elles étaient tellement mutilées par les songes tiévreux

que le petit dieu, sans doute, n'en avait cure. Très lasse, la jeune femme restait étendue, pendant de longues heures, et ses gentilles amies s'épuisaient à chercher des amusements nouveaux.

Rayon de Miel, sous un doupettah fleuragé de calices d'or, exécutait ses pas les plus incitateurs et Gloire de la Lune, infatigablement, marquait la mesure sur le tal et le malatan. Elles osaient toutes les attitudes et tous les conseils, sans jamais triompher de la mélancolie de leur jeune maîtresse.

Parfois, même, Achilgar assistait à ces ébats, et Viamalah, qui ne pouvait lui olfrir la coupe ardente de sa chair, le suppliait généreusement de prendre une autre femme.

— Je me résignerai, disait-elle en pleurant, à n'être pour toi qu'une amie. Puisque le bonheur de t'appartenir m'est refusé, je ne veux pas que tu souffres davantage pour moi. Rayon de Miel ou Gloire de la Lune seront heureuses et fières de me remplacer. Choisis entre elles... à moins que tu ne préfères Parfum Céleste qui soigne si gentiment son petit dieu Kama.

Mais Achilgar repoussait les consolations.

— Tu n'es point à moi entièrement, ré-

pondait-il, et mon désir (riiomme s'exaspère parfois ; cependant, si je ne puis avoir ton corps, je possède ton cœur et c'est une grande félicité. Restons ainsi, aussi longtemps qu'il plaira au courroux des dieux.

Viamalah portait à ses lèvres avec attendrissement et reconnaissance la main d'Acliilgar.

— Ah ! comme nous nous dédommagerons plus tard !

Lui, tout le long du corps adoré, glissait des colliers de baisers. Il se couchait sur les anneaux étincelants de sa chevelure. Avec sa bouche il rafraîchissait ses paumes fiévreuses et ses petits pieds bagués d'opales. La clarté du soleil et des astres était comme la splendeur de sa peau, quelque chose de surnaturel et d'adorable qui n'appartenait qu'à elle. Le poli de ses ongles continuait la douceur des gemmes qui couvraient ses poignets et ses doigts, les boutons de ses seins semblaient deux coquillages roses, éclos sur le ^able ambré de sa chair.

l^arfois, ils descendaient en dingui le long du Gange, s'arrëtant hors de la ville pour adorer quelque dieu perdu dans les buissons et les hautes herbes. Au-dessus de leur tôte

se livraient les combats acharnés des oiseaux de proie qui se disputaient des restes humains. Il y avait à terre de grands vautours qui achevaient de mourir en tournant et retournant leur cou goitreux. D'autres étaient morts depuis longtemps, et il ne restait plus d'eux que des débris de squelettes, mêlés aux cendres des bûchers; d'autres, à moitié rongés, semblaient encore darder des lueurs phosphorescentes par les trous élargis de leurs orbites.

Des mouches vertes et bleues tournaient autour, ainsi que de tout petits oiseaux qui sautillaient, pierreries vivantes.

Viamalah portait des fleurs et des fruits aux idoles, entraînait Achilgar très loin, dans des paradis de verdure rafraîchis par quelque source cachée. Derrière eux s'étendait la plaine rose bordée de montagnes. Gà et là, un cocotier s'inclinait sur une colline de sable et, dans le lointain, une pluie d'orage, frappée par un dernier rayon, semblait une écharpe de gaze argentée tendue sur le ciel. Des grondements de tonnerre roulaient au-dessus d'eux, tantôt sourds, tantôt véhéments. Dans le bouleversement des choses les amants semblaient trouver un peu

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de soulagement à leurs propres tortures; ils restaient silencieux, émus et graves, écoutant les grandes voix confuses de la nature.

Le soir venait, apportant les parfums épars d'une ardeur plus aiguë. C'était l'encens des aromates, le miel des herbes, l'odeur de la terre rafraîchie par Forage, l'haleine des plantes et des corolles pâmées ; tout un bouquet puissant qui grisait jusqu'au vertige. Les verdures se noyaient dans le sang du ciel, trempaient dans une clarté agonisante. L'eau avait des sourires nostalgiques, semblait charrier les brais(îs de quelque gigantesque bûcher.

Lorsque Viamalali et Achilgar se reposaient de ces longues promenades, ils avaient la retraite de leur jardin ombreux où les petits chemins, au moindre souflle, roulaient à leurs pieds des méduses de soleil dans la chevelure des fougères naines. Il y avait des impasses de verdure où des lianes suspendues, tendaient, d'un arbuste à l'autre, les pans d'une draperie légère, maillée de calices mauves ; et, par les mille déchirures du canevas, tombait une fine poussière de clarté.

Il se couchait à ses pieds, le front sur ses genoux ou lui tressait des guirlandes de lleurs rares qu'il avait fait venir pour elle. C'étaient des corolles inconnues, fantasques, fiévreuses, inquiétantes comrne des filles trop belles, d'une beauté morbide à force d'être épanouie. Elles étaient velues ou soyeuses comme des tentacules, légères comme des plumes, frisées comme des chevelures. Quelques-unes avaient le ton des feuilles mortes et des rêves d'automne , du cuivre , du sang et de la rouille. Érigées sur leurs ambitieuses tigelles, ou perdues dans la mousse, elles dansaient des sarabandes, formaient des rondes folles où vibraient toutes les couleurs. Celles-ci avaient des collerettes chiffonnées de gamines, des fraises évasées d'une guipure précieuse, laissaient voir un cœur de velours pâle, très tendre. Celles-là, dans leur blanc cotylédon, semblaient des prêtresses du feu sacré et tenaient chastement clos leur lobe virginal. D'autres, impudiques, jetaient à tous les vents leurs doupettahs mousseux de nâtis voluptueuses, montraient, jusqu'au fond, leurs étamines brunes, tellement ouvertes que la main les effeuillait rien qu'en les frôlant. Et, toutes, avec des

voix d«' parfums, chantaient dos cantiques éperdument passionnés qui troublaient les amants du rêve, les faisaient agoniser d'inutile désir.

Alors, il jetait sur elle sa moisson embaumée, et, avec les branchages souples, essayait mille jeux, auxquels elle se prétait en frissonnant, en soupirant, quand les caresses étaient trop directes.

Cambrée, ou indolente, elle s'ollrait et défaillait. Ses yeux noyés égaraient à l'ombre des cils le vertige de son regard, et ses seins lleurissaient comme des lotus, gonflaient leurs frêles coupelles étoilées d'or.

Lorsqu'ils étaient las du songe énervant qui ne finissait jamais, ils faisaient une dinette de mangues, de bananes et de riz. Parfois, aussi. Gloire de la Lune b'ur composait, du bout de ses doigts carminés, d'étranges salades de bambou au curcumaqui leur coulait du feu dans les veines.

Un soir que le jeune homme était plus fiévreux que d'habitude, Viamalah appela les petites confidentes.

— Prends les, dit-elle, je veux que tu sois iieureux! et elle les poussa dans les bras d'Achilgar.

Pour ne pas leur faire injure, il but sur leurs lèvres fraîches un peu de vin de lotus rose dont le goût est si enivrant, mais il ne voulut pas accepter autre chose.

LE CHARMEUR EVOQUE LES VAMPIRP:s DU

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