TEMPLE
Copendant, Nassudamy, après avoir passé un mois dans la retraite, en communication constante avec les pitris, résolut, se croyant suffisamment soutenu par leur puissanc»' occulte, de reprendre Viamalali. Il lui assigna un rendez-vous <lans le temple, persuadé qu'elle ne saurait se soustraire à son pouvoir magnétique. La jeune femme, cependant, ne fit que la moitié du chemin, arrêtée par uno révolte soudaine.
Il la trouva dans une des ruelles tortueuses de la ville, le front sur Tépaule d'Ourvasi et secouée par d'éperdus sanglots.
Les courtisanes, intéressées, faisaient
cercle autour d'elle et l'interrooeaient curieusèment, tâchant de connaître sa peine.
— Est-ce un galant qui t'a quittée ?...
— Ou, plutôt, car tu es jolie, crains-tu de ne pouvoir satisfaire de trop brûlants désirs?...
— Je t'enseignerai le moyen de triompher toujours... il n'y a pas d'ennemi qu'une femme ne puisse vaincre, quand ellg connaît les secrets de la lutte.
— A moins d'avoir affaire au dieu de pierre ! glissa Titimini en balançant drôlement son petit corps frêle, à demi-nu sous les colliers et les amulettes.
— Titimini, tiens-toi tranquille, tu as toujours en tète des pensées saugrenues, et Schahabalu, seule, la dévédassi du temple de Dourga, serait capable de discourir avec toi sur ce terrain.
Quand le fakir parut, les courtisanes s'écartèrent avee respect. Il sapprocha de Viamalah, mit un doigt sur son épaule.
— Suis-moi, dit-il doucement, et, sans parler, elle obéit.
Il la conduisit dans le réduit où il avait tant médité, depuis un mois, devant la statue de Siva, le dieu terrible, symbole du prin-
cipc destructeur. Siva, d'après les Pourànas, « erre sur la terre entouré d'une légion de démons ivres de carnage; il est nu, les cheveux épar5, et garde sur son corps la cendre des bûchers funèbres. » L'image le représentait avec trois yeux et couronne^ des sept têtes de la naga.
— Prosterne-toi, dit le yogui, demande pardon au dieu de lui avoir résisté !... Ignores-tu que c'est j)our le mettre eu joie que les hommes se jettent sous les roues de son char, se font harponner les côtes et oscillent au gré d'énormes balanciers de fer!... Tous succombent, sans un cri, au milieu des plus alïreuses soulfrances.
— Je souffre aussi.
— (Ju'as-tu donc fait en comparaison de ces martyrs?...
— J'aime et ne puis être à celui que j'aime.
— Nul sort n'est meilleur que le tien. Tu ne connaîtras ni la satiété, ni le dégoût. L'amour passe vite, quand les sens sont satisfaits, et seuls s'adorept éternellement ceux qui restent sur leur désir. Et puis, pour- (juoi chéris-tu cet homme r... Ne suis-je pas aussi beau que lui?...
— Tu es trop au-dessus de moi pour que je
puisse t'aimer. D'ailleurs je ne donne mon cœur qu'une fois.
— Écoute, je connais des secrets merveilleux, avec moi tu ne regretteras rien.
— Tu es cruel.
— Non. Je n'ai jamais tué... Sais-tu ce que font les brahmes?... Ils respectent les animaux, mais ils se font des oracles avec des têtes d'enfants qu'ils arrachent lentement.
— Ce n'est pas possible !
— Plus d'une fois j'ai assisté à ces sacrifices, et, tandis que les dévédassi tournaient follement, le bruit des instruments de cuivre couvrait les cris des victimes. Tiens, regarde.
Dans un creux de la muraille, le fakir montra à Viamalah des têtes desséchées d'enfants: De leur bouche sortait une lame d'or avec des caractères magiques, des asphodèles et des verveines racornies fleurissaient leurs orbites.
Viamalah se détournait avec horreur de ces cauchemars. Son cerveau était tout phosphorescent de lumière astrale.
— Le sol que nous foulons, dit encore Nassudamy, est fait des cendres humaines que plus de vingt mille bûchers ont fournies. Nous vivons ici dans la mort. Ces murs...
— Tais-toi, dit-elle, tu me fais horreur!
— Pourquoi?... Je te répète que je n'ai jamais tué. Je n'ai même jamais goûté de la chair d'un animal et n'ai 1)U que de l'eau. Tiens, vois encore l'œuvre de mes prédécesseurs, et compare entre nous !
Il donna des coups de pioche dans la muraille qui s'écroula à demi, et des squelettes apparurent, murés dans les parois épaisses.
— Partout oîi je frapperai un mort se montrera, et cette couleur brune que tu vois de tous côtés vient du sang répandu. Cet asile est plein de larves qui attirent les stryges ot les lamies obscènes. Il s'accomplit, ici, de monstrueuses dél)auches. Jamais je ne suis seul et la tentation me tenaille nuit et jour. Pourtant, entends-tu, jamais je n'ai succombé !
— Alors, tout ce qu'on raconte sur les choses terribles qui se passent dans le temple est vrai?...
— Ce que l'on raconte est au-dessous de la réalité.
— Oh!...
— Tu as entendu parier, n'est-ce pas, des Khoud qui invoquent la déesse do hi terre
Tari et lui immolent des victimes, des mériah ?. . . La foule se précipite pour les dépecer, et, dans certains villages, on les brûle à petit feu, car les larmes rouges de leur chair crépitante fécondent le sol. Eh bien! ici, on a brûlé de même beaucoup d'enfants que les familles venaient offrir en grande pompe, le front couronné de jasmins et le corps couvert de bijoux. Chaque chef recevait un doigt du petit être, dont il frottait le seuil de son grenier, et qu'il plaçait, ensuite, sous une pierre. Les cendre^, les os et les entrailles étaient mêlés aux semences dans les champs!...
— Vous avez fait cela !
— Nous avons imité les sacrifices du temple de Djagganath. Tu as assisté, d'ailleurs, aux fêtes de la déesse Kali ?.,.
— Inconsciente, tu le sais bien... Je dormais, je n'ai rien vu...
— Les pèlerins, souvent, dorment comme tu as dormi. Ils se sont enivrés d'opium, ont respiré des réchauds fumants, et le martyre n'atteint plus leur chair anesthésiée !...
— Mais ces enfants que vous brûliez ne dormaient pas?
— Non, hélas! Tu sais aussi, n'est-ce pas, quo les Khoud n^ont plus de filles?... Dès
qu'une lille vient au monde ils la placent dans un vase de terr»^ et rentbuisseut à l'endroit indiqué par un astrologue comme hanti'i par les mauvais esprits?... Eh bien! j'ai vu égorger, ici, jusqu'à cent vierges sur l'autel de Siva!... Les prélr^^s les violaient devant les dévédassi aux danses lascives qui couvraient les plaintes par leurs chants et leurs rires... Le sang coulait comme un lleuve rouge... etjen'ose te donner d'autres détails...
— Laisse-moi partir... J'étouiïe ici !...
— Écoute encore, Viamalah !... Si je vis avec les ombres inquiètes des victimes, jeté répète qu'elles me sont favorables, parce que je n'ai jamais tué !... Mon pouvoir peut magnilier tout ce qui t'entoure.
Le fakir se recueillit, prononça quelques mots, et, de partout, jaillirent des corolles merveilleuses, une apothéose' lleurie d'une inconcevable splendeur.
Et ce n'étaient point les formes connues de la llore terrestre, mais des calices singuliers, ardents et mobiles comme des visages, avec des yeux glaucjucs, des lèvres tendres, ouvertes pour le baiser. Des étamines de lumière partaient en fusées, rayonnaient à de grandes hauteurs, semblaient, parfois, sortir
d'une braise de pierreries. Des fleurs agitaient leurs pétales comme des doigts, se parlaient et se caressaient avec une voix plus douce qu'un cantique. Il y en avait de toutes les formes et de toutes les couleurs. Elles couvraient les murs, sortaient de toutes les anfractuosités, montaient du sol en vagues parfumées; la cellule froide était une corbeille vivante.
— Que c'est beau! disait Viamalah.
— Tu vois ce que mon amour peut créer ! Ce n'est point Achilgar qui t'offrirait cette moisson magique!
— Tu es trop puissant, c'est pour cela que j'ai peur !
— M'aimes-tu?...
— Non, je ne dois pas t'aimer!...
Ce soir-là, il ne la retint pas davantage, sachant bien qu'elle serait sienne complètement quand il le voudrait.