‹ Le mystère de Kama: roman [magique]Chapitre 29 sur 35 · LE POISON · texte numérisé non relu

LE POISON

Au fond du palais, sur des coussins de plumes de perroquet et dans la fumée acre de la plante vénéneuse qu'il venait de fumer, Achilgar gisait, entouré des trois confidentes. Faiblement, il s'agitait, car le délire était venu avec les hallucinations de la fièvre. Enlevé au sentiment de la vie présente, sa vue troublée ne distinguait plus les objets environnants. Il se sentait, dans un engourdissement invincible, transporté sur une montagne ardente qui crachait du feu, des laves et du sang. Parfois, un tremblement léger parcourait ses membres, et ses prunelles chaviraient comme dans l'agonie. Gloire de la Lune, qui pleurait, approchait, alors, de ses

narines, une pincée d'herbes aux senteurs véhémentes, et un peu de vie lui revenait. Mais bientôt, son visage mortellement las et tiré, ses lèvres bleuies disaient de nouveau les progrès de l'empoisonnement.

Lespetites suivantes, terrifiées, entendaient sa voix, devenue une voix sanglotante d'enfant, étouffée, puérilement gémissante, se briser et s'éteindre dans un soupir d'angoisse. Il demeurait dans un désordre douloureux, envahi parle sentiment d'un changement physique irrémédiable de tout son être; il avait la sensation d'une puissance occulte qui l'enlevait de sa couche et l'emportait vers les enfantines sensations.

Les globes de ses yeux fixes, ses paupières, striées de meurtrissures brunes, n'avaient plus de mouvement, ni de battement ; ses mains, parfois, s'élevaient dans un geste las comme pour éloif]jncr de sa poitrine un poids écrasant.

— Oh! ne meurs pas ! sanglotaient les petites, que dirons-nous à Viamalah qui nous avait défendu de toucher à la plante maléfique !

Mais le poison agissait mal.

Au bout d'une heure d'égarement Achilgar

revint à lui dans un grand frisson de tout ]e corps. Il chercha et demanda l'aimée.

— Où est-elle?

— Elle va venir, ne lui dis pas ce que tu as tenté !

— Elle l'ignorait donc?...

— Certes, elle n'aurait pas voulu, dans la crainte de ce qui arrive... Ah ! si nous avions su !... Mais tu guériras... ce n'est qu'un malaise momentané... Gomment te sens-tu?...

Gloire de la Lune, la plus coupable, tenait dans les siennes les mains brûlantes du malade, et l'interrogeait d'un regard anxieux. Il sourit pour les rassurer.

— Je vais mieux, beaucoup mieux...

Parfum Géleste et Rayon de Miel s'étaient

prosternées, implorant Kama.

(( G dieu des fleurs et des fruits, dieu des papillons et des amants, dieu bienfaisant et doux... ô dieu des joies ! »

Leur voix se traînait d'une façon plaintive et caressante, s'enflait ou se faisait plus légère qu'un fil d'aragne.

« Dieu de la lune et des étoiles, dieu des sables mouvants et des monts majestueux !...

)> Par les symboles cachés, par l'àme fluidique de la terre, par l'éternel silence et l'é-

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ternelle harmonie, par l'adoration de tout ce qui t'entoure, ô Maitre des forces occultes du monde, viens à notre aide ! »

Elles se balanct'rent mollement, en murmurant encore de vagues incantations, puis se frappèrent le front contre le sol.

Une nuée obscurcissait le ciel, les feuilles tourbillonnantes entraient follement parles fenêtres ouvertes, le vent dans les arbres, avait des soupirs furieux.

Achilgar, sous le jour verdâtre, parmi le désordre des coussins, paraissait de plus en plus languissant avec des joues creuses, un nez pincé, des lèvres entrouvertes par un souftle rauque.

Ne doutant plus, elles se roulèrent sur la couche en poussant des gémissements et des cris. Puis, un crépuscule descendit sur elles, et de toutes les clameurs de l'ouragan, de l'onde et des cieux, elles ne perçurent plus que la plainte indignée de leur cœur.

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