DANS LES FLAMMES
Sous les tentes disséminées le long des rues, des marchandes à colliers d'ambre et de corail vendent des pâtes épilatoires, des boules résineuses de parfums, des voiles arachnéens, brodés d'oiseaux chimériques, des gâteaux en forme de lune et des sirops de fleurs.
Le chemin, pavé de cailloux roses et bleus, conduit à la place du bûcher dont les bois odoriférants se dressent sur un large espace découvert. Sur les angles s'élèvent des vases pleins d'aromates allumes, qu'entretiennent des jeunes filles, couvertes de plaques de verre à clochettes tintinabulantes. Des entrelacs, des guirlandes de roses donnent à
la sinistre piate-l'orme une apparence de fête.
De toutes parts accourait le peuple pour jouir du spectacle. Des visages curieux se penchaient aux terrasses entre les feuillages accrochés aux balustres, et des enfants, massés sur la place, frappaient des tambourins frénétiquement, annonçant d'une voix grêle le supplice prochain. Au pied du bûcher six yoguis se balançaient, en hurlant des incantations, tandis que les dévédassi de Dourga exécutaient autour une ronde bizarre, se crispaient, s'élançaient comme des fauves, faisaient ondoyer leurs cheveux sombres, tournaient follement et finissaient par tomber, haletantes, baignées de sueur.
Les spectateurs regardaient, attendant le sacrifice avec sérénité. Des jeunes gens s'arrêtaient, devant les échoppes, marchandant les étofi'es brodées, les cofirets incrustés de nacre et d'ivoire, les cassolettes, les essences qu'ils ofi'riraient tout à l'heure au dieu du feu en Ihonneur des illustres victimes ; et des fillettes parcourant les rangs, tendaient leurs petites corbeilles emplies de mangues, de bananes côtelées et de mangoustans de neige rose.
Cependant, Nassudamy, depuis la mort
d'Achilgar, n'avait pas quitté le temple, ou il s'était anéanti en de profondes adorations. Des mains chaudes et souples l'avaient caressé dans l'ombre, des mains sans corps de vierges, mortes en l'honneur de Kali. Ces menotes fuselées, parées encore de chatons précieux, et terminées par le bracelet sacré du lingam-yoni avaient tracé dans les airs des caractères lumineux et prophétiques.
Un doigt d'enfant avait écrit :
— Par Viamalah tu connaîtras tous les bonheurs célestes.
Une paume dorée, se posant sur le mur, y , avait laissé son empreinte bienfaisante.
— Retire-toi avec ce que tu possèdes de plus enviable sur la montagne de Mérou, avait écrit un index paré d'un merveilleux rubis.
— Nous t'aimons dans l'Aimée !
— Par elle tu nous connaîtras !
— Et nous mêlerons nos baisers aux siens comme des roses à des roses.
— Nous te visiterons, la nuit !
— Il faut faire quelque chose pour le bonheur des trépassées d'amour !
— ... puisque seul l'amour existe î...
— ... qu'il refleurit dans lésâmes astrales!
Les caractères de feu rayonnaient en tous sens, et, de toutes ces mains de mortes fiévreuses, se dégageait une pénétrante odeur de femme.
L'heure de Lépreuve suprême était venue. C'était l'apothéose ou la mort, le règne glorieux des forces occultes ou la chute honteuse dans les ténèbres. Mais, pour rendre les pitris favorables, il fallait les évoquer avec ferveur durant trois jours et trois nuits, et, aussi, gagner la protection des brahmes dont le concours était indispensable. Voici d'ailleurs le plan qu'avait arrêté le yogui :
Laisser s'accomplir une partie de la cérémonie funèbre, mettre le feu au bûcher, et, lorsqu'il serait noyé dans les tourbillons de fumée, que l'on épaissirait encore parla lente combustion de certaines herbes, se précipiter dans les Uammes, emporter Viamalah au milieu des brahmes qui se serreraient autour d'elle, la dissimuleraient aux regards. Le lieu du supplice n'était point éloigné du temple, et la réalisation de ce projet, même sans la protection des puissances cachées, n'avait rien de trop aventureux. Les dévédassi, par leur danse elfrénée et leurs cris, occuperaient l'attention des spectateurs ; et,
s*il fallait de véritables victimes, on en trouverait parmi les pèlerins, toujours heureux d'offrir leur vie pour une cause sainte.
— Mon fils, que veux- tu faire de cette femme? avait demandé le grand maître du temple.
— Je te l'ai déjà dit. Cette âme nous est acquise et par elle nous accomplirons des miracles.
— Peut-être, si tu sais mettre notre cause au-dessus de ton désir. Elle est jeune et charmante, auras-tu la force de te vaincre?...
Nassudamy avait protesté de son dévouement et juré d'emmener Viamalah dans ses pèlerinages aux lieux les plus vénérés pour prêcher la bonne parole, et se livrer aux
mystérieuses pratiques dont il avait le secret.
Sûr de l'appui des brahmes, il s'accroupit de nouveau dans sa cellule, murmura des mentrams passionnés, et, par la projection intérieure de sa volonté, tomba peu à peu dans un état complet de catalepsie.
Sans doute les pitrls vinrent-ils le visiter et lui donnèrent-ils la force astrale de vaincre tous les obstacles, car il se réveilla plein de confiance, se rendit au pied du bûcher où
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il voulut lui-même mêler aux herbes des réchauds odoriférants une plante spéciale, recueillie dans une forêt sacrée à 28 milles de Bénarès.
Mais l'heure approchait, efla foule plus houleuse donnait quelques signes d'impatience, car la chaleur était humide et une poussière suffocante s'élevait du sol en acres "t lourdes nuées.
Des pèlerins vendaient, à présent, des moulins à prières, des amulettes taillées dans des pierres de cannelle orangées, dans des pierres de lune ou d'hydrophant; qui ne brillent que mouillées et qu'on frotte sur le bout de la langue en prononçant de vagues incantations.
Les grands singes sacrés du temple avaient ■nvahi le bûcher et sautillaient d'une brau- •he à l'autre;, en liumant voluptueusement l'odeur des cassolettes. Quelques-uns s'étaient grisés d'opium, comme les fakirs, et s'abandonnaient aux caprices des courtisanes qui leur passaient au cou leurs colliers et leurs écharpj's.
Quand les sons de la vuia ei du tai , annonçant le cortège, se lirent entendre, des brahnies, portant au front les signes consacrés à
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Siva, et, autour du corp^^e triple cordon des initiés de la caste des pîêtres, se placèrent derrière le bûcher, et Nassudamy, nu jusqu'à la ceinture, avec les cheveux attachés surle sommet de la tête par une bandelette pourpre, se tint devant eux.
Un déploiement de magnificences, plus grand peut-être que celui des fiançailles et des noces, accompagne le dernier baiser de l'époux à l'épouse. Le jour du sacrifice demeure, dans les annales de la famille, comme la date la plus sainte et la plus glorieuse. La jeune veuve, en expirant sur le corps du défunt, le délivre de toutes les souillures du péché, lui assure d'éternelles joies.
Les lamentations des pleureuses reprennent, interrompues par d'aigus tamtams, de sanglotantes notes de violes et de flûtes. D'autres instruments en métal, sous la percussion des marteaux et des baguettes, carillonnent sans trêve. Des vierges paraissent, lançant des fleurs ; elles sont mêlées aux pleureuses voilées de jaune qui marchent à petits pas et semblent les inquiétantes apparitions d'un monde inconnu, des créatures de douceur ou de maléfice.
Elles entourent le char mortuaire qui do-
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mine tous les . Tout au bout de Tes-
trade, tendue de drap d'or, dans l'irradiation des pavois hindous, Achilgar est étendu, le visage découvert. Un soleil do diamants brille sur sa poitrine et un manteau d'azur, semé d'étoiles, descend de ses épaules jusque sur les roues. Son visage est calme ; il semble dormir.
Les brahmes s'emparent du corps le déposent sur le bûcher, tandis que les dévédassi, dans leurs simarres violettes, que fixent aux seins et aux hanches des agrafes précieuses, avivent les charbons enflammés, font brûler, avec des gestes sabbatiques, les poudres de myrrhe, de santal rouge et des grains d'encens mâle en agitant des tlabelles d'autruche au bout de longs roseaux d'or.
Le cortège se masse sur la place, mais à une assez grande distance des brahmes qui, très nombreux, maintenant, entourent le bûcher d'une ligne blanclie. Devant eux l'espace est libre pour les danses sacrées et les diverses cérémonies qui précèdent le sacrifice.
L'(eil s'arrête an hasard sur la somjttiiosité du décor, clign»', ébloui. Voici, d'abord, les musiciens, habillés d'indigo et de jaune,
les chevaux aux jambes peintes, aux lourds colliers de perles. Voici, les parents et les amis, montés sur des éléphants dont les chabraques et les haoudars, indurés d'escarboucles, étincellent. Voici, groupé sur des estrades et des chars décorés de fleurs, tout ce que Bénarès compte de plus aristocratique et de plus élégant.
C'est une cohue extraordinaire, un mélanoe inoui d'hommes, de chevaux, d'éléphants, de pavois squames de pierres préci euses, de broderies flamboyantes, une fanfare de couleurs que rien ne saurait rendre.
Mais la foule ondule comme une vague immense, et un cri s'élève:
— La voilà !
Sur le cheval sikhe colossal, au harnachement d'argent et de turquoises, qu'elle montait le jour de ses noces, Viamalah s'avance. Ses favorites, Gloire de la Lune, Rayon de Miel et Parfum Céleste tiennent le bord de sa longue robe de gaze bleue, étoilée de saphirs, dont les étincelles grésillent comme une poussière d'astres. Deux lotus de diamants retiennent le fin tissu sur les boutons pâles de ses seins, et elle est couverte d'une
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telle profusion de bijoux qu'on ne voit guère que sa petite bouclie douloureuse, les ailes palpitantes de ses narines et ses longues paupières fumeuses, qui, indolemment baisées, cachent la Uamme étrange du regard.
A ses côtés marchent, (hms un frissonnement de soie, d'amulettes, de gazes, de clochettes, de plumes et de roses, les jeunes lilles portant des parfums, dans des vases curieusement travaillés, des guirlandes de tubéreuses et de jasmins qu'elles jetteront dans le feu, comme suprême hommage à leur compagne aimée.
Les spectateurs s'écartent, et le grand cheval sikhe est mené jusqu'au pied du bûcher parles brahmesqui font descendre Viamalah.
LES PITRIS INTERVIENNENT
Le maitre du temple exhorte la victime à la dignité de la mort, au courage et à la joie du sacrifice.
— Par toi, dit-il, Achilgar connaîtra le bonheur suprême. Tu lui prouves que tu Taimes assez pour mépriser tous les biens terrestres, et ta fidélité charmera son âme astrale. Qu'aurais-tu fait seule, ici-bas?... La femme ne doit avoir qu'un époux, et son devoir est de mourir pour cet unique amour !
Il dit encore de fort belles choses, avec lenteur et complaisance, car c'était pour lui une occasion rare de se mettre en valeur, étant donné le rang des époux et le choix du public.
Des prêtres de moindre impoi'tance tentèrent de faire boire un philtre à Viamalah, de lui faire respirer des herbes narcotiques, mais elle refusa, se sentant assez forte pour braver la souffrance.
Gloire de la Lune, Hayon de Miel et Parfum Céleste détachaient ses parures pour les otfrir à ses amis. Les étoiles de ses seins, son diadème, ses colliers, ses agrafes, sa libule d'émeraudes et sa ceinture d'opales passèrent de mains en mains jusqu'à leur destination respective. (Juand la jeune femme, dépouillée de ses pierreries, se montra dans la gloire de son adorable nudité, couverte seulement d'une gaze bleuâtre, ce fut une longue clameur d'admiration. Sans être soutenue, elle monta auprès d'Achilgar, se prosterna devant lui, et prit des attitudes lascives, destinées à réveiller ses désirs. Elle lit mouvoir les seins et le ventre en voluptueux frissons, anima ses hanches d'un bercement ])rofond, accusa les fossettes de sa croupe, éleva les bras et se balança tout le corps comme dans le combat d'amour.
Puis, ayant renversé la tète jusqu'audessus d'un réchaud placé derrière elle, elle se releva avec un cri et ses incomparables
cheveux flambèrent de la pointe à la racine, rayèrent le ciel d'une gigantesque fusée.
Ce fut le signal des danses. Tandis que Viamalah agenouillée auprès de son époux mettait ses lèvres sur les siennes, les dévédassi s'enlaçaient dans une pantomime effrénée. Elles faisaient tintinabuler leurs amulettes, nxêlaient les pointes dressées et avivées de fard de leurs seins, agitaient les lourds anneaux de leurs chevilles ; une odeur indéfinissable, chaude, tenace, vanillée et poivrée se détachait d'elles et leur peau luisait comme de l'or sous les gazes flottantes.
Elles semblaient ivres d'opium et de datura, riaient et hurlaient, arrachaient leurs derniers voiles dans une impudique frénésie.
— Le feu ! le feu ! crièrent les assistants.
Les brahmes, en effet, venaient d'allumer la base du bûcher, et les flammes s'élevaient de tous côtés, cachant le suprême baiser d'Achilgar et de Viamalah.
Mais un nouveau cri de stupeur retentit. Les trois petites confidentes, Gloire de la Lune, Rayon de Miel et Parfum Céleste avaient, d'un seul élan, bondi dans la fournaise, ne voulant point survivre au maître
adoré dont elles avaient involontairement causé la mort.
Ce fut un tumulte indescriptible. Durant quelques minutes on ne vit plus rien. Les brahmes, cependant, s'étaient réunis derrière le bûcher, et Nassudamy, portant quelque chose dans ses bras, disparut confusément dans leurs ranges pressés.