‹ Le mystère de l'EucharistieChapitre 24 sur 44 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

Hic est sanguis yneiis novi Testamenti^ qui pro 7nultis effundetur in retnissionent peccatorum.

Ceci est mon sang, le sang de la nouvelle Alliance, répandu pour un grand nombre en rémission des péchés.

Matth. XXVI. 28.

La partie précédente nous a ouvert les horizons infinis. La gloire éternelle, dans le sein de Dieu, nous est apparue comme le terme dernier et nécessaire du mystère eucharistique. Nous appuyant sur les paroles mêmes de Notre Seigneur, nous avons vu que la vie bienheureuse est promise comme effet suprême de l'Eucharistie. Et cette destinée, extraordinaire et brillante, est parfaitement en harmonie avec l'essence de ce mystère. La grâce étant contenue dans ce sacrement comme dans sa source, et la fin de la grâce étant

d'évoluer, de s'épanouir en gloire, de faire monter l'homme, de degré en degré, jusqu'à la vie glorieuse, rien d'étonnant que l'Eucharistie ait la vertu de jaillir, et de nous emporter avec elle jusqu'à la hauteur de son origine, c'est-à-dire le ciel.

D'autant plus que l'oblation du Calvaire, renouvelée et reproduite dans le sacrifice eucharistique, a précisément eu pour effet de rouvrir à l'humanité régénérée les portes de la vie éternelle. C'est en consommant son Immolation sur la Croix, que Notre Seigneur Jésus-Christ a restauré nos droits à l'héritage Infini, lesquels nous avions perdus par le péché. Et puisque l'Eucharistie représente et continue cette Immolation, elle a donc la même valeur de propitiation, elle est, au même degré, cause de gloire. Et enfin, notre condition présente ne permettant pas au Christ-Jésus de produire en notre âme, dans toute leur perfection, les opérations essentielles au mystère eucharistique, qui sont le rassasiement spirituel et l'union absolue et éternelle avec

lui, le Divin Maître remet au jour sans fin la réalisation intégrale des merveilles que ce sacrement contient en germe et qu'il commence en nous. Là-haut, une fois devenus incorruptibles et immortels, notre être se prêtera totalement à Faction de son amour, et le laissera achever cette transformation éternelle en la Divinité, qui est l'objet, la destinée nécessaire de la manne céleste qui germe sur nos autels, et qui aspire à trouver son efflorescence dans la lumière de gloire.

Examinons maintenant l'Eucharistie sous un angle bien différent, et voyons ses rapports avec le péché. Un tel sujet peut vous paraître étrange. L'Eucharistie, c'est la lumière, et quels rapports la lumière a-t-elle avec les ténèbres, figurées par le péché? L'Eucharistie, c'est la vie, et quels rapports la vie a-t-elle avec la mort spirituelle, qui est la perte de la grâce ? L'Eucharistie, c'est le Bien suprême, et quels rapports le Bien a-t-il avec le mal souverain ? Car le péché, c'est le mal. Au point de vue religieux, et dans la vérité des choses, le mal con-

siste uniquement dans la désobéissance à Dieu, dans la désharmonie avec l'ordre éternel, qui est ce que l'on désigne sous le nom de péché. Ou encore, pour parler de façon abstraite, et pour ainsi dire le langage de l'école, l'Eucharistie, c'est pieu, c'est l'Être par essence, et le péché, c'est le non-être. Or, dans quelle attitude l'être est-il vis-à-vis du néant, si ce n'est donc une attitude d'opposition radicale ? L'Eucharistie et le péché se repoussent donc l'un l'autre ; il y a entre ces deux notions une antinomie foncière. Et chercher leurs rapports, les endroits par lesquels elles se touchent, semble être une œuvre vaine, sinon une profanation du (( don de Dieu ».

Et cependant, la théologie catholique se pose cette question, elle l'étudié dans toutes ses subtilités et ses profondeurs. Nous allons l'examiner à sa suite. Ici, et plus que jamais, nous suivrons l'enseignement de saint Thomas, où la pensée de l'Eglise s'est cristallisée. En une série d'articles fortement enchaînés, l'angélique Docteur considère sous toutes ses

faces ce sujet mystérieux de l'Eucharistie et du péché ; et sa doctrine est nonseulement admirable de précision et de clarté, mais encore d'une simplicité qui la rendrait accessible à l'esprit d'un enfant.

Et d'abord, l'Eucharistie a-t-elle pour effet de remettre le péché mortel ? Il y a un genre de péché qui s'appelle mortel, prrce qu'il donne la mort à l'âme. Ce péché comporte gravité de matière — c'est le côté objectif; il implique pleine advertence et plein consentement de la part de celui qui le commet — c'est le côté subjectif. Le résultat d'un tel péché est de détruire en nous la grâce, qui est la vie spirituelle. L'âme est dite en état de grâce, parce qu'elle est agréable à Dieu, parce qu'elle est en faveur auprès de Dieu, parce qu'elle a avec Lui quelque ressemblance. Et Dieu ne peut habiter avec son contraire, qui est le mal. Dieu ne peut se complaire en une âme qui l'offense, qui lui désobéit. Et quand cette offense est grave, alors l'image divine s'efface en l'âme qui le commet ; Dieu cesse de se reconnaître en elle, de con-

templer et d'aimer en elle des reflets de son essence. Le germe déposé dans cette âme par Dieu, cultivé et développé par Lui, germe qui la faisait participer à la vie divine, périt complètement ; il n'existe plus, il ne peut donc plus agir ni se manifester. Et c'est ce que l'on appelle l'état de péché mortel. Au lieu de complaisance. Dieu n'a plus pour cette âme que de l'aversion. Or, l'Eucharistie a-telle pour effet de remettre un tel péché, d'abolir une pareille offense dont la conséquence est si désastreuse ? Voici la réponse de saint Thomas : la vertu du sacrement eucharistique doit être considérée à un double point de vue : premièrenient^ en sot, et il est certain que, de ce chef, l'Eucharistie a le pouvoir de remettre tous les péchés, les plus graves et les plus énormes ; car la source et la cause de la rémission des péchés, c'est la passion du Christ ^ ; et comme cette pas-

1. Virtus hujus sacramenti potest considerari dupliciter : uno modoy secundum se, et sic hoc sacramentum habet virtutem ad remittendum quae

sion est renouvelée réellement dans le sacrifice eucharistique, il s'ensuit que l'Eucharistie est assez riche et assez généreuse pour laver toutes taches et effacer les souillures morales les plus hideuses ; deuxtème?nent^ par rapport à celui qui reçoit ce saci-enient^ où il s'agit de voir si ce sujet est apte ou non à bénéficier de l'effet eucharistique. Or, dans le cas d'une âme en état de péché mortel, il y a inaptitude absolue à percevoir la grâce de ce sacrement ; l'Eucharistie est nécessairement inopérante dans l'âme qui a commis une faute grave. Et pourquoi ? Parce que cette âme est morte spirituellement, et que la vie surnaturelle s'est retirée de son essence ^ Voici une plante dont la

cumque peccata ex passione Christi, quae est fons et causa remissionis peccatorum. IIP P. qii. 79, art. 3.

1. Alio modo potest considerari hoc sacramentum per comparationem ad eum qui recipit hoc sacramentum, prout in eo invenitur vel non invenitur impedimentum percipiendi hujus sacramenti effectum. Quicumque autem habet conscientiam peccati mortalis habet in se impedimentum percipiendi effectum hujus sacramenti, tum quia

tige a séché sous un souffle empoisonné, dont le germe a péri, rongé par un ver destructeur. Vous auriez beau entourer cette plante des soins les plus délicats, la baigner de rosée, lui donner de l'air et de la lumière. Est-ce que tous vos efforts ne seraient pas en pure perte ? Et voici quelqu'un qui vient d'expirer : le souffle vital a quitté le corps qu'il animait. Et quand même vous voudriez administrer à ce cadavre les aliments les plus exquis, les médicaments les plus efficaces, est-ce que cela le ferait revivre ? La nourriture eucharistique reste donc vaine pour l'âme qui a péché gravement. La faute dont elle s'est chargée la rend incapable d'absorber et de goûter le pain des anges.

Son péché est lié à sa substance, l'imprègne et l'informe, de telle façon que toutes ses facultés s'opposent à l'union avec le Christ, qui est l'effet de l'Eucharistie. Elle est envahie par une force en-

non vivit spiritualiter. . . tum quia non potest uniri Christo, (quod fit per hoc sacramentum) dum est in affectu peccandi mortaliter. IIP, P. qu. 79, art. 3.

nemie qui repousse la sainteté de Jésus. Et comme les ténèbres s'opposent à la lumière, le péché de Tâme empêche l'âme de recevoir la clarté infinie qui émane de ce sacrement. Bien plus, l'âme qui s'approche, en pareil état, de la table sainte, quand ses affections vont au mal, quand toutes ses puissances repoussent la blancheur immaculée de l'Eucharistie, l'âme qui est assez malheureuse pour faire entrer Celui (( qui se plaît parmi les lys ^ » dans un domaine où régnent les ombres de la mort, cette âme-là ajoute à sa faute première le plus grand des crimes, que l'on appelle le sacrilège, crime de lèsemajesté divine. Non, il n'est pas permis « de jeter des perles devant des pourceaux, il n'est pas permis de donner aux chiens ce qui est saint ^ », ce sont là les images terribles et vengeresses dont Notre Seigneur lui-même s'est servi ; et ces expressions, d'une énergie qui fait frémir, indi-

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