ERREURS TOUCHANT L UNION DE LA DIVINITE ET DE
l'humanité en JÉSUS-CHRIST. 1° l'eRREUR QUI
A NIÉ l'unité de personne.
« Paul de Samosate, dans la seconde moitié du troisième siècle, avait enseigné que le Verbe habite dans le Christ seulement comme dans un temple, sans former avec lui une seule personne : c'était aboutir à cette conclusion que l'union des deux natures n'est qu'accidentelle et que la filiation divine en Jésus n'est que morale.
Diodore, évêque de Tarse, vers la fin du quatrième siècle, sous prétexte de réfuter plus efficacement l'arianisme et de mieux sauvegarder l'intégrité des deux natures dans le Sauveur, distingue en lui le Fils de Dieu et le Fils de David. Le Verbe n'est pas le Fils de David ni le Fils de Marie, mais il habite dans le Fils de David et de Marie comme dans son temple; le Fils de Marie n'est pas Fils de Dieu par nature, mais par grâce (i).
Ce langage contenait en germe l'adoptianisme et tendait à mettre deux personnes dans le Christ. Diodore n'avait pas prévu toutes les conséquences de son système et il mourut dans la paix de l'Eglise; mais plus tard saint Cyrille d'Alexandrie n'eut pas
(1) Cf. DIODOB., Cont. synoustast.; P. G., XXXIII, 1559, 1560,
de peine à découvrir dans ces écrits les principes de l'erreur nestorienne.
Disciple de Diodore, Théodore de Mopsueste aggrava considérablement les théories de son maître. Selon lui, le Christ a été tourmenté par des luttes et des tentations intérieures (i), et sa relation avec le Verbe est à la fois une grâce de Dieu et une récompense anticipée de ses mérites prévus.
Cette union de l'Incarnation est une habitation du Verbe dans le Sauveur, par une complaisance spéciale, semblable à celle que Dieu prend dans les autres justes, mais plus excellente, parce que Dieu se complaît en Jésus comme dans un Fils. D'oii il suit qu'il y a entre le Verbe et le Christ unité indivisible d'appellation, de volonté, d'opération, d'autorité, de puissance, de domination, de dignité, de pouvoir. De là encore unité d'adoration et unité de personne (3).
Théodore affirme encore en d'autres endroits cette unité de personne entre les deux natures complètes (3); mais il ressort de son langage que l'unité est purement morale, puisque l'homme en Jésus n'est point Fils de Dieu par nature, mais seulement par grâce f/j). C'est pourquoi, conclut-il, il est absurde de dire que Dieu est né d'une Vierge, tt Marie ne peut être appelée Oeotoxo?, Mère de Dieu, que dans une arception large et impropre (5).
Malgré ses efforts pour conserver la formule tra-
(1) Cf Conc. Constant., u, can. 12; Denzinger, 224
(2) THEOnoR. MOPSiEST., De Incarnat.; P. G., LXVI, 976. 977
(3) Col. 969. 970.
('.) Col. 984, 985. 988.
(5) Co}. 992. 993. 995. 998.
ditionnelle u unité de personne », Théodore aboutit à la dualité. S'il n'est pas vrai que Dieu est né de la Vierge, s'il n'est pas vrai que le même qui est homme dans le Christ est aussi Fils de Dieu par nature, il est manifeste que le Christ est deux : il y aura en lui la personne humaine selon laquelle il est né de la Vierge et est le Fils de Dieu par grâce, et la personne du Verbe selon laquelle il est le Fils de Dieu par nature.
Théodore a donc posé toute la substance du nestorianisme.
On sait à que e occasion Nestorius entra en scène. Anastase, un des lisciples de Théodore, soutint, dans un discours au peuple de Constantinople, que le titre de ôeoToxo;, Mère de Dieu, appliqué à Marie, renferme une erreur et une absurdité. Au lieu d'arrêter le scandale causé par ces blasphèmes, Nestorius prit la défense du prédicateur et donna luimême une série de discours sur l'Incarnation et la maternité de Marie. Le patriarche d'Alexandrie, saint Cyrille, dut intervenir; Nestorius persista avec opiniâtreté dans ses erreurs : de là une lutte qui devait se poursuivre longtemps encore après le concile d'Ephèse (i).
Voici, à grands traits, le système nestorien. Il y a dans le Christ deux natures, la nature divine et la nature humaine, lesquelles, après l'union, demeurent entières, sans mélange, sans confusion, non à part l'une de l'autre, mais formant un seul tout.
(1) Cf. SOCRAT., HiSt. Ecoles.. VII, 23, 39: p. n., LXVII, 807, 808; Mansi. IV, 577, ss.; LOOFS, NestoHana, Halle, 1905; F. NAu. Le Livre d'Héraclide de Damas, Paris, 1910; P Jucie, Nestorius et la Controverse nestorienne, Paris, I9I2L
Quel est ce tout? Si Nestorius affirme et répète que c'est une seule personne, un seul prosôpon, l'ensemble de ses explications ne laisse guère de doute sur sa pensée; ce prosôpon unique n'est que le rôle commun de deux personnes réellement distinctes et n'implique, au fond, qu'une simple union morale entre ces deux personnes.
NesU)rius, dans son exil, composa pour sa défense un important ouvrage sous le nom d'Héraclide de Damas. La traduction syriaque, faite au sixième siècle, sur l'original grec, a été découverte en Perse ces dernières années. Le P. Bedjan l'édita en i9io, et l'abbé Nau, professeur à l'Institut catholique de Paris, en donna une traduction française la même année. Bethune Baker, professeur à Cambridge, avait prétendu que ce livre réhabilitait entièrement Nestorius et que le patriarche, condamné si sévèrement par saint Cyrille et par le concile d'Ephèse, n'était pas nestorien!
L'auteur d'Héraclide de Damas se plaint amèrement du patriarche d'Alexandrie et discute pied à pied les actes du concile d'Ephèse. Ce fut la tactique des novateurs de toutes les époques de se po?er en victimes et de crier bien haut qu'ils n'étaient pas compris. Les jansénistes ont soutenu que les cinq propositions condamnées comme hérétiques n'étaient pas de Jansénius; les modernistes de nos jours ont écrit que les erreurs visées par l'encyclique Pascendi n'avaient été enseignées par personne! Nous avons toujours le droit de penser, malgré les protestations de Nestorius, que le concile d'Ephèse avait parfaitement compris la portée de sa doctrine.
D'ailleurs, une lecture attentive du livre d'Héraclide de Damas — dont le style est diffus, chargé d'inutiles répétitions, embarrassé de nombreuses équivoques, d'expressions obscures — ne tarde pas à convaincre que la tradition catholique ne s'était pas méprise sur le fond de l'hérésie nestorienne. Le prosôpon ou la personne du Verbe et le prosôpon de l'humanité, unis par un simple lien moral, forment un seul prosôpon purement artificiel, un prosôpon économique, qui laisse fort bien subsister les deux personnes ensemble.
Après une consciencieuse étude du livre d'Héraclide et des autres écrits de l'hérésiarque, M. Tixeront arrive à ces conclusions : « Il est clair par tout son langage que Nestorius considère l'unique personnalité qu'il admet du Verbe Incarné comme un résultat de l'union et non comme la personnalité même du Verbe qui saisit l'humanité. Au lieu que l'unité de personne ne vienne, en Jésus-Christ, de ce que le Verbe, personne immuable, fait sienne notre nature, dès lors nécessairement impersonnelle, cette unité, dans la doctrine du patriarche, vient d'une jonction qui se serait opérée entre les personnalités respectives des deux natures. Il semble bien, en effet, que Nestorius ne conçoive pas une nature existant sans sa personnalité connaturelle... Les prosôpons du Verbe et de l'homme continuent donc de subsister de quelque façon comme des prosôpons subordonnés au prosôpon du Christ dont ils sont les composants (i)... Tout en admettant, en
(1) L'auteur ajoute en note, page 30 : « Il est bien dlfflcUe de savoir exactement ce que Nestorius pense de la persistapce for-
théorie, et en proclamant maintes fois, l'unité personnelle, Nestorius parle trop souvent des deux natures et surtout du Verbe et de l'homme comme de deux personnes indépendantes... Une autre conséquence d'ailleurs de la façon dont il concevait l'unité personnelle de Jésus-Christ est que cette personne de "Jésus-Christ, résultant de rincarnation, ne se trouvait plus identiques avec la personne du Verbe avant l'Incarnation. Et c'est pourquoi Nestorius ne veut pas que l'on attribue au Verbe ni à Dieu, en vertu de la communication des idiomes, les actions et les passions de l'humanité... Par la même raison, il n'admet pas que Marie soit ôeotoxo; au sens propre et naturel du mot... Quant à lui, Nestorius, il préférerait l'expression y^çi^yTÔTOMi, qui a l'avantage — le mot Christ indiquant les deux natures — de couper court à toutes les difficultés et d'être scripturaire... 11 propose aussi de dire 6fo5ô/o;, réceptacle de Dieu... Enfin, dernière conséquence de sa façon de concevoir l'unité personnelle, bien que Nestorius admette que Jésus-Christ n'est qu'un seul fils, il incline manifestement à lui retirer, en tant qu'homme, le titre de jils naturel de Dieu (i). » Les théologiens ont donc le droit de dire que Nestorius n'est pas une victime du concile
melle des prosftpons du Verbe et de l'homme dans l'union. Lo^itiuement ces prosôpons devraient disparaître, et l'auteur insiste effectivement sur l'unité personnelle de Jésus-Christ. Mais, d'autre part, et comme on peut le voir par les textes, tl parle de ces prosôpons comme d'éléments qut ont une existence propre. ■•
(1) J. TiXEROST, Histoire des Dogmes, III. 2fl-'M. — Voir les éludas du P. JtciB, assomptlonnlste : Echos d'Orient, mars, septembre 1911, Janvier l9l2;,,^çstorluj et la Controverse nesto- Tienne, Paris, Beauche«fé7îl2^S^
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d'Ephèse (i); il a bien enseigné, comme Théodore de Mopsueste, des hérésies et des absurdités contre la foi : Sicut Theodorus et Nestorius msanientes conscripserunt, selon les termes du deuxième concile de Constantinople (2). — C'est pourquoi les Pères de cette assemblée déclarent anathème quiconque oserait soutenir que le saint concile d'Ephèse a condamné Nestorius sans jugement et sans enquête, ou qui voudrait défendre Théodore et Nestorius et leurs dogmes impies (3).
Théodoret et Ibas d'Edesse se montrèrent sur certains points favorables au nestorianisme. Les écrits de ces deux évêques avec des extraits de Théodore de Mopsueste constituent les Trois Chapitres qui furent condamnés au deuxième concile de Constantinople (553).
Vers la fin du huitième siècle, les adoptiens proposèrent le nestorianisme sous une forme mitigée, en prétendant que Jésus-Christ en tant qu'homme n'est pas le Fils propre de Dieu, mais seulement le Fils adoptif. — Or, il est manifeste que s'il y a deux filiations en Jésus-Christ, il y a en lui deux fils et, partant, deux personnes. Nous aurons à nous occuper plus loin de l 'adoptianisme et de sa condamnation.
A notre époque, Guenther et ses disciples ont re-
(1) On a remarqué qu'une certaine école ne cache pas sa bienveillance pour Nestorius, le novateur et l'hérétique, tandis qu'elle accumule des critiques ou aiguise des épigrammes «outre saint Cyrille, le défenseur de la tradition et de l'orthodoxie.
(2) Denzincer, 217.
(3) Idem, 227. — Cf. hêfélé. Histoire des Conciles, t. III, liv. XIV, ch. n, p. 130.
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nouvelé, sans y prendre garde, le principe du nestoriasnisrae par leur théorie de la personne. Ils définissent la personne : une nature qui a conscience de soi. Dans le Christ la divinité a conscience de soi, l'humanité a conscience de soi : donc, puisqu'il y a deux natures conscientes, deux personnes dans le Christl — Guenther répondait : L'unité de personne est sauvegardée en Jésus parce qu'il y a mutuelle conscience de soi. — Vaine échappatoire! L'union de deux consciences n'est que l'union morale, Gemme, d'ailleurs, toute union qui se fait selon la connaissance reste accidentelle et ne peut en rien être comparée avec l'union substantielle de l'Incarnation (i).
2* l'erreur qui a mé la dualité des natures
A l'opposé du nestorianisme, l'eutychianisme ou le monophysisme, qui défend l'unité de nature dans le Christ.
Eutychès, archimandrite de Constantinople, zélé partisan de saint Cyrille, mais d'un esprit borné et très obstiné dans ses opinions, prétendit conclure de l'unité de personne à l'unité de nature. Si la Vierge de laquelle Dieu s'est incamé nous est consubslantielle, il ne s'en suit pas que le corps
'J) Cf L. jANflSENS, t. IV, pp. 172. SS.
du Christ nous soit consubstantiel; le Christ est bien de deux natures avant l'union, mais non après (i).
Comment donc s'est opérée l'union? Eutychès ne nie point que le Christ ait pris la chair de la Vierge, il ne soutient pas non plus que le Verbe se soit changé en chair ou que de la combinaison de la chair et du Verbe résulte une seule nalure mixte; il semblerait dire plutôt que la chair a été divinisée et transformée en la nature du Verbe ou absorbée par le Verbe. D'autres monophysites, contemporains d 'Eutychès, expliquaient, en effet, que dans l'Incarnation la divinité, demeurant intacte, absorbe en elle l'humanité (2).
Condamné par Flavien et pai le concile particulier de Constantinople, Eutychès en appela à un concile qui serait formé des évêques de Rome, d'Alexandrie, de Jérusalem et de Thessalonique. Il fut de nouveau condamné par saint Léon et par le concile de Chalcédoine (45 1).
Mais l'hérésie devient toujours plus aggressive avec Timothée .€]lure, Pierre le Foulon, Pierre Monge.
Certains monophysites allèrent jusqu'à soutenir que le Verbe s'était condensé en chair, à peu près comme l'eau se condense en glace (3). D'autres,
(1) Cf. MANSI, VI, 741-744.
(2) Cf. Theodoeet., Dlalog. Inconfus.; P. G., LXXXriI, 153-157.
— J. TIXERONT. op. cit.; HÉFÊLÉ, Op. Cit.; P. JUUIE, EUtyChèS et
l'Eutychianisme, dans le Dictionnaire de Théologie catholiqup, fasc. XXXVIII, col. 1582-1609.
(3) Dans le livre û'Héraclide de Damas, Sophronlus expose ainsi cette théorie : « Il n'y a pas deux essences, mais la même essence divine, qui est devenue l'essence de la chair : c'est pourquoi 11 n'y a qu'une essence. De même que les eaux, soit courantes, soit congelées, ne sont pas deux essences d'eaux, mais une qui subsiste à l'état liquide et à I état solide. » (Pages 12-13.)
renouvelant le docétisme, n'accordaient à l'humanité du Sauveur qu'une apparence extérieure, et c'est à juste titre qu'on les a appelés phantasiastes. Une autre secte expliquait, avec Julien dllalicarnasse, que l'humanité, par suite de son union avec le Verbe, a été soustraite aux conditions de notre vie mortelle et qu'elle est devenue incorruptible et impassible : de là le nom d' aphthartodocètes donné à ce parti, tandis que les adversaires étaient appelés corruplicoles, phthartodocètes . Etienne Niobé, dépas sant tous les autres, enseigna que les deux natures après l'union s'identifient complètement, au point qu'il est absolument impossible de les distinguer.
Le P. Jugie signale et expose huit formes différentes de l 'eutychianisme : i** théorie de l'absorption de l'humanité par la divinité; 2° théorie de l'évanouissement du Verbe dans l'humanité; 3" théorie de la métamorphose réelle du Verbe en chair; 4° théorie de la métamorphose apparente du Verbe en chair; 5° théorie du mélange; 6° théorie de la composition en tout naturel; 7** théorie de l'origine céleste de la chair du Christ, en sorte que ce corps ne serait pas consubstantiel au nôtre; S" théorie de Vaphthartodocétisme, nom qui fut donné au système de Julien d'Halicarnasse et de Gaianos (i).
Le monothélisme, dont nous parlerons plus tard, fît un nouvel effort pour prolonger le monophysisme : s'il n'y a qu'une volonté dans le Christ, impossible de reconnaître en lui deux natures complètes.
(1) Diction, de Théol. cathol., fasc. XXXVIII, col 1602-1«».
Aux temps modernes, une fausse interprétation da texte de saint Paul (Philipp., ii, 6-7), a donné naissance à la bizarre hérésie de la kénose, d'après laquelle le Verbe en se faisant homme se serait vidé, dépouillé momentanément de sa divinité. « Luther en est responsable. Rompant avec la tradition, il expliqua oe passage de l'humanité du Christ, sous prétexte que le Verbe ne saurait se dépouiller. Les partisans modernes de la kénose soutiennent, avec l'opinion commune, qu'il doit s'entendre du Christ préexistant et ils concluent, avec Luther, qu'il implique une vraie diminution du Verbe lui-même. D'après l'idée fausse qu'il se faisait de la communication des idiomes, Luther pensait que les prédicats attribués à l'unique personne du Christ, en raison de la nature divine ou de la nature humaine, étaient des propriétés réelles de chacune de ces deux natures et que l'humanité du Christ, en tant qu'humanité, devait donc posséder la toute-puissance, l'omniscience, l'ubiquité. Ses sectateurs n'adoptèrent que la moitié de cette extravagante doctrine; n'osant point attribuer les propriétés humaines à la divinité du Christ, ils continuèrent toutefois à doter son humanité des propriétés divines. Encore, au sujet de ces dernières, y eut-il schisme : suivant les uns, l'humanité du Christ les possédait de fait, mais en les cachant (xpuift?); selon les autres, ellp les possédait en droit, mais elle s'en était volontairement dépouillée (xévtoctç) [i]. »
(1) p. PRAT. La Théologie de saint Paul. II, 232-233. — Cf. 239- «43.