‹ Le Mystère de l'IncarnationChapitre 21 sur 97 · LES DIVERSES SOLUTIONS · texte numérisé non relu

LES DIVERSES SOLUTIONS

Les Pères avaient déjà posé les principes de la vraie solution, comme nous aurons à le montrer plus loin; mais c'est à l'époque de la grande scolastique que la question a été spécialement débattue. Quoi qu'il en soit de la date à laquelle on essaie de faire remonter la controverse, il est certain, en tout cas, que le problème est déjà nettement posé, au douzième siècle, par l'abbé Rupert.

« Le Fils de Dieu se serait-il fait homme si le péché qui nous rend tous mortels n'avait pas existé? » — « Oui, répond-il, mais il n'aurait pas revêtu une chair passible. Un Dieu-Homme, le chef et le roi de tous, serait venu parmi nous, non pour réparer une chute, mais pour prendre ses délices avec les enfants des hommes (i). »

Honorius d'Autun parle dans le même sens, vers le milieu du douzième siècle : « Le péché du premier homme n'a pas été la cause de l'Incarnation du Christ, mais plutôt la cause de sa mort et de s,i condamnation. La cause de llncarnation c'était notre déiCcation prédestinée par Dieu... Si le Christ

(1) RUPKRT., De Gloria et Honore Ftlll homtnls. super Matth., llb. XIII; P. L.. CLVIII. 1628.

était venu dans le premier état, il ne serait pas mort; l'homme non plus ne mourrait pas, mais, déjà déifié, il serait associé aux chœurs des anges (i). »

Le B. Albert expose ainsi son sentiment : « La solution de ce problème est incertaine; mais, autant qu'il m'est permis d'avoir une opinion, je crois que le- Fils de Dieu se serait fait homme même si le péché n'avait pas existé, mais non pas ange, parce que l'ange n'est pas apte à s'unir par sa nature, comme l'homme. Ce que je viens de dire, je ne l'affirme pas avec certitude, je crois seulement que c'est plus conforme à la piété de la foi (2). »

Alexandre de Halès observe simplement que, même en dehors de l'hypothèse de la chute, l'Incarnation resterait encore hautement convenable, afin que le souverain Bien se communique souverainement et que Dieu, en se faisant corporel et sensible, béatifie la nature humaine tout entière, âme et corps (3).

Scot s'attache à cette théorie, qu'il défend, cependant, sans trop d'insistance : Sine prœjudicio dici potest (A). L'école franciscaine y est restée toujours fidèle, et tout récemment encore, le P. Chrysostome, 0. M., s'en est fait le champion dans divers écrits pleins de science et de piété (5).

Il serait hors de propos de citer tous les auteurs

(1) Honorius Augustodunensis, Libell. Octo quœstion., c. Il; p. L., CLXXII, 11S7-1188.

(2) B. ALBERT. MAGN., III Sent., dlst. 20, a. 4,

(3) Alexand. Alens., Sum. Theol., dist 3, g. 3, mem. 13.

(4) Scot., m Sent., dist. 7, q. 3, nn. 3-4.

(5) Christus Alpha et Oméga, Lille, 1910. — Voir, à ce propos, une intéressante discussion entre le P. Chrysostome et M. GalriER dans la Nouvelle Revue Théologique, 1911. — Cf. P. Chrt- BOSTOME, Le Vrai Motif de l'Incarnation, tiré à part, Tournai. 1911; Encore le Vrai Motif de l'Incarnation, Orléans, l9li.

qui l'ont embrassée : il sufQt de rappeler qu'elle a eu les préférences de saint François de Sales (i) et qu'elle a été reprise, à notre époque, par des mystiques pleins d'idéal, tels le P. Faber, Mgr Gay, Mgr Bougaud, pour lesquels le monde serait vide s'ils n'y trouvaient point le Verbe Incarné.

Dans ses grandes lignes, la thèse se ramène donc à ceci : En toute hypothèse, le Verbe se serait incarné, mais dans ime chair impassible, si Adam ne pèche pas; prévoyant cette chute, Dieu décrète que son Fils viendra dans une chair mortelle pour nous racheter. Ainsi, La ruine et la réparation de l'humanité ont motivé seulement une circonstance de l'Incarnation, c'est-à-dire la venue du Verbe dans un corps passible, non point la substance de l'Incarnation, c'est-à-dire l'habitation du Verbe parmi les hommes.

La théorie contraire a des représentants non moins illustres, plus nombreux encore, et elle est presque communément enseignée dans les cours de théologie publiés à notre époque. Saint Thomas la défend nettement, quoique avec beaucoup de modération : (( Ce qui dépend de la volonté de Dieu et dépasse toutes les exigences de la créature ne peut nous être connu que par la sainte Ecriture, qui nous manifeste la volonté divine. Puisque les Livres saints assignent partout comme raison de l'Incarnation le péché du premier homme, il vaut mieux dire, convenientius dicitur, que l'œuvre de l'Incar-

(1) s. FHANÇOis DB SAU8. Tratti de l'Amour de Dieu, llv. II. c. iv.

nation a été ordonnée par Dieu comme remède au péché, en sorte que sans le péché il n'y aurait pas eu d'Incarnation; quoique la puissance divine ne soit pas limitée à ce plan et que le Verbe eût pu aussi s'incarner même si le péché n'avait pas existé (i). » Ainsi, pour le Docteur Angélique, le décret actuel de Dieu vise si bien la réparation de la chute que l'Incarnation ne serait pas sans elle; mais Dieu aurait pu choisir un autre plan, adopter une autre combinaison, sa puissance n'étant point limitée. Saint Thomas place donc le débat sur le terrain où son école a toujours eu soin de le maintenir : sans le péché pas d'Incarnation du Verbe, en vertu du présent décret.

Saint Bonaventure, après avoir exposé les deux sentiments, se demande lequel mérite nos préférences. « Il est difficile de se prononcer, dit-il, parce que les deux opinions sont catholiques et enseignées par des écrivains catholiques, toutes les deux excitent la dévotion dans l'âme. La première, — celle de l'Incarnation dans toute hypothèse — semble plus conforme au jugement de la raison; la seconde, cependant, est plus conforme à la piété de la foi, parce qu'elle s'appuie davantage sur l'autorité de l'Ecriture, qui assigne la délivrance du genre humain comme raison de la descente du Fils de Dieu parmi nous. Il semble donc plus conforme à la piété de la foi de dire que le motif principal de l'Incarnation est la délivrance du genre hum.ain (2). »

Avec le temps, la théorie de saint Thomas gagne des partisans de plus en plus nombreux, et des théo-

(1) s. Thom.. III p., q. 1, a. 3. — Cf. Lect. IV in l Tlm., i. 12) s. BONAV.. III Sent., dist. 1, a. 3, q. 2.

logW>ns de renom en viennent à juger très sévèrement l'autre opinion.

Le cardinal Tolet écrivait : « Si les anciens scolasticjues avaient connu les innombrables témoignages des Pères contre elle, ils ne lui auraient accordé aucune probabilité. A mon sens, elle n'a ni probabilité ni vérité (i). »

Petau parle de même : « Rien dans les saintes Lettres ni dans les auteurs sacrés de la théologie qui nous permette de l'embrasser prudemment (2). »

Suarez essaie de trouver une solution moyenne. Il admet deux motifs adéquats de l'Incarnation : l'excellence intrinsèque de l'œuvre et la réparation de l'homme. Même si Adam n'avait point péché, le décret divin de l'Incarnation aurait produit son effet (3); mais ensuite, en vertu d'un second décret, qui suppose la chute, la réparation du genre humain fut un motif suffisant de l'Incarnation actuelle.

Suarez enseigne, conséquemment, que la grâce et la gloire des anges viennent du Christ (4).

De cette opinion dite moyenne il ne faudrait pé^s rapprocher — comme on l'a fait parfois et tout récemment encore — la théorie de Cajetan (5), de Gonet, des Salmanticenses (6), etc. Tous ces théologiens

(1) TOLET., in III p., q. 1, a. 3.

(2) PETAv., Theol. Dogm., ne Incam., lib. II, c. xvii. — Le P. Hlrter, De Verbo Incarnalo, n. 489, se range entièrement à l'avis de Petau.

(3) « Etlam si homo suae libertati relictus non esset peccaturus, nihileminus proposltum Dei de Incarnatione facienda consistere posset et habere effectum. » Disp. v, sect. 2. — Cf. sect. 3.

(4) Cf. Disp. XLii.

(5) In III P., g. 1, a. 3.

(C) Cf. GosTT. cilsp. XIV, n. 4. § 1 et C; Salmanticenses. disp. xvi. dub. IV, n. 50, dub. v, sub ipitio; disp. xxvnn, dub. x, n. 119.

enseignent énergiquement, à rencontre de Suarez, que le motif unique de l'Incarnation est la rédemption du monde, que sans la chute le Verbe ne serait point venu parmi nous; enfin, que pour les anges et pour nos premiers parents dans l'état d'innocence la grâce et la gloire essentielles n'émanent pas du Verbe Incarné. Ils s'attachent, d'autre part, à montrer que, même dans cette théorie, le Christ peut être appelé, en un sens légitime, le centre de la création et le premier-né de tous les prédestinés. Ils conçoivent, en effet, dans les décrets divins un ordre de causalité et un ordre de conséquence. Dans l'ordre de l'intention et de la causalité finale, le Christ est le premier en vue, puis la création, la gloire, la justification, la permission du péché, bien que ce soit l'inverse dans l'ordre de l'exécution et de la causalité matérielle (i). Sans le péché point d'Incarnation, point de Christ; mais, le péché prévu et l'Incarnation décrétée pour réparer le péché, tout est ordonné à ce Christ Roi, tout est orienté vers lui; et Jésus est ainsi et nécessairement le centre et la fin de toute la création (2).

Ces explications tendent seulement à compléter la doctrine thomiste, à montrer qu'elle aboutit, elle aussi, d'une autre manière, à la glorification de Jésus-

(1) « Hune Inter dlvina décréta ordinem esse constituendum, guod scllicet In gênera causse flnalls prius fuit in ordlne intentionis decretum Incarnatlonîs decreto creationls, glorlflcatlonis, Justlflcationls et permissionis peccati, cum posterloritate in génère causse materialis jam explicata; in ordine tamen executionis decretum creationls fuit prius, postea decretum justificationis, deinde decretum reparationls ab illo, ac tandem decretum gloriflcationis. » Gonet, Disp. v, a. 1, coUges primo, n. LXi.

'2) Cf P. MONSABRÉ, Conférences de Notre-Dame, 25" conférence.

Christ; mais cette conception est bien différente de celle de Suarez (i).

L'école dominicaine, dans son ensemble, reste bien unie sur les deux affirmations fondamentales : sans le péché point d'Incarnation et l'Incarnation n'est pas la cause de la grâce pour les anges ni pour Adam innocent; les divergences ne portent que sur des points secondaires.

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