LA SEULE METHODE RECEVABLE DANS LE PRESENT DEBAT
Tout en nous gardant de blâmer l'autre sentiment, auquel tant de saints personnages ont donné leurs préférences, nous croyons que la thèse de saint Thomas est la seule soutenable, parce qu'elle s'appuie sur l'unique méthode recevable en théologie.
Ce qui dépend de la volonté de Dieu ne peut nous être connu que par la révélation divine telle qu'elle est venue jusqu'à nous dans ses sources authentiques, l'Ecriture et la Tradition.
Voilà l'unique principe qui puisse aboutir à une conclusion solide. Les arguments de raison ne donnent que des probabilités spéculatives, et, si l'on prétend que ces preuves de convenance concluent
(1) D'ailleurs. Gonet a pris soin lui-même de réfuter directement Su.irez : « Modus dicendi Suaris et Martinoni refelUtur. » Dlsp. V, a. 1, § III. — Les Salmantlcenses ont fait de mùme : « Suarii et allorum effugta prxcluduntur. » Dlsp. ii. dub. i. I IV. n. 19.
efficacement, on tombe dans un opiimisme plein d'illusions.
Il faudra donc, pour arriver à une solution satisfaisante, partir de la règle invoquée par l'Ange de l'Ecole : la révélation seule peut nous permettre d'affirmer un fait surnaturel qui dépend uniquement du bon plaisir divin (i).
Voilà ce qui a convaincu saint Bonaventure. Les raisons de convenance lui plaisent, l'attirent, et, s'il n'écoutait que cette voix, il trouverait plus belle l'opinion qui croit à la venue du Verbe parmi les hommes dans toute hypothèse; mais, d'autre part, il comprend que cette méthode n'est pas théologique : puisque l'Ecriture assigne la délivrance de l'homme comme motif de l'Incarnation, il faut regarder la seconde opinion comme plus conforme à la piété de la foi.
Nous concluons avec le P. Schwalm : « Ce que Dieu a fait est souverainement convenable; le grand signe pour nous de cette convenance, c'est qu'il l'a fait. Quant à en trouver des raisons adéquates, le seul Esprit de Dieu, qui est Dieu, en est capable. Nous n'en trouverons jamais que des raisons approximatives dont la valeur intrinsèque, précaire en soi, ne prend quelque consistance que par son accord avec ce que Dieu nous a révélé de ses vrais décrets par l'Ecriture ou la Tradition (2). »
(1) « Divinare est ergo commlnlscl causam aliam adventus lllius et susceptœ carnls praeter hanc quam unicam tôt 111a Gdel oracula et r;elestia responsa personant. » Tetavius, loc. cit.
(2) P. SCHWALM, G. P.. Le ChrUl d'aprè» taint Thomas d'Aquin, pp. 43-44.
exa.men des textes scripturatres invoques par l'autre École
Obligés de convenir que la seule vraie méthode est celle qui s'appuie sur la révélation, les partisans de la première opinion répondent que la révélation n'est pas muette et que l'Ecriture contient sur ce sujet des afûrmations irrécusables.
Le texte que l'on croit décisif est celui des Proverbes : Dominus possedit me in initio viarum suarum, antequam quidquam faceret a principio (i).
Un examen de ce passage selon les règles d'une exégèse tant soit peu exigeante montre bien vite qu'il n'y a pas ici le moindre fondement pour l'opinion scotiste.
Il faudrait d'abord démontrer que le texte ne peut s 'éradiquer de la sophia dans ce sens général qui fait abstraction de la sagesse créée et de la sagesse incréée, et qu'on doit l'entendre de la divine Sagesse; et cela établi, il restera à prouver encore que la Sagesse n'est pas simplement un attribut divin, mais bien une bypostase divine.
Supposé, enfin, qu'il s'agit de la seconde personne de la Trinité, le Verbe, comme l'ont pensé beaucoup de saints Pères (2), il faudra déterminer la signification exacte de tout le passage.
(1) Prov., vni. 22.
(9) Cf. notre livre : Le Mystère de la Très Satnte Trinité, p. »i.
Voici quelle en est la portée d'après les récents exégètes : A propos de l'origine de la Sagesse, il est dit deux fois : j'ai été engendrée ou je suis née, V. 22-24; une fois : j'ai été instituée, v. 25. Le terme grec e/.Twe ne peut s'entendre de la création, car ce sens est inconciliable avec l'autre assertion : j'ai été engendrée. Il faut donc retenir la notion générale : il m'a produite, ou bien celle-ci : il m'a acquise, il m'a eue, il m'a possédée comme principe de ses voies. Or, ce principe désigne ici le commencement de l'action divine et se rapporte à l'opération ad extra. Avant donc que Dieu produisît les êtres, il eut, il posséda, la sagesse comme principe de son action. Quant à l'autre sens : « Dieu m'a créée comme les prémices de la création, comme la première de ses œuvres », non seulement il n'est pas exigé par l'hébreu, mais il est exclu par l'affirmation répétée : je suis née (i).
Ce passage donc, si on l'entend de la Sagesse personne divine, signifiera que le Verbe est engendré avant toutes les créatures, qu'il est à côté de Dieu pour produire le monde; en d'autres termes, le Verbe est représenté ici comme l'artisan de la création; c'est par lui que Dieu crée toutes choses, comme saint Jean le dira plus clairement un jour : Omnîa per ipsum facta sunt.
Ainsi, une critique textuelle élémentaire démontre qu'il n'est fait ici aucune allusion à l'Incarnation -du Verbe comme prémices des oeuvres de Dieu.
Les ariens abusaient du mot exTwe creavit, pour
(1) p. Knabenbaukh, Cursus Scriptural sacrse, Proverb., viu, 21-22.
conclure que le Verbe a été fait ou créé. Les Pères, pour couper court à d'innombrables subtilités, répondaient que dans ce passage certains attributs se rapportent à la divinité et que, par contre, l'expression creavit se réfère à la nature humaine. Saint Athanase distingue fort bien ces deux points de vue : « Il convient au Sauveur en tant que Fils de Dieu d'être éternel, et en tant qu'homme d'être créé (i). »
Pour les Pères, donc, c'est à raison de sa nature divine que le Verbe est avant tous les siècles et qu'il est le principe des œuvres de Dieu, et c'est à raison de sa nature humaine qu'il est créé. Peut-on voir là une allusion même lointaine à cette théorie : le Verbe se serait incarné dans toute hypothèse, même si l'homme n'avait point péché?
Un autre texte sur lequel on s'est appuyé est emprunté à saint Paul : « Le Christ est l'image du Dieu invisible, le premier-né de toute créature; parce que tout a été produit en lui, soit ce qui est au ciel, soit ce qui est sur la terre, les choses visibles et les choses invisibles, les trônes, les dominations, les principautés, les puissances; tout a été créé en lui et par lui (a). » L'Apôtre ajoute : « Il est la tête du corps de l'Eglise, il est le principe, le premier-né des morts, il tient en toutes choses la primauté (2). n
Or, il n'aurait pas cette primauté universelle, objectent les partisans de la première opinion, s'il n'était que le réparateur de la faute d'Adam.
La réponse est excellemment donnée par le
(1) s. ATHANAS., De Decretis Mcaenee Synodi, S4; P. G., XXV,
(2) ColOS., I, 15-17.
P. Schwalm dans le livre déjà cité (i) : « Ces interprétations ne tiennent pas un compte suffisant de l'intégrité des textes sacrés. Ce n'est pas simplement de l'humanité de Notre-Seigneur Jésus-Christ que parle l'épître aux Colossiens, c'est tantôt de l'humjanité, tantôt de la divinité, qui s'unissent en sa personne. Ainsi, quand l'épître appelle le Christ « premier-né de toute créature », cela peut et même doit s'entendre de la génération éternelle du Verbe antérieure à toute création (2); de même quand elle déclare « qu'en lui ont été créées toutes les choses qui sont dans les cieux et sur la terre », cela rappelle de trop près le « toutes choses ont été faites par lui » du prologue de saint Jean pour ne pas s'entendre proprement du Verbe en tant que Dieu. Au contraire, quand saint Paul dit du Christ « qu'il est en tout le premier », le commencement du verset où il le dit montre bien qu'il s'agit de son humanité, puisqu'il note que a le Christ est la tête du corps de l'Eglise; il est les prémices, le premier-né d'entre les morts ». Ainsi donc, il ne faut pas indûment attribuer la primauté absolue du Verbe a en qui, par qui et pour qui tout a été fait » à l'humanité que le Verbe s'est unie. De la sorte, nous ne ferons pas dire à l'Ecriture que, purement et simplement, « tout a été créé pour le Christ », alors qu'elle dit « tout a été créé pour le Verbe ».
Outre cette réponse, qui est absolument convain-
(1) Le Christ d'après saint Thomas d'Aquin, pp. 49-50.
(2) Par rapport aux créatures élevées à l'ordre surnaturel, le Verbe peut être aussi appelé le premier-né en ce sens que toute filiation accidentelle est une participation de la filiation essentielle propre à la seconde personne.
cante, on peut encore, dans l'opinion de Gonet, donner une autre explication thomiste des textes qui représentent le Christ comme le centre et la fin de la création. Quoique Dieu ait choisi l'Incarnation comme moyen de relever le genre humain, il a voulu cependant orienter tous les êtres vers ce Christ qu'il a toujours eu en vue comme rédempteur. Sans la chute de l'homme Jésus ne serait pas; mais, en décrétant l'Incarnation pour réparer cette chute, Dieu voyait plus loin, il regardait avant tout son Christ, et il ordonnait que tout ce qui existerait serait pour lui et que lui serait la fin de tout. Dans ce sens, Jésus peut être appelé l'Alpha et l'Oméga, le premier-né de la création, de même qu'il a une véritable royauté sur tous les hommes, sur tous les peuples, sur tous les empires, sur tous les anges, sur toute la création.
« C'est ce Verbe, dit magnifiquement le P. Monsabré, que Dieu a vu et qu'il a décidé de nous envoyer de toute éternité; c'est par ce Verbe qu'il accomplit ses grands desseins, c'est autour de ce Verbe qu'il fait graviter son œuvre. — L'existence de Dieu, il nous la prouve par sa présence; la personnalité de Dieu, il la fait agir sous nos yeux; les perfections infinies, il les manifeste; la vie divine, il nous la révèle; la création, il en est le prototype et l'auteur, le support et le couronnement; le monde invisible, il en reçoit les adorations et les services; la nature humaine, elle est copiée sur son humanité sainte; la grandeur de l'homme, il l'exalte jusqu'au divin; la fin surnaturelle, il y ramène la nature égarée; la grâce, il on est l'exemplaire et la source; le gou-
vernement divin, il en est le point central et l'axe régulateur; la liberté, il l'a^iranchit de l'esclavage des passions, la dirige par sa loi et la meut sous la douce et souveraine inHuence de sa grâce; la prière, il l'égale à la majesté divine; le mal physique, il le fait oublier par son infmie beauté; la douleur, il la féconde et la transforme; le mal moral, il l'efface par ses mérites et délivre le monde de son effroyable empire; la prédestination, c'est par lui qu'elle commence, en lui qu'elle se fait, il la mérite et la consomme. Il est au-dessus de tout, en tout, et tout est en lui. Béni soit le Dieu très bon et très saint qui nous l'a donné (i). »
Cette belle page du grand orateur montre d'une manière saisissante comment le Christ dans le plan actuel peut être appelé le principe, le centre et la fin, puisque c'est en lui et par lui que tout commence, que tout s'exécute, que tout se consomme.
Les textes scripturaires ne contiennent donc aucune affirmation claire en faveur de la théorie scotiste : ils peuvent fort bien s'expliquer du Christ en tant que Verbe, c'est-à-dire considéré selon la nature divine toute seule, ou, si quelques-uns peuvent s'entendre du Verbe incarné, on peut les interpréter aussi bien du Verbe rédempteur venu parmi nous à cause de nos péchés.
Aucun passage qui dise : le Verbe se serait incarné même dans l'hypothèse de l'humanité innocente.
(1) 25* conférence.
LUS FONDEMENTS SCRIPTURAIRES ET PATRISTIQUES DE l'opinion THOMISTE
Tandis que l'Ecriture reste muette à l'égard de lautre hypothèse, elle affirme, au contraire, très catégoriquement que le motif de l'Incarnation est la réparation de notre humanité déchue.
L'Ancien Testament ne montre dans le Christ futur que le rôle de Rédempteur. La première promesse de l'Incarnation faite aussitôt après la chute prédit un Sauveur qui doit briser la tête du serpent (i); les prophètes entrevoient un Messie qui se substitue à nous pour expier, qui est brisé et broyé à cause de nos iniquités (a), qui doit mettre fin au péché, détruire le mal et amener le règne de la justice éternelle (3).
Le Nouveau Testament est plus explicite encore. L'ange qui annonce à Marie l'Incarnation indique en même temps que le Christ vient comme Sauveur et qu'il faudra l'appeler Jésus (4). Quand Joseph est dans le trouble, le céleste messager lui révèle que le Fils de Marie est du Saint-Esprit, que son nom doit être Jésus, parce qu'il sauvera les hommes de leurs
(1) Gcnes., m, 15.
(2) isu., LU et LUI. — Cf. Le Mystère de la Rédemption, pp. Ci, ss.
(3) Dampl. PC 2i"i.