‹ Le Mystère de l'IncarnationChapitre 26 sur 97 · LES RAISONS THÉOLOGIQUES · texte numérisé non relu

LES RAISONS THÉOLOGIQUES

La puissance divine disposant de ressources inépuisables, la sagesse infinie n'étant point bornée à ime combinaison, Dieu, avons-nous dit, aurait pu choisir d'autres plans, porter d'autres décrets; et il sera facile, pour justifier chacun d'eux, de trouver de sublimes convenances, de magnifiques harmonies, capables de ravir les âmes mystiques et répondant à toutes les aspirations, mais qui resteront toujours dans l'ordre idéal des possibilités métaphysiques. Tenons-nous donc sur le terrain où saint Thomas et son école ont placé le débat : en vertu du présent décret.

Ce décret aboutit en fait à l'avènement du Verbe dans une chair mortelle. Or, cette idée d'un Christ souffrant implique l'idée de la chute, de la réparation, de la Rédemption. Donc, l'Incarnation actuelle, telle que la comporte le présent décret, ne va pas sans la Rédemption : donc sans la faute originelle pas d'Incarnation.

Telle est, sous sa forme la plus concise, l'argumentation de l'école thomiste. Essayons d'en faire ressortir la valeur.

Le décret éternel ne pouvait s'arrêter que sur trois hypothèses : ou bien l'Incarnation en général, abstraction faite d'une chair mortelle ou d'une chair impassible; ou bien l'Incarnation dans une chair immortelle; ou bien, enfm, l'Incarnation dans une chair sujette à la souffrance et à la mort.

La première hypothèse ne supporte pas l'examen : le décret efficace du Tout-Puissant ne saurait se reposer sur un objet indéterminé, imprécis, général; il vise la réalité concrète telle qu'elle sera, avec tous les modes et toutes les circonstances qui lui font son vêtement propre, son caractère distinctif, sa parure et sa couronne définitive.

i La seconde hypothèse mérite-t-eîle davantage de ^retenir notre attention.» Ce que Dieu décide efficacement arrive toujours. Puisque l'Incarnation dans une chair immortelle n'est restée qu'une possibilité, elle n'a jamais été le terme du décret efficace de Dieu.

Reste donc la dernière hypothèse : Dieu n'a décrété efficacement que l'Incarnation dans une chair passible et en vue de la Rédemption.

Dieu, a-t-on répliqué, avait d'abord en vue l'Incarnation dans une chair impassible, mais, prévoyant i péché, il s'est arrêté ensuite à l'Incarnation dans ^ne chair mortelle.

;L'explication ne tient pas, car elle suppose dans /décret une modification subséquente qui implique ^ne véritable imperfection dans l'intelligence et une •♦elle mutabilité dans la volonté;

Et puis, si l'on admet que Dieu - par impossible - change ses desseins sur rincarnation, que s ensuil-iP Que le premier décret n'était pas arrête, n était pas réel, sérieux, déûnitif. mais une simple velléité, un projet sans portée. Donc, le décret vrai, le décret efficace, sera toujours celui qm a eu pour objet et pour terme l'Incarnation dans une chair passible, et, partant, la Rédemption.

Suarez et plusieurs théologiens avec Im ont essayé de répondre : L'Incarnation a eu un double motif adéquat : l'excellence de l'œuvre en vertu du premier décret, la réparation de l'homme en vertu du second

Tout d'abord, cette théorie ne rend pas suffisamment compte des témoignages de la Tradition; elle n'en conserve ni le sens ni la portée. S il est vrai que l'Incarnation devait avoir lieu à cause de son excellence propre et sans le motif de la Rédemption , il .era faux de dire, comme l'ont fait les Pères, que , le Fils de Dieu ne se serait jamais mcarne sans la chute de l'homme à réparer.

De plus, une telle conception ne sauvegarde pas assez la perfection et l'immutabilité divines. Pourquoi se fait-il que, après nous être décides pour tel motif nous nous arrêtons définitivement à un autre qui s'est présenté ensuite? C'est parce que nos conseils nos vouloirs, sont toujours précaires et variables. Mais celui qui est immuable dans sa volonté, parfait dans sa science, infaillible dans ses prévisionr. n'adopte pas un plan nouveau après le premier reetclenf choisi; il persévère toujours dans le desseirj fficacemeni voulu. Ne transportons pas en Dieu hs-

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tâtonnements de nos esprits, les fluctuations de nos volontés. Ce qui termine adéquatement le de'cret efficace de Dieu doit -s'exe'cuter infailliblement sans attendre un motif ou un fait nouveaux. Puisque l'Incarnation ne s'est pas réalisée sans la Rédemption, il semble de toute évidence que par elle-même et toute seule elle n'est pas le terme suffisant et adéquat du présent décret.

On voit bien dans' la théorie de saint Thomas que le Verbe est devenu vraiment nôtre, parce qu'il est vraiment le Dieu Incarné pour notre salut, le Dieu rédempteur qui est allé jusqu'au bout du sacrifice pour aller jusqu'au bout de l'amour! Ces considérations sont bien de nature à toucher et à émouvoir l'humanité. « Que Dieu se soit incarné pour expier nos crimes, dit saint Bonaventure, cela excite bien plus la piété que s'il était venu pour couronner son œuvre à lui. Plus excitai devotionem animœ fidelis quod Deus sit incarnatus ad delenda scelera nostra quam propter consummanda inchoata opéra sua (i). » — « Pour s'incarner au milieu de notre race corrompue, et à cause de sa corruption même, le Verbe a dû vaincre tout à la fois la sainteté de sa propre justice et les révoltes de l'homme charnel que le Sauveur voulait s'unir comme membre de son corps mystique. Aussi la bonté divine éclate bien plus dans l'ordre de l'Incarnation rédemptrice que dans l'hypothèse d'une incarnation purement glorifica: trice, puisque la gratuité de la gloire s'y double de la gratuité du pardon. La toute-puissance de la mi-

(1) s. Bo\Av., III Sent.. #feA, .^.

séricorde y déborde vraiment; d'un plus grand mal Dieu tire l'occasion d'un plus grand bien : « Là où le péché abondait, la grâce a surabondé. » {Rom., y, 28) [i].

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