PS.. XLIV
(3) Cantic. i. 15, v, 10
(4) Isa)'., lui, 2.
Ce n'est que chez un petit nombre de Pères que l'on retrouve cette théorie; il faut citer Clémenl d'Alexandrie et Origène chez les Grecs, Tertullien chez les Latins.
(t Que le Christ ait eu un extérieur dépourvu de charmes, dit Clément d'Alexandrie, c'est ce que nous atteste le Saint-Esprit par la bouche d'Isaïe. Le prophète nous fait comprendre que la vraie beauté n'est pas l'attrait sensible qui trompe, mais l'excellence de l'âme et l'immortalité du corps (i)... — Le chef de l'Eglise, le Christ, a voulu passer ici-bas dans une chair difforme pour nous faire aspirer à ce bienheureux état qui ne connaît ni corps ni éclat extérieur (2)... — Ce n'est pas sans raison que le Sauveur a pris des dehors chétifs : il ne fallait pas que l'admiration de l'élégance et de la beauté empêchât les hommes de s'attacher à son enseignement (3). »
Origène touche, en passant, cette question. Le philosophe Celse lui objecte que le corps du Christ manquait de beauté et de noblesse; notre apologiste répond : Qu'il ait été sans beauté, d'accord; qu'il ait été sans noblesse, nous le nions (4). »
Tertullien invoque cet argument pour relever et exalter les œuvres du Sauveur. « La laideur corporelle faisait ressortir les actions et les rendait plus merveilleuses. D'où peuvent venir à cet homme une telle doctrine et de tels miracles? disait-on en méprisant son extérieur. Non seulement son corps n'avait pas la clarté céleste, mais il manquait encore des
(1) Clbm. Alexandr., PsEdag., m, i; P. G., VIII, 558.
(2) Strom., m, 17; P. G., VIII, 1208.
(3) Strom., VI, 17; P. G., IX, 381.
(4) Origen.. Cont. Cela., vi, n. 75; P. G., XI, 1409, ss.
charmes de la beauté humaine... A défaut des prophètes, sa passion et les outrages dont il fut abreuvé suffiraient à nous prouver que sa physionomie était difforme. Aurait-on osé porter la main sur un corps plein d'attraits et souiller de crachats une belle figure (i).^ »
On n'aura pas manqué d'observer combien est débile l'argumentation de Tertullien. D'abord, l'agonie et la sueur de sang avaient altéré les traits du divin Maître; et puis, il est manifeste que ce n'est pas la beauté qui arrête la malice humaine : celle-ci, au contraire, prend plaisir à souiller davantage ce qui est plus pur et plus beau (2).
Les autres Pères ont eu à cœur plutôt de faire ressortir la majesté et la beauté supérieure de Jésus- Christ.
« Si la face de Moïse était resplendissante de gloire, remarque saint Chrysostome, si saint Etienne avait un visage angélique, quelle devait être l'apparence du Seigneur de toutes choses (3)? »
Saint Jérôme pense qu'il y avait dans le visage de Jésus un éclat et comme un resplendissement de la divinité qui attiraient les hommes à lui. La beauté de la vertu s'alliait dans le Christ à celle de l'organisme. Vierge, né d'une vierge, non par la volonté de l'homme mais par la volont*^ divine, il avait dans le visage et dans les yeux quelque chose de surhumain qui lui conquit l'afïection de ses apôtres... Un des faits les plus merveilleux de sa vie,
(1) Tbbtuix.. De Came ChrisU, i\. P. L., II, 817.
(9) Cf. L. JANSSENS, t. IV. p. 508.
(3) S. CirRrsoST., nomil. 27 (al. 2S), in Mallh.; P. G., LVII. 346.
c'est qu'il ait pu chasser tout seul avec un fouet les vendeurs du temple, renverser les tables et les sièges, sans éprouver la moindre résistance, ce que n'aurait pu faire une armée entière. Une splendeur céleste rayonnait dans ses yeux et la majesté divine se reflétait dans ses traits (i).
Saint Bernard se plaît à décrire les charmes du Sauveur Jésus. « On s'attachait à lui, ravi par ses paroles et par son extérieur : elle était suave la voix, beau le visage de Celui dont il est écrit qu'il est beau entre les enfants des hommes et que la grâce est répandue sur ses lèvres (a). »
Saint Thomas admire en Jésus la beauté de la forme divine, la beauté de la justice et de la vérité, la beauté de son commerce avec les hommes, enfm la beauté corporelle dans la mesure qui convenait à son état, pour lui attirer le respect et le rendre aimable du dehors. Quelque chose de divin resplendissait en son visage et le faisait révérer de tout le monde (3). ^
Saint Bonaventure conclut de même que Jésus n a pas dû prendre la maladie ou la laideur, parce que sa dignité devait exclure ces défauts (4).
Tel est le résumé exact de la Tradition.
Aux temps modernes et à notre époque, cette doctrine de la beauté corporelle de Jésus-Christ a été exposée avec une grande éloquence par des saints,
fl) s HiERON.. Ad Princtptam, n. 8, et Comm. in Matth., ne,
q SS • XXI, 15; P. £.. XXII, 627, XXVI, 57, SS. '(2) S. BERNAas.. Serm. in test. Omnium Sanctorum, n. 9-, P. L., (3) S. Thom., Comm. in Ps. xliv.
\«) S. BONAV., III Sent., dlst. 15, a. 2.
des poètes, des mystiques, des orateurs et des théologiens (i).
L'Eglise semble adopter cette pieuse croyance, car elle salue avec amour, dans les Offices de la Passion, cette tête si belle ensanglantée par les épines, ce doux visage, auquel la souffrance a ravi sa fleur (2).
Les intuitions du sens chrétien étaient donc bien sûres et notre piété est bien en droit de contempler Jésus, même durant sa vie mortelle, comme le plus beau des enfants des hommes, mais d'une beauté sereine, purifiante, qui demande, pour être comprise entièrement, le regard d'une âme intérieure...
LA PERFECTION ET LA BEAUTÉ DE l'aME DE jÉSUS-CHRIST
Les raisons que nous venons de développer gardent toute leur valeur pour démontrer la perfection de l'âme; car c'est l'âme principalement qui fait la beauté. On a connu des personnes qui auraient tout abandonné pour le charme exquis d'une âme parfaitement belle et parfaitement pure, et, au dire d'une sainte, si nous voyions une âme en état de grâce,
(1) Cf. s. Alphonse de licori, Œuv. compl., t. XI, pp. 281, ss.; P Faber, Belhléhem; M. SalvI, Jésut Intime, passim; M. Legueu, La Sainte Ilumanilé de Notre-Setgneur; P. Mo.nsabré, 41* conférence-, Dom L. Janssens. t. IV, pp. 505-520; Mgr ChOLLïT, La Psycholo'jie du Chrtft.
(S) Offices du Précieux Sang et du Saint Suaire.
nous en mourrions d'admiration et de joie... Qua sera-ce donc de contempler un jour l'âme de Jésus- Christ I « Cette âme, avons-nous dit ailleurs, qui est le type du monde des esprits, qui touche à la personne divine, source de toute beauté, réunit en elle tout ce qu'il y a de grand, de généreux, d'exquis dans l'âme des artistes, des poètes, des orateurs^, elle dépasse infiniment le génie : elle est, pour ainsi dire, l'idéal spécifique réalisé (i). »
Voici quelques-unes des raisons de convenance qui réclament pour l'âme de Jésus la perfection et l'excellence.
Jésus-Christ est l'homme nouveau, le représentant le plus achevé de l'humanité. S'il est admis que le premier Adam reçut une âme plus parfaite que celles des autres hommes, parce qu'il devait être le père de tout le genre humain, que devrons-nous dire de l'Adam véritable dont l'autre n'était que la figure et la préparation? Parce qu'il est l'homme idéal, son âme, son intelligence, sa volonté, toutes ses facultés, ont dû être exquises, épuisant pour ainsi dire les richesses de la nature, de même que Dieu voudra condenser en lui tous les trésors de la grâce.
Seconde convenance : cette âme doit réaliser la plus grande des œuvres dans toute l'histoire humaine et dans le plan divin, cette merveille de la rédemption qui donnera à Dieu le degré suprême de gloire. Il devait y avoir proportion, harmonie, entre l'âme elle-même et le rôle admirable qu'elle devait exercer. Puisqu'il n'y aura jamais d'œuvre
(1) Mère de Grâce, p. 2. Incarnation ^
plus excellente que celle-là, il n'existera jamais non plus d'âme parfaite comme celle qui a réalisé jusqu'au terme le plan de Dieu.
Dernière raison, l'union avec la personne du Verbe.
Parce que la personne divine devait communiquer sa subsistance à l'humanité, on peut dire que celle-ci a été individualisée tout entière en vue de la personne adorable et que toutes les parties de la nature humaine tirent leur perfection du terme final qui est leur raison d'être. Il semble donc qu'une âme faite uniquement pour l'union hypostatique a dû recevoir toutes les perfections qui pouvaient l'orner sans la faire sortir de l'espèce humaine.
De nombreux théologiens, surtout parmi les thomistes, pensent qu'il y a inégalité dans la substance même des âmes humaines. Toutes les âmes, assurément, possèdent les mêmes principes constitutifs et l'une n'aura jamais un attribut spécifique qui manquerait à l'autre, mais ces perfections substantielles peuvent être réalisées plus pleinement, plus profondément, dans une âme que dans une autre (i).
Tel fut l'enseignement de l'Université de Paris au moyen âge : elle frappait d'anathème ceux qui soutiendraient que toutes les âmes sont égales, parce qu'il s'ensui^Tait que l'âme du Christ n'est pas plus parfaite que l'âme de Judas.
Si la censure est sans portée, si les opinions restent libres, aucun théologien, cependant, ne voudra contester les excellences de l'âme du Sauveur.
On peut donc bien dire, en un sens légitime,
(1) Nous avons irallé la question dans notre Cursus Philotophiœ ThomlsHcm, t. III, pp. 73-77.
qu'elle est l'idéal spécifique réalisé, et que, dans l'ordre des créatures existantes, elle est plus ravissante que le gracieux, plus admirable que le sublime, plus belle que la beauté (i)...
Quelles délices donc pour nous de voir un jour, au ciel, Jésus-Christ dans toute sa gloire, avec les charmes de son corps, de son âme, de sa divinité!
(1) Ces perfections seront mises en relief par l'étude que nous ferons plus loin (IV* partie) de la grâce, de la science, de la volonté et de l'impeccabilité de Jésus-Christ.