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TROISIEME PARTIE

L'Dnion des deux flatures

dans rinearnation

Puisque les grandes erreurs ont porté sur Vunion des deux natures, un traité de V Incarnation est manqué s'il ne donne pas la théologie exacte et ferme de l'union hypostatique.

Pour réussir dans cette tâche, nous exposerons, tout d'abord, les données certaines de l'enseignement catholique, puis, les explications particulières des théologiens; il nous restera à faire ressortir les propriétés merveilleuses de cette union singulière et à examiner certaines formules qui ont traduit avec plus ou moins de bonheur la doctrine de la Tradition et qui ont leur importance dans l'histoire du dogme christologique.

Les données certaines de l'enseignement catholique

LBS DIVERSES SORTES d'uNION (i)

L'union s'entend, s'explique, se définit d'après le tout qu'elle constitue. Si ce terme existe hors de l'intelligence, comme les composés merveilleux que nous f£Ùt admirer l'industrie moderne ou ceux que la métaphysique découvre dans ses régions non moins fécondes, tels les composés de puissance et d'acte, de matière et de forme, de corps et d'âme, l'union est réelle; si ce n'est qu'une construction de notre esprit, comme l'accouplement du sujet et de

(1) Celte étude suppose les notions de nature et de personne, nue nous avons expliquées dans le Mystère de la Très Sainte Trinité, pp. 303, ss.

l'attribution dans une proposition, etc., l'union sera purement logique et notre raison pourra la multiplier à son gré.

L'union réelle est accidentelle ou substantielle.

Elle est accidentelle quand elle n'arrive pas à donner une nature nouvelle, un principe unique d'opération. Elle a lieu de trois manières. D'abord, entre deux substances complètes, dont chacune garde son être et ses propriétés, par exemple entre le cavalier et sa monture, entre les pierres multiples qui forment l'édifice, entre le froment et l'ivraie, et généralement dans tous les cas où il y a simple juxtaposition des parties composantes. Puisque le terme n'est pas un tout physique et substantiel, l'union ne pourra être qu'accidentelle.

En second lieu, entre deux accidents, comme entre l'entendement et la science, entre la volonté et la charité; il est manifeste que, les deux principes étant purement accidentels, le terme final ne sera pas d'un autre ordre.

Enfin, entre la substance et l'accident; telles l'union de l'eau et de la chaleur, du corps et de ses dimensions, de l'âme et de ses facultés.

L'union substantielle requiert à la fois et que les deux composants soient substantiels et que le terme soit un tout substantiel et unique. Il ne suffît pas que les deux parties soient des substances, si elles restent étrangères l'une à l'autre; leur union doit réaliser un seul tout, un principe unique d'être, de vie, d'opération. Principes substantiels, qui se donnent l'un à l'autre, terme substantiellement un, voilà donc ce qui caractérise l'union substantielle.

Elle est double : essentielle ou personnelle. La substance, en effet, peut désigner et la nature ou essence, tel le composé humain, et le tout substantiel et incommunicable, c'est-à-dire le suppôt ou la personne, auquel reviennent les propriétés, les actions, les mérites, les gloires. On appellera aussi substantielle toute union de laquelle résulte une seule essence ou une seule personne.

Nous dirons donc que l'union est personnelle lorsque les composants s'enlacent dans une telle étreinte que les propriétés et les œuvres de tous les deux doivent être attribuées à un seul et même principe d'opération. L'union essentielle, qu'on peut appeler aussi monophysique, est celle dans laquelle deux substances ne forment qu'une seule nature spécifique, une seule essence complète.

Dans l'homme, l'union est personnelle, parce que soit les opérations du corps, sentir, souffrir, soit celles de l'âme, penser, vouloir, relèvent du même moi humain, qui reste identique, sous le fleuve immense et continuellement renouvelé des phénomènes : c'est moi qui sens et qui pense, qui souffre et qui veux. Elle est essentielle également, parce qu'il en résulte une seule espèce définitive : l'homme n'est pas un corps seulement ni une âme, mais nécessairement l'un et l'autre, le corps n'étant pas humain sans l'àme et l'âme ne pouvant sans le corps ni faire valoir toutes ses richesses ni déployer toutes ses énergies.

Distinguons enfin l'union personnelle simple et l'union personnelle hypostatique.

Elles ont cela de commun que dans les deux cas

il y a une seule personne, c'est-à-dire un seul tout qui est et qui agit, qui s'appartient complètement et d'une manière incommunicable, en sorte qu'il ne peut être la partie d'un autre tout ni se laisser prendre par un autre suppôt.

Mais les différences sont profondes. « Dans l'union purement personnelle, deux natures incomplètes forment une seule personne, qui n'existe point avant elles. mais qui résulte de leur hymen et qui s'évanouit si elles se séparent. Telle est l'union de l'âme et du corps : ce sont deux natures incomplètes dans l'ordre de l'espèce; la personne humaine n'existe pas avant leur union, elle se dissout par leur séparation et ne sera rétablie que par la résurrection future. Dans l'union hypostatique au sens de l'Eglise, les deux natures qui s'enlacent dans un seul suppôt, c'est-à-dire l'humanité et la divinité, sont parfaites à tous les points de vue, la personne dans laquelle elles subsistent toutes les deux existe avant cette union, et elle ne serait nullement atteinte dans l'hypothèse (irréalisable et chimérique, mais non point absurde) oiî l'union prendrait fin (i). »

Ces notions sont absolument indispensables pour résoudre le problème de l'Incarnation.

(1) Le Mystère de la Très Sainte Trinité, pp. 327-328. — Cf. notre Cursus Philosovhîx Ihomisticx, t. III, pp. 129-135.

— lAS

daîjs l incarnation l union de la divinite et de l'humanité est substantielle

Voilà une vérité fondamentale dans notre doctrine cbristologique. Saint Grégoire de Nazianze lance l'anathème à quiconque prétendrait que la divinité ne s'est pas unie substantiellement à l'humanité (i). Pour mieux faire comprendre la réalité de cette union, les Pères l'appellent physique ou naturelle, quils opposent à l'union purement accidentelle ou morale (2).

Le concile de Latran sous Martin P"" (6A9), proclame que l'union des natures est substantielle, naturaram substantialem unitionem, et confesse un seul et même Seigneur et Dieu, Jésus-Christ constitué de deux natures et existant en deux natures substantiellement unies : ex duabus et in duabus naturis subsiantialiter unitis (3).

C'est ce qui ressort également des paroles du symbole de saint Athanase : Non duo tamen, sed unus est Chrisfus, c'est-à-dire que le terme de l'union est un tout substantiel auquel appartiennent les propriétés et les opérations des deux natures.

(I) s. GRECOR. NAZU.NZ., Eptst. ad Cledon., P. G.. XXXVI, 179.

(2/ Cf. le traité Cont. Apollln., lib. I. n. 12; P. G , XXVI, 1113; S. CYRiLL. Alexandr.. Anath. 3, Denzincer. 115. — Voir plus haut, p 27.

(3) Can. 6; DENZnsGER, 259.

— iA9 —

Il ne serait point vrai que le Verbe s'est fait chair ou qu'il est homme si l'humanité ne lui était unie qu'accidentellement, pas plus que le guerrier ne devient arme ou couronne pour avoir revêtu la cuirasse ou porté le diadème. En disant que le Verbe s'est fait chair, la foi affirme équivalemment qu'il a pris notre humanité non pas d'une union accidentelle, comme on endosse un habit, mais d'une union substantielle, qui seule permet de dire : Dieu est homme et cet homme est Dieu.

Les deux conditions de l'union substantielle se vérifient ici avec perfection. Les extrêmes qui s'unissent, l'humanité et la divinité, sont de véritables et complètes substances; le terme final est substantiel, car c'est au même tout que doivent être attribuées les propriétés et les opérations des deux natures, c'est le même qui est éternel et qui naît dans le temps, qui est impassible et immuable et qui souffre et meurt sur la croix.

Tout le problème concerne donc le mode de l'union substantielle. Nestorius admet bien deux substances, mais l'union, dans sa théorie, reste accidentelle, parce que le terme n'est pas substantiellement un, le prosôpon ou la personne du Verbe et le prosôpon de l'homme ne formant qu'un prosôpon artificiel et économique (i).

Les monophysites, pour mieux sauver l'unité substantielle du terme, prétendent que les deux natures se confondent en une seule essence après l'Incarnation.

(1) Voir plus haut. pp. 37. ss.

Plusieurs systèmes modernes aboutissent, au moins indirectement, à la négation de l'union substantielle dans le Christ. Guenther, Baltzer et tous ceux qui définissent la personne une nature qui a conscience de soi, réduisent l'union de l'Incarnation à une simple union dynamique, en ce sens que la conscience humaine est soumise à la conscience du Verbe qui la domine, et que les deux consciences agissent harmonieusement l'une sur l'autre. Pie IX (i) dut réprouver cette théorie, inconciliable avec le dogme; car toute union qui se fait selon la conscience, la connaissance, l'opération, est purement accidentelle et morale.

Selon Rosmini, la volonté humaine du Christ a été ravie par le Saint-Esprit pour adhérer au Verbe, elle a livré au Verbe le gouvernement de l'homme, le Verbe l'a accepté et c'est ainsi qu'il s'est uni la nature humaine. — Cette union par la volonté et les affections n'est que morale, nullement substantielle. Aussi bien la proposition de Rosmini a-t-elle été condamnée par le Saint-Office (a).

La solution réside dans la distinction déjà indiquée : l'union peut être substantielle sans être essentielle, il suffit qu'elle soit personnelle. Saint Jean Damascène avait clairement formulé cette règle : L'union est substantielle, non point en ce sens que les deux natures n'en forment plus qu'une, mais parce qu'elles s'unissent dans une seule hypostase, qui est celle du Fils de Dieu (3).

(1) DBNZINCEB, 1655.

;2) DENZINCER, 1917.

,3) S. .TOAN. Damasc, De Ftd. Orthod., lib. III, c. iJi: P. G., XCIV, 993.

Il nous faut entrer maintenant dans la réfutation des deux grandes hérésies christologiques.

IIÎ

DANS L INCARNATION L UNION SUBSTANTIELLE N EST PAS ESSENTIELLE, OU MONOPHYSIQUE, MAIS LAISSE SUBSIS- TER LES DEUX NATURES COMPLÈTES.

Les témoignages déjà cités (i) de l'Ecriture et de la Tradition nous ont montré dans le Christ, personne unique, deux natures distinctes, parfaites, qui persistent après l'union dans leur intégrité, sans confusion et sans mélange.

Pour nous convaincre de cette doctrine, examinons les divers modes dont peut se faire l'union des deux natures en une seule.

Première hypothèse : deux substances complètes se touchent, se juxtaposent, sans éprouver en elles aucune modification qui les prive de leur individualité, comme les divers blocs de marbre harmonisés ensemble pour former l'œuvre d'art, comme les grains de poussière entassés par l'orage, comme deux âmes qui s'attachent par l'amitié. Le composé n'est jamais qu'un tout artificiel ou accidentel, infiniment lointain de cette unité substantielle que -requiert l'Incarnation.

(1) Première partie, ch. n, pp. 17, ss.

Seconde hypothèse : deux substances complètes avant l'union subissent par le fait de leur fusion une niutation radicale, soit parce que l'une se convertit en l'autre, comme la nourriture devient notre chair et notre sang, soit parce que toutes les deux sont dépouillées de leur être propre pour constituer un nouveau composé, comme l'eau n'est ni l'oxygène ni i'hydrogène, mais le résultat des deux.

Qui ne voit combien tout cela est imparfait? Le Verbe ne peut se changer en la nature humaine, parce qu'il est l'Acte pur, immuable, à l'abri de toute modification; la nature humaine ne peut se changer en Verbe, parce que le Verbe alors acquerrait un état nouveau, serait soumis à une évolution profonde que le concept de vrai Dieu exclut absolument.

L'idée de la combinaison n'est pas moins absurde. Les deux composants ne persistent plus dans leur réalité première, mais tout au plus virtuellement : il suivrait de là que la divinité et l'humanité ne restent plus en acte dans le Christ! Le résultat de la combinaison diffère de chacun des éléments, comme l'eau diffère et de l'oxygène et de l'hydrogène : le Christ serait donc un produit sans nom, ni Dieu ni homme, ni consubstantiel au Père ni consubstantiel à Marie!

Dernière hypothèse : union de deux natures incomplètes, partielles, dont l'une est perfectionnée essentiellement par l'autre, comme la puissance substantielle, par l'acte substantiel, qui est son couronnement, comme le corps, par l'âme, qui lui communique la vie.

L'humanité et la divinité n'ont pas et ne pourront jamais avoir entre elles les relations de puissance et d'acte, de matière et de forme, car il faudrait les considérer comme des natures incomplètes, comme des parties substantielles plutôt que comme des substances, conception déjà écartée.

Dans l'union de la matière et de la forme, le terme est un tout nouveau, car le composé humain diffère à la fois de l'âme et du corps : si nous concevons ainsi l'union de l'Incarnation, le Christ serait ce produit monstrueux dont nous venons de parler, ni spécifiquement Dieu-Homme ni spécifiquement Dieu (i).

Notre réfutation s'applique à toutes les formes du monophysisme (2).

Si la divinité absorbe l'humanité, elle acquiert du nouveau, elle ne garde plus sa transcendante immutabilité; si l'humanité est absorbée, le Sauveur ne reste plus le vrai homme qui doit souffrir, mériter et satisfaire pour nous.

Les rêveries, touchant l'évanouissement du Verbe dans l'humanité ou la métaphore du Verbe en chair sont exclues par la notion seule de la divinité, car le Dieu glorieux, le vrai Dieu, est à l'abri dé toute métamorphose, de tout changement, de toute évolution, pleinement heureux en lui-même et de luimême (3). Les théories de la composition en tout naturel sont écartées par les mêmes arguments qui nous montre l'impossibilité — dans l'Incarnation — '

(1) Cf. s. THOM., III p., g. 2, a. 1. et ses commentateurs.

(2) Voir plus haut, pp. 46, ss.

»r^L^°.^^o«^*™' *^^P- '• ^^ ^^° ^^^^ omnium conditore, Den-

ZlNuKB^ 1783.

de toute union par mode de combinaison ou par mode de matière et de forme.

Les erreurs sur l'origine céleste de la chair du Sauveur et toutes les extravagances qui tendent à nier la réalité de l'humanité en Jésus sont déjà réfutées par tout ce que nous venons d'établir : la rédemption du monde, la fin de l'Incarnation, exigent une humanité parfaite, dans laquelle, par ailleurs, Dieu a voulu condenser tout ce qu'il y a d'exquis dans la nature et dans la grâce (i). Le sens chrétien ne s'y est pas trompé.

La doctrine catholique est admirablement résumée dans ce passage de Léon le Grand . « Le même qui est vrai Dieu est aussi vrai homme, et il n'y aucun mensonge dans cette unité qui associe à la fois l'humilité de l'homme et la hauteur de la divinité. De même que Dieu ne change pas en se faisant miséricorde, de même l'homme n'est pas absorbé par la dignité qui l'élève. Chaque nature agit, avec communion de l'autre, ce qui lui est propre : le Verbe opère ce qui est du Verbe et la chair exécute ce qui pst de la chair; l'un resplendit par les miracles, l'autre succombe à la souffrance. Le Verbe ne descend pas de l'égalité de gloire qu'il a avec le Père, !a chair ne perd en rien la nature de notre humanité (2). »

Saint Cyrille d'Alexandrie, qui prêcha si fortement l'unité de personne contre Nestorius, défend avec non moins d'énergie la dualité des natures, qu'il traduit dans cette heureuse formule : « Jésus-Christ

(1) Plus haut, pp. 128, ss

(2) S. LEO M., EpUt. xxvm, ad Flavlan.; P. L., LIV, 767.

est consubstantiel à son Père el consubslanliel à sa Mère (i). »

Le symbole de saint Athanase donne des précisions qui coupent court à toutes les équivoques. « La foi véritable consiste à croire et à professer que Notre- Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, est Dieu et homme : Dieu, de la substance du Père, engendré avant les siècles, homme de la susbtance de sa Mère, né dans le temps. Dieu parfai^t, homme parfait constitué de l'âme raisonnable et de la chair humaine; égal au Père selon la divinité, inférieur au Père selon l'humanité. »

L'intégrité et la perfection des deux natures nettement affirmées, le symbole s'attache à expliquer l'union. Ce n'est pas l'union accidentelle, qui aboutit à deux termes, mais bien l'union substantielle, dont le terme est unique. « Bien qu'il soit Dieu et homme, le Christ n'est pas deux, mais un seul. » — Et comment sera-t-il un? — « Non point par le changement de la divinité en la chair, mais par l'assomption de la chair en Dieu. » — Comment faut-il concevoir cette assomption? — Non point dans le sens des monophysites, mais par l'unité de personne. « Il est un absolument, non par la confusion de substance, mais par l'unité de personne. »

Voilà désormais la solution du problème : les deux natures s'unissent en un seul tout substantiel, sans jamais se confondre, parce que l'union se fait dans la personne.

C'est ce dernier point qu'il nous reste à exposer

(I) s. Cyrill. Alexanor., Quod Sancta Virgo dêipara sit, P. G., LXXVI, S52.

DAI>rS L INCARNATION L UKTON SUBSTANTIELLE EST PERSONNELLE

Il y a union personnelle entre deux substances partout où les propriétés et les oeuvres de chacune d'elles relèvent d'un seul et même principe incommunicable. C'est au même principe, à un seul et même tout, que la révélation rapporte les propriétés des deux natures dans le Christ : elle lui attribue d'une part ce qui ne lui convient qu'à raison de la divinité, par exemple d'être un avec le Père et Créateur comme lui : Ego et Pater unum sumus (i), omnia per ipsum facta sunt (2); et d'autre part, ce qui ne peut lui convenir qu'à raison de la nature humaine, comme d'avoir été livré à la souffrance et au trépas : Ut Filium suum unigenitum daret (3), proprio Filio suo non pepercit, sed pro nohis omnibus tradidit illum (4).

Ces textes et les autres dont nous avons fait ressortir l'importance (5) établissent que le Christ est un tout substantiel auquel reviennent les propriétés des deux natures, par conséquent, une personne en deux natures ou deux substances.

(2^ Coloss., I, 16.

(3) JOAM., m, 16.

(4) nom., VIII, 32.

(5) Voir plus haut, I" partie, ch. n, pp. 18, S9.

En dehors de cette solution, la divinité de Jésus est supprimée, l'Incarnation n'a point de sens, la Rédemption est impossible.

Si ce n'est point la même et unique personne qui subsiste dans la nature divine et la nature humaine, si ce n'est pas un seul et même tout qui est essentiellement Dieu et essentiellement homme, il n'est plus vrai que le Dieu Verbe s'est fait chair; l'habitation de Dieu dans le Christ est purement accidentelle; la filiation divine du Sauveur n'est que morale; sa divinité n'est qu'une participation de l'être divin, comme celle que produit la grâce sanctifiante dans les justes; sa puissance n'est que celle d'un thaumaturge; sa satisfaction n'a plus de valeur infinie pour égaler la réparation à l'outrage.

La rédemption au sens plénier demande, en effet, que celui qui satisfait soit un seul et même suppôt subsistant dans une nature divine, à raison de laquelle il a une dignité infinie, et dans une nature humaine, à raison de laquelle il peut offrir à Dieu comme à un supérieur des réparations et des hommages (i). Plus de Rédempteur, si le Christ n'est point cette unique personne en deux natures. Toute la Tradition l'a ainsi compris.

On sait avec quelle vaillance saint Cyrille d'Alexandrie a défendu cette unité contre le nestorianisme (2).

Le vigoureux philosophe et théologien que- fut Boèce apporte, pour établir le dogme de l'union per-

(1) Cf. Le Mystère de la Rédemptîon, ch. n.

(2) Entre autres écrits, voir : Quod unus sit Christus; De Incam. Unig.; Adv. Nestor.; Quod Sancta Virgo Deipara sit; Episl. XXXIX, XLiv, etc.; Anathem.; Denzlnger, 113, ss.

sonnelle, trois arguments décisifs, dont nous allons résumer les idées fondamentales.

S'il y a deux personnes en Jésus, l'humanité et la divinité restent juxtaposées, à peu près comme deux corps, comme deux blocs, qui se touchent, sans se fusionner, et, partant, plus de Christ : le Christ alors n'est rien, puisque rien ne résulte de deux personnes moralement unies : Nihil est Christus... Omnino enim ex duabus personis nihil unquam fieri potest.

Deuxième considération : L'Incarnation a toujours été regardée comme la grande nouveauté des siècles, comme le gigantesque miracle qui ne s'est produit qu'une fois. Tout cela est vrai si Dieu, qui est tellement loin de l'homme, fait un avec lui, si des natures qui sont tellement distantes s'embrassent dans une seule personne. Mais dans la théorie de Nestorius, qu'y a-t-il de si nouveau et d'extraordinairement mystérieux, l'union morale de l'homme avec Dieu s'étant produite et devant se renouveler tant de fois? Où il y a deux personnes, les deux natures ne forment pas un tout substantiel : Dieu n'est donc pas devenu homme.

Troisième preuve. Nier l'unité de personne, c'est proclamer que le genre humain n'a pas été racheté, que la génération du Christ ne nous apporte aucun salut, que les Ecritures de tant de prophètes ont nourri d'illusions le peuple croyant, c'est mépriser l'autorité de l'Ancien Testament, qui nous prometlait le salut par l'avènement de Jésus. Selon un principe fondamental dans la Tradition, le Verbe n'a sauvé que ce qu'il a pris : donc pas d'humanité

sauvée si elle n'a pas été prise par le Verbe (i). Mais il est inconcevable que l'humanité soit assumée s'il y a diversité dans les personnes autant que dans les natures. Prendre une nature c'est la faire sienne, et, par conséquent, il faut que la nature prise par le Verbe appartienne au Verbe. Or, dans l'hypothèse nestorienne, l'humanité appartient à la personne humaine, non au Verbe de Dieu.

Avec cette théorie des deux personnes, il est impossible que l'humanité ait été assumée par le Verbe : dès lors point de salut, point de rédemption pour le genre humain (2).

La foi admet donc une seule personne, et la raison théologique aide à expliquer comment aucune loi métaphysique n'est violée dans ce mystère. D'une part, la subsistance n'étant pas de l'essence de la nature créée, celle-ci peut avoir toute son intégrité dans l'ordre de la substance, sans posséder une personnalité propre; d'autre part, la personnalité divine, dont la vertu est inépuisable, peut donner excellemment à l'humanité, tout ce que la personnalité propre pourrait lui conférer (3). De même que les accidents eucharistiques sustentés par la vertu de Dieu ont un mode d'existence bien supérieur à celui qu'ils avaient dans leur support naturel, parce que tout ce qui est produit immédiatement par Dieu est incomparablement plus parfait que ce qui vient des causes secondes, — ainsi la perfection communiquée à la nature humaine par la personnalité du Verbe esl

(1) Cf. plus haut, p. 129.

(2) BOET., De Duahus NaturlS, c. IV; P. L., LXIV, 1345-1347.

(3) Plus haut, pp. 59-60.

bien supérieure à tout ce que la personnalité propre aurait jamais pu donner.

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