‹ Le Mystère de l'IncarnationChapitre 40 sur 97 · DEUXIÈME THÉORIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME THÉORIE

Suarez et ses partisans admettent deux réalités pour constituer la personne : d'abord, la nature indivi'dujelle ou essence, qu'ils identifient avec l'existence elle-même; ensuite, la subsistance, c'est-à-dire un mode substantiel distinct de l'existence et qui couronne la nature et la rend entièrement incommunicable. C'est ce mode qui est, à proprement parler, la personnalité. En Jésus-Christ, donc, la nature humaine n'est pas une personne, parce qu'elle manque de cette perfection substantielle, la subsistance, suppléée excellemment par la subsistance même du Verbe. — Cette opinion présente de graves inconvénients. D'abord, elle méconnaît et répudie une doctrine qui semble la clef de voûte de toute la philosophie chrétienne (i), la distinction réelle entre l'essence et l'existence, au sujet de laquelle le cardinal Lorenzelli écrivait récemment : « Pour quiconque connaît l'histoire de la métaphysique, au moins depuis Aristote jusqu'à Séverin Boèce, depuis Avicenne jusqu'à saint Thomas, cette thèse est précisément le principe fondamental de toute !a science de Dieu et des créatures, de l'ordre naturel et de l'ordre surnaturel, que nous a enseignée le Docteur Angélique (2). »

(1) Cf. Del PRADO, O. P., De Verltate Fundamentall Philosophiae christtanse, Fribourg, Suisse. Un vol. ln-8* de 600 pages.

(2) S. Em. le Gard. Lorenzelli. Lettre au P. Del Prado, publiée dans la Revue Thomiste, janvier 1912. pp. 66. sa.

Dans cette conception, on ne peut pas dire qpje l'union de l'Incarnation se fait selon l'être, autrement elle aurait lieu selon la nature, attendu que pour Suarez nature et être, essence et existence, s'identifient. Est-il possible alors de concilier cette explication avec la tradition catholique déclarant que l'union a été faite selon la subsistance? La subsistance n'implique-t-elle pas l'être subsistant du Christ? et l'union selon la subsistance ne demande-t-elle pas aussi l'union selon l'existence?

Enfin, si la nature est déjà par elle-même, vi sui, sa perfection suprême, son existence, qu'a-t-elle besoin d'im mode nouveau et surajouté? Posséder l'existence par soi c'est porter en soi toute réalité, toute actualité. Un mode ajouté à l'existence est plus que superflu, il est contradictoire.

TROISIÈME THÉORIB

Fondée sur la distinction réelle entre l'essence et l'existence, elle estime que ces deux réalités suffisent pleinement pour constituer le suppôt. L'existence donc, réellement distincte de la nature, s'identifie avec la subsistance et devient le constitutif formel de la personne. Une nature raisonnable couronnée par son existence propre est par là même incommunicable et doit être appelée personne ou hypostase.

Dans l'Incarnation, l'humanité n'est pas une personne, parce qu'elle manque de son existence propre, qui est suppléée par l'être même du Verbe. L'existence du Verbe s'étend aussi à l'humanité, non pas à la manière de l'acte qui informe, mais à la manière de l'acte qui termine et couronne (i), et c'est ainsi que l'huûianité est épousée par le Verbe et lui appartient indissolublement. Dans cette hypothèse, il n'y a en Jésus-Christ qu'une existence, celle du, Verbe.

Cette solution a l'avantage de maintenir la vérité fondamentale de la philosophie chrétienne et d'expliquer très naturellement les expressions traditionnelles, à savoir que l'union a été faite selon la subsistance, c'est-à-dire selon l'être subsistant de la personne divine. Voilà pourquoi elle est défendue par plusieurs thomistes, tels Médina, Guérinois, Mailhat, et par d'autres théologiens de grand mérite, comme le cardinal d'Aguire, l'école de Salsbourg, et de nos jours, par le cardinal Billot, le P. Terrien, le P. Schiffini, Dom L. Janssens, Van Noort, etc.

Mais il a semblé à d'autres scolastiques que la substance n'est pas apte à recevoir l'existence sans un mode substantiel intermédiaire et distinct de tous les deux.

C'est la dernière explication, qu'il nous reste à présenter.

(1) Voir plus haut, p. t9.

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