QUATRIÈME THÉORIE
Nous l'avons déjà indiquée dans noire livre sur la Trinité. « Il est clair d'abord que, si l'on prend le suppôt pour le tout réel, autonome, incommunicable, il inclut l'existence. C'est, en fait, le même tout qui subsiste et qui existe. Aussi bien les thomistes se sont-ils gardés de multiplier les êtres : un être qui serait la nature subsistante, puis un autre qui serait la nature existante. Ce qui existe et ce qui subsiste sont un seul et unique tout.
« Mais la question qui se pose est autre : la perfection qui rend la nature incommunicable et l'acte dernier qui le fait exister sont-ils identiques.»' Pour notre part, nous n'hésitons pas à distinguer, avec les thomistes, trois perfections, non point séparées, mais se superposant et s'enlaçant dans un tout achevé : une perfection qui différencie la nature d'avec l'accident et la constitue substance; une perfection qui la rend autonome, subsistante en elle-même, la soustrait aux prises d'un autre suppôt; une perfection qui lui donne l'actualité. En d'autres termes, la substance est complétée, terminée dans l'ordre substantiel par la personnalité, qui lui donne son cachet définitif, la fait s'appartenir à elle-même tout entière, la met à l'abri de toute atteinte du dehors; et l'existence réalise le tout. La subsistance est intermédiaire entre
la substance et l'existence; elle couronne la substance, elle est couronnée par l'existence. Elle est une sorte de perfection préalable et préparatoire que l'existence ne peut suppléer. Le propre de l'existence est de réaliser, d'actualiser l'essence; mais rien dans son concept n'assure l'incommunicabilité.
« Il faut, avant elle, une entité d'un autre ordre : toute nature qui en est privée, jouît-elle de l'existence, est condamnée à n'être jamais une hypostase. L'âme séparée possède bien l'existence, mais, comme ce n'est point par l'intermédiaire d'une substance qui la rendrait un tout indépendant, incommunicable, elle n'a pas les gloires de la personnalité (i). »
Voilà la doctrine des trois réalités qui semble bien avoir été enseignée par saint Thomas (2) et qui est défendue par ses disciples, Cajétan, Sylvestre de Ferrare, Bannez, Jean de saint Thomas, Goudin, Billuard, Zigliara, Del Prado, les Salmanticenses, Sanseverino, cardinal Mercier, M. Chauvin, etc.
Ces trois perfections ne nuisent en rien à l'unité substantielle du tout, parce qu'elles sont subordonnées de telle sorte que l'une est le terme et le complément essentiel de la précédente. La nature est essentiellement perfectionnée par la subsistance comme la puissance par son acte, la subsistance est essentiellement perfectionnée par l'existence qu'elle
(1) Le Mystère de la Très Sainte Trinité, pp. 323-394.
(2) IMd., pp. 325-326. — On a cité Capréolus en faveur de la troisième opinion, mais est-il bien sûr qu'il envisage la question comme elle est posée ici? Il affirme bien que ce qui subsiste est aussi ce qui existe et que subsister c'est exister, mais if ne dit pas : l'acte qui renrî la nature Incommunicable et l'ncîe ijui la fait exister sont identiques. — Cf. édition Paban-PIoues, t. V, pp. 110, ss.
prépare et qui est son couronnement définitif (i). La subsistance n'est donc pas un mode ajouté à l'existence, ce qui serait absurde, mais un acte préalable à la perfection dernière.
Puisque la subsistance est ordonnée à recevoir l'existence, puisque l'existence a besoin d'être préparée, en quelque sorte, par la subsistance, suppléer l'existence c'est suppléer la subsistance et réciproquement.
Dans cette conception, la nature humaine en Jésus n'est pas une personne, parce qu'elle manque à la fois de sa subsistance propre et de son existence propre, suppléées toutes les deux par la personnalité du Verbe.
Cette solution rend très bien compte de la terminologie traditionnelle « l'union selon la subsis lance », c'est-à-dire selon l'être subsistant du Christ qui inclut à la fois la subsistance et l'existence.
On saisira sans peine la différence profonde qui sépare la théorie thomiste de la théorie de Suarez Pour Suarez, la subsistance est suppléée par le Verbe non point l'existence : puisque, en effet, dans cette opinion, l'existence est identique à la nature, dire qu'il n'y a pas d'existence humaine en Jésus-Christ, ce serait nier la nature humaine et aboutir au monophysisme; pour les thomistes, le Verbe supplée à la fois la subsistance et l'existence.
Aux yeux de Suarez, l'être d'existence est double dans le Christ, comme l'être d'essence, seul l'être de subsistance est unique; selon les thomistes, l'être
(1) Cf. notre Cursus PhUosophiae ThovHsticae. t. V, pp. 258-260.
d'essence est double, mais l'être d'existence est unique, comme l'être de subsistance, et voilà comment s'expliquent la dualité des natures et l'unité de personne.