CHAPITRE IV Examen de quelques forci aies
LA COMMUmCATION DES IBIOMES (l)
A cause de l'unité de la personne qui subsiste en deuï natures, on attribue à l'bomme dans le Christ ce qui est de Dieu : « Cet homme est Dieu, cet homme est le Tout-Puissant », et à Dieu ce qui est de l'homme : « Dieu est homme, Dieu est né, Dieu a souffert, Dieu est mort. »
Cette attribution réciproque des propriétés (en grec Tôt'ofxîtTa est appelée par les théologiens la communication des idiomes.
Pour qu'elle soit légitime, il faut se servir, non des termes abstraits, humanité, divinité, etc., mais
(11 Cf. s. THOM., III p., q. 16, et ses commentateura.
des termes concrets, homme, Dieu, etc. Le terme concret désigne le suppôt, la personne; le terme abstrait, la nature : affirmer les termes concrets l'un de l'autre, homme, de Dieu, et Dieu, de l'homme, c'est proclamer l'unité de personne en Jésus-Christ et combattre efficacement le nestorianisme; affirmer, par contre, les termes abstraits l'un de l'autre, la divinité de l'humanité et réciproquement, c'est professer l'unité de nature et tomber directement dans l'hérésie monophysite.
Entendue dans le sens que nous venons d'indiquer, la communication des idiomes est entièrement justifiée par l'usage de l'Ecriture : « Le Fils de Dieu est né de la race de David selon la chair (i); Dieu a envoyé son Fils, né de la femme (2); Dieu a livré son Fils à la mort pour nous (3). »
C'est en vertu de la même règle que les symboles diront : « Le Fils unique de Dieu est né de la Vierge Marie, a souffert, a été crucifié, a été enseveli, est ressuscité. »
Toutes ces formules, impliquant deux natures et une seule personne, se traduisent ainsi : Le même qui selon la nature divine est Fils de Dieu est aussi selon la nature humaine le Fils de Marie et selon cette nature humaine il a souffert, etc.
On appliquera cette interprétation à d'autres expressions plus fortes encore : l'Eternel s'est fait l'enfant d'un jour, le Tout-Puissant est devenu faible et tremblant, l'Immortel est mort, c'est-à-dire : le
(!) Rom., I, 3.
f2) Gai., IV, 4.
;i Rom.. VIII, 32.
même suppôt qui selon la nature divine est étemel, tout-puissant, immortel, est devenu selon la nature humaine enfant, infirme, soumis au trépas.
Une grande prudence s'impose pour le choix et l'usage de ces locutions; l'examen de quelques formules achèvera de faire saisir les règles à observer soit pour se maintenir à l'abri de toute erreur, soit pour ne blesser en rien les délicatesses du sens chrétien.
« l'unique nature incarnée du verbe de dieu »
Saint Cyrille d'Alexandrie affectionnait particulièrement cette formule pour définir, contre Nestorius, l'unité substantielle du Christ : ^ta -yti^tî -ot; Oso'î ÀoyoS (je';apxw;j.£VYi (i). Les eutvchiens s'efforcèrent de la détourner dans leur sens hérétique, c'est-à-dire le Christ n'a qu'une seule nature après l'Incarnation! Apollinaire déjà s'en était sers'i pour nier la réalité de la chair en Notre-Seigneur (2).
Mais si l'expression est équivoque, elle ne saurait soulever de difficulté réelle dans l'esprit des catholiques. Le patriarche d'Alexandrie prend ici cpûst; pour la nature subsistante qui est le suppôt divin et
(1) s. CyRIll., Adv. Nestor, blasphem., 11, coJ. 60, 61; Eplst. xi, col. 193; EptSt. XLVI, 1, 2, COl. 240-246.
(2) Cf. LEONT. BizANT., De Sectis. act. viii; p. G.. LXXXVI. 1251. ss.; et Llb. Advers. eos qui ApolUnaris nonnulla proferunt...
il considère le Christ comme un tout unique, à la fois Dieu et homme. Il n'y a pas dans le Sauveur deux substances sépare'es ou demeurant étrangères l'une à l'autre : l'humanité et la divinité forment un seul tout subsistant, qui est le Verbe incarné, en d'autres termes, elles sont unies substantiellement dans un seul suppôt, le Verbe de Dieu fait homme.
Le deuxième concile de Constantinople (553), a doD^né la véritable interprétation : L'unique nature du Verbe incarné signifie, comme les Pères l'ont toujours enseigné, que de l'union hypostatique de la nature divine et de la nature humaine est résulté un seul Christ, et non pas qu'il y a une seule nature formée de la divinité et de la chair. Admettre l'union selon l'hypostase, poursuit le concile, ce n'est pas confondre les natures, c'est proclamer que chacune demeure et que dans cette union le Christ est un seul tout, à la fois Dieu et homme, consusbtantiel au Père selon la divinité, consubstantiel à nous selon l'humanité (i). »
D'ailleurs, même si l'on prend dans le sens de nature ou d'essence le mot 'fu'î'.ç, la formule reste encore très orthodoxe. Il faut remarqv.er, selon l'ob servation de Billuart,- que saint Cyrille ne dit pa? « une seule nature », mais « une seule nature incarnée »; et ceci est très vrai, puisque c'est la nature divine seule qui est incarnée. Mais, en ajoutant « incarnée », on signifie clairement que la chair est unie au Verbe et par conséquent distincte du Verbe (2)»
(1) Can. V; DENZTNCER, 220.
(2) BILLUART, dissert. iv, art. i, object. l. — Cf. PrrAV., lib. IV
C vu, SS.; FRANZELLN, thes. XXXV; L. JANSSENS, t. IV, pp. 214, 53.
TiXERONT, Hisloire des Doomes. t. III, p. 69.
Le saint patriarche avait eu soin lui-même de répondre à ses accusateurs; et la formule, dégagée peu à peu des équivoques, sera adoptée définitivement par le concile de Latran, en 649, sous Martin I" (i).
« L HUMANITE DEIFIEE OU DIVINISEn iy
« l'homme-dieu »
Si l'on peut affirmer, dans le sens expliqué, que la nature divine est incarnée, est-il vrai également que la nature humaine est divinisée? Saint Grégoire de Nazianze ne craint pas d'employer ce langage (2), dont saint Jean Damascène fera plus tard ressortir toute la portée. On dit que la nature divine est incarnée parce qu'elle a été unie hypostatiquement à la chair, et non point parce qu'elle a été changée en la substance de la chair; ainsi la chair a été divinisée, non par un changement en la divinité, mais par son union avec le Verbe, tout en gardant ses propriétés naturelles. Affirmer que la chair est déifiée, c'est entendre qu'elle est devenue la chair du Dieu Verbe, non point qu'elle est devenue Dieu (3).
L'union ne pouvant se faire dans la nature, mais seulement dans la personne, une nature ne sera jamais substantiellement l'autre; et c'est pourquoi,
(1) Can. V; DDiZINGER, 258.
(2) S. Grec, nazianz., Epist. i ad Cledon., xxxvii.
(3) Cf. S. JOAN. DAMASc, lib. Orthod. Fid.. cap. VI; cap. XVII; P. G.. XCIV, 1008, 1068. 1060.
lorsque nous voulons marquer leur relation, nous devons nous servir des adjectifs, non des substantifs, dire : la nature divine s'est incarnée, et non : elle est devenue chair; la nature humaine a été divinisée, et non : elle est devenue Dieu.
Au contraire, quand il s'agit d'exprimer l'union substantielle qui s'est faite dans la personne, il faut employer les substantifs concrets : les substantifs, car les adjectifs n'impliquent qu'une attribution accidentelle, humain, divin; les substantifs concrets, homme, Dieu, car les substantifs abstraits, humanité, divinité, désignent la nature. Si nous disions : l'humanité est devenue la divinité, ou bien : la divinité est devenue l'humanité, nous affirmerions l'union essentielle, l'unité de nature, l'erreur du monophysisme. En disant seulement : le Christ est divin, le Christ est l'homme divin, on exclut l'union substantielle, on signifie qu'il est Dieu accidentellement, partant, qu'il y a en lui une personne humaine distincte de la personne du Verbe, ce qui est le nestorianisme.
Les formules qui écartent la double hérésie sont celles-ci : le Christ est Dieu, le Christ est l'Homme- Dieu ou le Dieu-Homme. L'union personnelle y est nettement énoncée; et, à cause de cette unité substantielle du suppôt, il est vrai que Dieu est substantiellement homme et que cet Homme, le Chrjst, est substantiellement Dieu, comme si l'on disait : la même et unique personne subsiste dans la nature divine et dans la nature humaine.
On appréciera, d'après ces règles, la valeur de certaines expressions patristiques.
Saint Basile parle de la chair divine ou déifiée qui a été sanctifiée par l'union avec Dieu (i). Ici, l'adjectif qualifie la nature et nous avons l'équivalent des termes déjà expliqués : chair déifiée ou divinisée.
Le concile d'Ephèse, par contre, réprouve les expressions nestoriennes : le Christ est un homme divin ou qui porte Dieu, Oeo^opov ; il s'ensuivrait qu'il n'est pas Dieu substantiellement, mais accidentellement, ou seulement le temple qui contient Dieu et où Dieu fait sa demeure. Nous devons, dit le concile, confesser^ au contraire, qu'il est Dieu véritablement (a).