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DEUX NATURES ET TROIS SUBSTANCES

La substance peut se prendre soit pour la partie substantielle ou la substance incomplète, soit pour le tout substantiel ou la substance spécifique; la nature désigne plutôt la substance achevée, l'espèce. Comme l'âme et le corps sont deux parties substantielles, réellement distinctes l'une de l'autre, on pourra dire, d'après une terminologie assez ancienne, qu'il y a deux substances dans l'homme.

C'est en ce sens que parle la liturgie, dans la préface de l'Epiphanie et dans l'oraison du jour octa-

(V Cf. s. BASIL.. In Psalm.; P. G., XXIX, «♦. «68.

(S) Can. V; DENZINOra, 117.

(3) et. L. JA.SS8E.NS, t. IV. pp. 156, SS.

val : Le Fils unique de Dieu s'est montré à nous dans la substance de notre mortalité, dans la substance de notre chair : in substantia nostrœ mortalitatis, in substantia nostrœ carnis apparuii. Saint Thomas dit pareillement dans l'hymne Verbum supernum prodiens (office S. Sacr.) : Le Sauveur nous a donné sous les deux espèces sa chair et son sang, afin de nourrir tout entier l'homme composé d'une double substance, c'est-à-dire du corps et de l'âme, avec laquelle le sang a une certaine analogie, ayant toujours été regardé comme le symbole de la vie. Dans cette acception bien définie, les anciens scolastiques ont admis qu'il y a dans le Christ trois substances : l'âme, le corps, la divinité, et deux natures, c'est à-dire deux espèces ou deux substances complètes : l'humanité et la divinité. « Trois substances s'unissent dans le Christ, explique saint Thomas, à savoir, l'âme humaine, le corps humain, la divinité (i). » — « Il y a dans le Christ, dit pareillement saint Bonaventure, une triple substance (2). » — Saint Bernard comparait aussi l'unité des trois personnes en une substance dans la Trinité avec l'unité des trois substances en une personne dans le Christ (3). — Bien longtemps avant eux, le onzième concile de Tolède (676), avait dit : a Le Christ est dans deux natures et il est formé de trois substances, in duabus naturis, ex tribus stat substantiis (4); et,

(1) s. THOM.. IV Cont. Gent., c. xxxiv. — Cf. III Sent., dist.-vr, q 1, a. 2.

(2) S. BONAV., III Sent., dlst. 11, a. 2, q. 3.

(3) S. BERNARD., De Consid., llb. V, c. Viu, n. 19; P. t., CLXXXII, 799-800.

(4) DENZINGKR, 284.

pour faire comprendre que l'âme et le corps ne sont que les parties d'une substance complète, il ajoute aussitôt que l'humanité et la divinité sont la double substance du Christ (i).

L'adoptianisme ayant abusé de cette terminologie pour attaquer l'unité substantielle du Sauveur et sa filiation naturelle, le concile de Francfort {~9h), confirmé par le pape Adrien I", rejette l'expression et déclare que la coutume de l'Eglise est de nommer deux substances dans le Christ, c'est-à-dire la substance humaine et la substance divine (3).

Le concile, en condamnant l'interprétation erronée des adoptiens, n'entendait pas proscrire absolument la formule, et c'est pourquoi elle s'est maintenue même à l'époque de la grande scolastique, comm.e nous venons de le voir.

Mais peu à peu la terminologie s'est précisée, et désormais substance et nature sont complètement synonymes (3).

Il y aurait, par ailleurs, quelque inconvénient à énumérer trois substances dans l'Incarnation, soit parce que l'unité du Christ n'est pas assez directement affirmée, soit parce qu'il ne convient pas de mettre sur la même ligne la substance complète de la nature divine et les substances incomplètes qui constituent la nature humaine.

Voilà pourquoi la théologie a, depuis assez longtemps, renoncé à l'antique formule, pour adopter

(1) DENZINGPR, 285.

(3) Cf. notre Cursus Phtlosophim ThomisticsB, t. V. p. 229; Le Mystère de la Très Sainte Trinité, p. 309.

— aoi —

définitivement celle-ci : en Jésus-Christ deux substances ou deux natures et une seule personne

SI LE CHRTST EST (( UNE PERSONNE COMPOSÉE (l) »

De nombreux écrivains ecclésiastique? et divers conciles reconnaissent une certaine composition en Jésus-Christ. La tradition patristique est bien résumée par saint Jean Damascène : « Dans le Seigneur nous confessons deux natures et une seule personne composée de l'une et de l'autre (2). »

Le sens n'est pas : la personne du Christ est un composé essentiel de deux natures, comme l'ont enseigné les monophysites, mais seulement : la personne du Christ est dite composée parce qu'elle subsiste en deux natures complètes et distinctes.

La doctrine conciliaire est ainsi exposée par les Pères de Constantinople (553) : Ils définissent que l'union du Verbe à la chair animée de l'âme raisonnable et intellectuelle a été faite selon la composition ou l'hypostase et qu'il y a une seule personne composée, c'est-à-dire Notre-Seigneur Jésus-Christ, un de la Trinité (3). — ^a Anathème à qui refuse-

(1) Cf. s. THOM.. III p., q. 2, a. 4; III Sent., dlst. vi, q. 2, a. 5; S. BONAv., III Sent., dlst. vi, a. 1, q. 2; Cajet., Joan. a S. Tho.m., gonet, Salma.nt., in III P.; Thomassin., De Incam'.,

Ub. III, C. VI; PETAV., Ub III. C. XH; FRANZELLN, theS. XXXVI; L. JANSSENS, t. IV, pp. 144-153.

(2) S. J. DAMASC, De Fid. Orthod., Ub. III, c IV; P. G., XCIV. 697. — Cf. cap. vu, iMd., col 1008.

(3) Can. IV; DENZINGER. 216.

rait de reconnaître un seul Jésus-Christ dans les deux natures dont il est composé (i). »

Quelle est la portée théologique de cette expression? Il est manifeste que, si nous envisageons la personne du Verbe en elle-même, elle est l'absolue simplicité, l'acte pur, incapable de rien acquérir et d'entrer comme partie composante dans un tout, à la manière dont les êtres incomplets s'unissent à l'être complet. Mais on peut la considérer sous un autre aspect, en tant qu'elle joue un double rôle, qu'elle termine deux natures, qu'elle est le principe unique et définitif duquel relèvent les propriétés et les opérations de ces deux substances. C'est ainsi que se vérifie la formule; on conçoit, en effet, une certaine composition partout oii il y a union de deux réalités distinctes en un seul et même tout.

On n'entend pas que la personne en elle-même soit le produit de l'union ou qu'elle pourrait être atteinte dans l'hypothèse où l'union prendrait fin, mais seulement qu'il y a dans le Christ deux natures unies substantiellement dans une même hypothèse, qui subsiste en même temps dans toutes les deux. Puisque la même personne est le couronnement de toutes les deux, on peut dire qu'elle est composée de toutes les deux, sans aucun détriment de son immuable sincérité.

L'expression, toutefois, pouvant se prêter à l'équivoque, on l'accompagnera de correctifs qui en précisent l'exacte signification. Au lieu de dire tout court : la personne du Verbe est composée après

(1) Can. VII : Denzlngeb, 219.

l'Incarnation, on ajoutera : dans ce sens qu'elle joue un nouveau rôle, qu'elle perfectionne et termine l'humanité. On pourra, au contraire, dire sans atténuation que le Christ est composé, parce qu'il est clair pour tous que Notre-Seigneur, vrai Dieu et vrai homme, implique unies substantiellement en son unique personne la divinité et l'humanité réellement distinctes.

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