‹ Le Mystère de l'IncarnationChapitre 69 sur 97 · JOAN · texte numérisé non relu

JOAN

des nouvelles de l'éternité : c'est donc aussi comme homme qu'il a vu l'Infini. Cette vision ne saurait s'entendre d'une science acquise ou d'une science infuse, car ni l'une ni l'autre ne fait voir Dieu face à face. Remarquons, en outre, que Notre-Seigneur ne dit pas seulement qu'il voit Dieu, mais encore qu'il voit le Père et ce qui est auprès du Père. Or, s'il voit sa relation avec le Père, il a l'intuition de la Trinité, la science bienheureuse.

La preuve apparaît indiscutable quand on réfléchit que Notre-Seigneur avait la conscience de sa divinité. Il l'affirme lui-même : « Si je me rends témoignage, mon témoignage est vrai, parce que je sais d'où je viens et où je vais (i). » Ce n'est point là une connaissance obscure ou vague, il sait, il a conscience.

D'ailleurs, les divers arguments apportés jusqu'ici pour exclure de l'âme du Christ l'ignorance et l'imperfection prouvent au moins qu'il se rend compte de sa mission surnaturelle et de sa relation avec Dieu. Quel catholique oserait soutenir aujourd'hui que le Sauveur n'eut pas dès le début la conscience très claire de sa divinité. ^

Mais, ce point accordé, il faut nécessairement lui reconnaître la vision béatifique : la science acquise, la science infuse, laisseraient subsister la foi, ne donneraient pas toutes seules cette conscience, qui est une intuition aussi immédiate qu'infaillible.

Il ne semble donc pas qu'on puisse contester la valeur de l'argument : celui qui a conscience de sa divinité voit la divinité face à face,

A cette démonstration fondamentale s'ajoutent des raisons de haute convenance.

L'opération doit répondre à l'être et, partant, l'âme élevée à l'intimité suprême avec Dieu, au point d'avoir un seul être avec lui par l'union hypostatique, doit exercer en même temps l'opération la plus excellente qui puisse être communiquée à la créature, c'est-à-dire l'intuition de l'essence divine. Favorisée dès le premier instant de l'union la plus parfaite selon l'être, l'âme du Christ devait avoir aussi l'opération suprême, souverainement exquise, la vision béatifique, l'amour béatifique.

L'héritier naturel doit jouir de l'héritage dès que la possession lui en est possible. Le Christ n'est-il pas en vertu de l'union hypostatique l'héritier de la gloire du Père? Et puisqu'il peut dès l'origine jouir de cette gloire par la vision, nous concluons qu'il en a joui.

Homme-Dieu, il doit avoir pour lui-même ce qu'il donne aux autres; chef et roi de tous les bienheureux, il ne peut manquer d'une perfection qui enrichit ses sujets. « Cause et exemplaire de la prédestination des élus, principe de la vision béatifique, le Christ ne peut pas être privé de ce qu'il donne. Il doit donc être, selon l'ordre du temps et de l'excellence, le premier des contemplateurs (i). »

Nous croyons donc que son intelligence, dès le matin de l'Incarnation, a eu les yeux ouverts sur l'Infini et que son âme s'est abreuvée déjà à ce torrent de délices qui a pour source l'essence divine.

(1) p. MONSABRÉ, 37* conférence.

L'objet principal de cette vision c'est Dieu luimême; l'entendement du Sauveur voit Dieu aussi parfaitement que l'Infini peut être saisi par le fini. La vision béatifique correspond à la lumière de gloire, cette faculté nouvelle qiii élève l'intelligence et la rend déiforme, lui communique le regard de l'aigle capable de fixer l'éternel Soleil. A son tour, la lumière de gloire est proportionnée à la grâce et à la charité : où l'amour est plus intense, plus vaste et plus parfaite est la capacité de voir Dieu. Nous savons déjà que la grâce et la charité en Jésus sont pleines jusqu'au sommet et que rien, de la puissance ordinaire de Dieu, ne saurait y être ajouté. Il s'ensuit que la lumière de gloire en Jésus est la plus vigoureuse, la plus intense, qui puisse être réalisée, en fait, dans une intelligence bienheureuse. L'océan de la félicité ne se déverse nulle part comme dans l'âme du Verbe.

C'est dire qu'aucune créature, dans le plan actuel de la Providence, ne pourra voir Dieu et scruter les profondeurs divines aussi excellemment que l'entendement du Christ.

Toutefois, puisque le fini ne saurait épuiser l'Infini, cette âme, qui reste toujours limitée parce que créée, n'arrive pas à voir Dieu autant qu'il est visible. « Si grande que soit sa force de pénétration, elle s'arrête aux portes du sanctuaire où Dieu se retire pour jouir tout seul de l'incommunicable bonheur de sa vie intime (i). »

Voilà pourc[uoi le concile de Bâle condamna cette proposition d'Augustin Favaroni de Rome, évêque

(1) p. MONSABRÉ, lOC. cit.

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de Nazareth : « L'âme du Christ voit Dieu d'une manière aussi claire et aussi intense que Dieu se voit lui-même (i). »

Pour cette âme bienheuieuse il u } a plus de mystère : elle sonde les éternels abîmes, elle connaît les épanchements. de la vie divine dans la Trinité, elle voit comment le Père est une Virginité qui engendre une Virginité, comment le Père et le Fils produisent le Saint-Esprit, leur commun Amour...

Quant aux objets créés, elle contemple d'un seul regard tout le domaine du Téel, passé, présent, avenir.

Etabli, par le fait de l'union hypostatique roi universel, Jésus ne doit rien ignorer de ce qui appartient à son immense empire dans toute la série des siècles; juge des vivants et des morts, il doit savoir dès le premier instant tout ce qui sera soumis à son tribunal : toute l'histoire de l'humanité, chacune de nos actions, nos plus intimes pensées, les plus secrets mouvements de notre cœur (2). Ce que nous avons dit précédemment de son omnisciente, même par rapport au jugement dernier, s'entend surtout de la vision béatifique : elle embrasse tout ce qui est, tout ce qui a été, tout ce qui sera (3).

(1) Cf. B. CARRANZA, G. P.. S.umma concîliorum. sess. XXIl. conc. Basiieensis.

(2) On ne saurait attacher d'importance à cette objection : « Il ne semble pas nécessaire que le Cbrist connût par la vision béatiflque les singuliers gui n'ont aucune importance et qui n'avaient aucun rapport avec son état. » — Comme si quelque chose pouvait être sans importance pour le Roi et le Juge' suprême ! Comme s'il y avait un seul objet qui pût ne pas l'intéresser !

(3) Pour une description détaillée de la vision béatifique voir Mgr CHOLLET, La Psychologie du Christ, ch. m.

La clarté de râiue aurait dû, paj îsa propre force d'expansion, rejaillir sur toutes les facultés et jusque dans le corps. Mais, afin de nous donner le suprême témoignage de l'amour dans le sacrifice, afin de souffrir pour nous, le Sauveur a voulu retenir au sommet de l'âme la gloire qui béatifie; et ainsi la partie inférieure a pu rester dans les ténèbres, tandis que la partie supérieure était baignée dans la lumière du ciel des cieux.

La barrière qui interceptait ce soleil fut retirée partiellement et pour peu de temps sur le Thabor, afin de rendre possible la transfiguration; elle tomba pour toujours à la résurrection triomphante.

Chaque fois que nous entrons en contact avec l'âme de Jésus par la méditation des mystères, il nous sera doux de lui dire : « 0 sainte âme de mon Sauveur, par vos joies, par vos anciennes souffrances, par vos triomphes, faites-nous arriver à la vision béatifique, afin que nous puissions nous unir complètement à vous, comme la flamme s'unit à la flamme, comme l'amour s'unit à l'amour (i). »

VÎI

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