L\ SCIENCE INFUSE
On appelle science infuse la connaissance qui se fait par des idées venues directement de Dieu.
(1) Le Rosaire et la Sainteté, p. 38.
Deux hypothèses possibles touchant la formation
de ces concepts. .
Première hypothèse : les idées auraient pu etie acquises par la fécondité et l'activité naturelles de l'esprit humain, mais Dieu juge à propos de les imprimer lui-même dans l'intelligence, comme lorsqu'il donne à Adam, dès le matin de la création la connaissance de l'univers. C'est la science accidentellement infuse, per accidens injusa.
Seconde hypothèse : les idées sont d un ordre tellement transcendant que le travail du génie lui-même ne saurait les enfanter : il faut que Dieu les prodmse directement dans l'esprit, de même que Im seul peut verser dans l'âme les dons et les vertus surnaîuT-elles C'est la connaissance essentiellement mfuse, r^er se infusa, telle qu'il la communique à certains privilégiés dans les hauts degrés de la vie mystique na^ des visions intellectuelles.
" Reçues de Dieu, venues d'en haut, n'ayant aucune relation d'origine avec les représentations de 1 imaination ou des sens, ces idées n'ont pas besoin, ,our être utilisées, du concours des facultés mfé- -.ieures, et l'entendement peut les lire même durant ie sommeil. Elles sont comme les idées angéhques, dérivées de l'essence divine (i). . . a
Le Sauveur, qui dès le premier instant a 30U1 de la vision béatifique, eut-il aussi une. sorte de science angéliaue par les idées infuses?
Plusieurs docteurs du moyen âge, tels Alexandre (11 « Fatentur omnes theologi non implicare contradictionem
peraUone. » Suarez, De Religwne. lib. II, c. xn. n. 4.
de Halès (i), saint Bonaventure (2) et bon nombre de nominalistes répondent par la négative. Il leur semble que la science bienheureuse rend l'autre impossible ou inutile et que, en tout cas, il suffisait d'une science accidentellement infuse.
Saint Thomas et la plupart des scolastiques attribuent au Sauveur une science essentiellement infuse, comme celle des anges.
Quoique la foi ne soit pas ici en jeu, cette théorie est, à notre avis, la seule qui permette d'expliqu-er la doctrine catholique du mérite dans le Christ.
Notre-Seigneur a mérité dès que son âme a été unie à son corps : il savait, à son arrivée en ce monde, que les sacrifices mosaïques n'étaient plus agréables à Dieu, il savait qu'il devait s'offrir luimême en holocauste, et c'est pourquoi il dit : Me voici, ô Dieu, pour faire votre volonté (3).
Une telle connaissance n'était point la science béatifique, parce que c€lle-ci ne saurait être le principe du mérite. L'œuvre méritoire doit rester encore, au moins de quelque manière, dans les conditions de la vie. Les actes qui procèdent de la vision appartiennent définitivement à l'état de gloire et sont, dès lors, soustraits à la sphère du mérite et de la satisfaction.
Ce n'est pas non plus la science acquise, impossible au premier instant.
Il faut donc admettre une science inférieure à la vision béatifique et d'autre part indépendante de l'or-
(1) Alfxand. Alens., m p., g. 13, memb. 1 et 2.
(2) S. BONAVENT., III Sent., dJst. xiv, a. 3, g. 1.
(3) Ilcbr., X, 5-7.
ganisme et des puissances sensibles, une science entièrement surnaturelle, qui dévoilait à Jésus le plan de la Rédemption, le sollicitait à faire l'offrande héroïque de lui-même, à se mettre dans un état de victime et d'holocauste : Ecce venio!
Une telle compréhension du surnaturel est la science per se infusa, essentiellement infuse.
Telle est la preuve fondamentale qui nous semble établir solidement l'existence d'une connaissance infuse dans le Christ.
Voici, par ailleurs, des raisons de convenance, qui ne manquent ni de force ni de beauté.
Puisque le Verbe veut orner son humanité de toutes les gloires qui ne contrarient point la fin de l'Incarnation, il doit rassasier aussi les capacités de l'intelligence. La science bienheureuse, malgré tout ce qu'elle a de perfection, laisse encore dans cette âme une puissance à remplir; le mode parfait de contempler toutes choses dans l'essence divine, comme dans le miroir universel oii tout est reproduit, n'exclut pas l'autre mode qui consiste à voir les êtres dans leur propre nature par des représentations créées qui sont leur image proportionnée, c'est-àdire par des idées infuses.
Dans les anges du ciel les deux capacités sont comblées à la fois, la vision béatifîque n'empêchant point l'esprit bienheureux de lire au fond de ses idées infuses les innombrables et merveilleuses réalités qui y sont représentées.
Il doit en être de même dans l'intelligence du Christ : elle aura, outre la vision, une science infuse
pour rassasier toutes ses aspirations, tous ses désirs légitimes de connaître.
Le roi des anges doit posséder tout ce qu'il y a d'excellent dans la science angélique; et, si la condition de l'âme humaine comporte un mode de savoir inférieur à celui des purs esprits (i), la science infuse du Sauveur, par ailleurs, est plus parfaite que celle des anges, sous un double point de vue : quant à la certitude, parce que en Jésus la lumière de la grâce qui intervient pour l'assentiment intérieur est incomparablement plus vive et plus forte que dans toutes les créatures; quant à l'étendue des objets connus, ainsi que nous allons l'expliquer.
C'est une doctrine assez répandue chez les théologiens que la science infuse en Notre-Seigneur s'étend à tout le réel, c'est-à-dire à tout ce qui est, tout ce qui a été, tout ce qui sera.
L'accord, cependant, n'a pas toujours été complet entre les scolastiques. Scot et les nominalistes estiment qu'elle représente seulement en général et non point d'une manière détaillée les réalités de l'ordre naturel. Saint Thomas la restreignait aussi dans ses écrits antérieurs (2), mais dans la Somme il lui reconnaît autant d'extension qu'à la science bienheureuse (3).
Elle ne pourra jamais avoir l'excellence de celle-ci quant au mode de connaître, l'essence divine représentant infiniment mieux que toute image créée;
(1) Cf. s. Thom., III p., q. 11, a. 4; Cajetan, Gonet, Salmant., In h. 1.
(2) et. S. Thom., m Sent., dlst. xiv, q. 1, a. 3, et QQ. dispp.. De Verll., a. 6.
(3) ni P.. q. 11, a. 1.
mais, pour l'étendue des objets connus, la science infuse égale la vision et embrasse, comme elle, le passé, le présent et l'avenir.
Si elle devait s'arrêter devant quelques-uns des objets qui sont soumis aux regards des créatures, si elle devait être bornée, il resterait quelque chose d'inassouvi dans les capacités immenses de cette âme bénie. Le Verbe ne se contente pas de l'a peu près, n'agit pas à demi, à l'égard de son humanité, il va jusqu'au bout et lui octroie une science universelle.
Cette conviction se fortifie quand on considère que la science infuse est une conséquence de la grâce merveilleuse de Notre-Seigneur, devant concourir avec elle" au mérite et à la satisfaction. Il semble qu'elle doit aller de pair avec la grâce; et, puisque la grâce a une sorte d'infinité et condense en elle toutes les richesses divines, la science infuse, pour lui être proportionnée, doit avoir aussi l'universalité, s'étendre à toutes les réalités, même les plus exquises, de l'ordre naturel et de l'ordre surnaturel. Dérivées de l'essence divine, ces idées infuses sont des concepts propres qui font lire au fond des êtres et en représentent toute la beauté, toute l'activité, toute la fécondité (i).
Dans l'impossibilité de sonder ces trésors et ces abîmes de la science et de la sagesse, nous essaierons au moins de nous abriter près de l'âme adorable de notre Sauveur, avec l'espoir que des éclairs divins partiront d'elle et viendront sur la nôtre pour la transfigurer...
(1) Cf. Mgr Chollet, La Psychologie du Christ, ch. iv.
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