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VOLONTÉ HUMAINE ET OPÉRATION HUMAINE DANS LE CHRIST

l'opération THÉANDRIQUE

Sévère d'Antioche, au sixième siècle, avait soutenu qu'il n'existe dans le Christ qu'une seule activité ou énergie, qu'une seule opération et qu'une seule volonté (i); mais il ne s'occupait point de la faculté elle-même et il entendait que le vouloir est unique parce qu'il y a un seul sujet qui agit et qui veut.

Au commencement du septième siècle, Sergius, patriarche de Constantinople, enseigna que, l'union

(1) Cf. MANSl, X. 1117

une fois accomplie, il ne reste dans le Christ qu'une

énergie unique et qu'une opération unique.

Il gagne à sa théorie Cyrus de Phasis et Théodore de Pharan.

Ainsi débute le monothélisme ou monergétisme. Ne reconnaître dans le Christ qu'une seule opération ou qu'une seule volonté, c'est professer indirectement l'unité de nature. Sophronius de Jérusalem combattit vigoureusement la naissante hérésie. Sergius s'efforça très habilement de circonvenir le pape Honorius en lui signalant le danger de la formule : « double volonté dans le Christ ». Le Souverain Pontife, trompé par ces artifices, répondit dans le sens de la lettre, et il mourut sans avoir eu le temps de manifester son sentiment personnel.

L'empereur Héraclius, dans sa célèbre Ecthèse, décrète qu'on doit éviter de dire ou de prêcher une ou deux opérations. Mais la lutte continue. Pyrrhus, successeur de Sergius sur le siège de Constantinople, approuve VEcihèse avec la majorité des évêques orientaux, tandis que le pape Jean IV la rejette et en demande la suppression (i). Le pape Martin I" condamne l'erreur monothélite au premier concile de Latran, en 649 (2); le pape Agathon la réprouve de nouveau au concile romain de 680 (3); enfin le troisième concile de Constantinople (680-681), malgré les efforts de Macaire, patriarche de Constantinople, porte le coup de mort au monothélisme (A). Agathon avait envoyé pour présider l'assemblée trois

(1) DENZDJGER, 253

(2) Idem, 263-269.

(3) Idem, 28S.

légats, les prêtres Théodore et Georges et le diacre Jean. Léon II, successeur d'Agathon, approuva les actes de l'assemblée.

Les affirmations de l'Evangile ne laissaient aucune place à la controverse. Quand Notre-Seigneur disait : « Mon Père, si vous le voulez, éloignez ce calice de moi, cependant que votre volonté soit faite et non la mienne (i) », il parlait de sa volonté humaine, puisque comme Dieu il a avec le Père un vouloir unique. — Voilà donc en Jésus deux volontés en face l'une de l'autre : la volonté créée, qui redoute la passion, et la volonté divine, identique à celle du Père. D'autre part, harmonie et conformité parfaite du vouloir humain avec le vouloir divin, soumission admirable de la volonté créée à tous les plans de la volonté éternelle.

L'Eoriture loue encore dans le Christ des actions qui ne peuvent jaillir que d'une volonté créée. Il offrit à Dieu des prières, des supplications, avec des larmes, il apprit par sa passion l'obéissance (2); il pratiqua cette obéissance jusqu'à la mort de la croix (3). Or, prière, soumission, humilité, en un mot, toutes les œuvres méritoires, sortent d'une volonté créée, car elles s'adressent à un supérieur et la volonté incréée ne relève que d'elle-même.

D'ailleurs, la volonté est une propriété, un épanouissement nécessaire de la nature humaine, qu'elle accompagne toujours et partout. Ce que nous avons dit de l'intégrité du corps et de l'âme en Jésus-Christ

(1) Luc, XXIT, 42.

(2) Hebr., v, 7-9.

f3) Philipp., II, 8.

prouve que le Verbe a planté dans l'humanité rédemptrice une intelligence et une volonté humaines pour mériter et satisfaire au nom des hommes (i).

Toute nature est pour son opération, orientée vers elle, couronnée par elle, connue et manifestée par elle. Confesser deux natures en Jésus, c'est lui reconnaître aussi deux opérations. « Nous prêchons, nous glorifions dans le Christ, dit le troisième concile de Constantinople, deux volontés naturelles, deux opérations naturelles, sans division, sans confusion, sans opposition; car il n'y a pas contrariété entre les deux natures. Les deux opérations naturelles existent l'une avec l'autre : chaque nature agit, avec la communication de l'autre, ce qui lui est propre, le Verbe opérant ce qui est du Verbe et la chair exécutant ce qui est de la chair (2). »

Parce qu'il y a communication des deux natures dans les œuvres du Sauveur, l'opération est à la fois de Dieu et de l'homme et peut être appelée théandriqiie.

Ce terme doit sa célébrité aux fameux écrits de Denys (3); il ne signifie point, comme certains hérétiques l'avaient entendu, une seule opération mixte, composée de divin et d'humain; mais il marque le double rapport qui existe dans l'opération de la même personne à cause des deux natures produisant chacune ce qui lui est propre.

Dans une acception générale, toutes les actions humaines du Christ sont théandriques, enseigner, prier,

(1) Plus haut, pp. 129, ss.

(2) Denzincer, 291-292.

(3) Cf. DioNYS., De Eccles. Hierarch., c. m, n. 4, et Epist. ly ad Caium. P. G.. III, 429, 1073-

etc., attendu qu'elles appartiennent toutes à un Dieu- Homme; les actions purement divines, au contraire, ne doivent jamais être appelées théandriques, parce que la nature humaine n'y concourt en rien. Au sens strict et formel, on nomme théandriques les œuvres dans lesquelles les deux natures ont leur part : comme, dans le miracle, la nature divine guérit ou ressuscite et la nature humaine apporte son appoint, soit par un contact physique, soit par une intervention morale, prières, supplications, etc. (i).

L IMPECCABILITE DU CHRIST

Nous avons considéré longuement la sainteté positive du Sauveur, laquelle consiste dans la plénitude des grâces et la perfection des vertus; l'étude de la volonté nous amène à parler de la sainteté négative, qui est l'exclusion de tout péché et dans la volonté et dans les autres puissances et dans l'essence de l'âme.

Il est de foi que l'humanité vierge de Notre-Seigneur n'a jamais été effleurée par la moindre souillure actuelle ou originelle.

Le péché actuel, l'Ecriture l'exclut énergiquement de l'âme du Sauveur. « Voici venir le prince de ce

fl) Pour une explication plus complète, cf. le Mystère de la Bédemption, pp. 89-90- La Causalité instrumentale, pp. 78, ss.

— aOo —

monde, il ne trouvera rien contre moi (i). » — I! aurait eu beaucoup, assurément, contre le Christ, s'il avait découvert en lui une seule faute. — D'autres textes proclament l'innocence absolue : « Il n'a jamais commis le péché, et la ruse ne s'est point trouvée sur ses lèvres (2); celui qui ignorait le péché, Dieu l'a fait victime pour le péché (3); notre pontife devait être saint, immaculé, séparé des pécheurs (4). »

L'Ecriture écarte aussi la possibilité du péché originel en Jésus-Christ : Quod nascetur ex te Sanctum (5). Si le Sauveur est la sainteté en vertu de sa naissance, il ne peut être soumis au mal qui accompagne la naissance humaine, c'est-à-dire la souillure originelle.

L'épître aux Hébreux déclare que le Christ a voulu prendre notre nature et nos infirmités, subir nos épreuves, mais sans le péché (6).

Les Pères ont fortement inculqué ce point de dogme. « C'est de la folie, s'écrie saint Cyrille d'Alexandrie, de dire que le Christ a pu pécher (7). » — « L'humanité du Sauveur, explique saint Fulgence, devient impeccable par le fait de son union personnelle avec la divinité, laquelle est impeccable par nature (8). »

Deux conciles ont attesté cette absolue exemption

(2) I PET., n, 22.

(3) // Cor., V, 21

(4) Hebr.. vw, 26.

(5) Luc, I. 3.J.

(6) Hebr., IV, 15.

(7) S. Cyrill. Albxandr., Cont. Anthropomorph., c. xxni; P. L., LXXVI, 1119.

(8) S. FUU3ENT., Ad Trasimund.. lib. III, c. xxix; P. L.. LXV,

de toute faute. Le concile d'Ephèse emploie une expression assez universelle pour exclure aussi le péché originel. « Il n'avait pas besoin d'oblation pour lui-même, notre Pontife, qui a ignoré totalement le péché (i). )) — Le concile de Florence complète la déûnition : « Le Médiateur de Dieu et des hommes, Notre-Seigneur Jésus-Christ, a été conçu sans le péché, est né sans le péché, est mort sans le péché (2). »

La raison théologique est bien manifeste. Notre- Seigneur est exempt du péché originel pour une double cause.

D'abord, en vertu de sa conception. Formé d'une Vierge par l'opération du Saint-Esprit, en dehors des lois ordinaires, il échappe à la souillure que la génération humaine entraîne avec elle. N'ayant pas suivi pour venir en ce monde le fleuve commun qui fait arriver les hommes à la vie, il est nécessairement soustrait à la corruption primitive charriée par ces flots impurs. — Pierre de Celles se sert d'une autre comparaison : « Il est venu, le Fils de Dieu, né de la Vierge, et il a choisi dans la masse de la nature humaine la farine très pure d'une chair immaculée, sans prendre le ferment du péché originel (3). »

C'est là une raison première et fondamentale.

Il y en a une autre, qui vaut aussi pour le péché actuel : le fait de l'union hypostatique. Comme toutes les actions et toutes les propriétés sont attribuées à la personne et qu'il n'y a qu'un suppôt, en

(1) Can. 11; DENZINGER, 122.

(2) Décret, pro JacohttiS; Denz.. 711.

(3; PETRUS Cellensis, De Panibus. c. iv-, P. L., CCII, 943

Noire-Seigneur, la faute serait imputable à la personne même d'un Dieu! La grâce substantielle d'union est une barrière infranchissable contre tout péché, originel ou actuel (i).

Quelques auteurs modernes, tels Guenther, Farrar, tout en proclamant que le Christ a été immaculé et n'a jamais connu la faute, soutiennent, d'autre part, qu'il gardait en lui la puissance de pécher.

Il est théologiquement certain qu'il possédait, au contraire, l'impeccabilité absolue.

On peut assigner trois causes de ce privilège.

D'abord, la plénitude des grâces. Quand la grâce est à son apogée, au degré suprême que Dieu a déterminé, quand elle possède une sorte d'infinité, elle se soumet entièrement toutes les puissances de l'âme et rend imposible toute révolte contre la loi divine. Voilà l'efficacité de la grâce du Sauveur : tellement pleine et abondante que Dieu ne saurait y ajouter, elle assurait entre toutes les facultés l'harmonie complète et devait supprimer la possibilité du mal.

Ensuite, la vision intuitive. Lorsque l'intelligence est toujours ouverte sur l'Infini, la volonté est ravie infailliblement dans un amour béatifique qu'elle ne peut interrompre et elle est rivée pour toujours à Dieu et au bonheur. Puis donc qu'il jouissait sans cesse de la vue de Dieu, le Christ était nécessairement à l'abri de tout péché.

Enfin, l'union hypostatique, qui sanctifie l'humanité, la pénètre jusqu'au fond, rend agréables à Dieu toutes ses œuvres.

(1) La Mère de Grâce, pp. 14-15.

Scot, suivi par quelques scolastiques, prétend que cette dernière cause ne produirait pas l'impeccabilité absolue et que, dans l'hypothèse où le Verbe aurait pris une nature pure sans la grâce, et surtout sans la vision béatifique, l'humanité, absolument parlant, aurait pu pécher.

Les thomistes avec l'ensemble des théologiens rejettent cette conception et enseignent que, même de la puissance absolue de Dieu, le Christ ne pourrait jamais pécher.

La raison qu'ils apportent ne laisse au doute aucune place. C'est un principe métaphysiquement certain que toutes les actions, toutes les puissances, toutes les facultés relèvent de la personne; c'est une vérité de foi qu'il y a une seule personne en Jésus-Christ, celle du Verbe. Dès lors, l'humanité et tout ce qu'elle possède est la propriété du Verbe, tous les mouvements qui jaillissent en elle doivent revenir au Verbe; et donc, dans l'hypothèse où la nature humaine faillirait, c'est au Verbe qu'il faudrait imputer la faute, au point qu'on pourrait dire : le Verbe a failli, le Verbe a péché! Cette seule supposition froisse et révolte le sens chrétien.

On objecte que le Verbe n'est pas la cause prochaine, immédiate, des actes de l'humanité et, partant, que ce n'est pas lui qui pèche quand l'humanité a failli.

— Le Verbe ne supprime pas et ne remplace pas la cause prochaine des actes humains, d'accord; mais le Verbe doit régir l'humanité, et c'est au Verbe,' en définitive, que sont attribuées toutes les œuvres, comme au principe premier et responsable. A moins

donc de rou^TÎr la porte au nestorianisme, il n'est pas pennis de concevoir dans l'humanité assumée par un Dieu la puissance de pécher. Elle doit être absolument, intrinsèquement, impeccable, la volonté humaine que le Verbe est chargé de gouverner éternellement!

Il suit encore de cet enseignement que le Christ a été toujours à l'abri de tout mouvement de la concupiscence et que le foyer mauvais n'a jamais existé en lui. Le cinquième concile de Constantinople ana- Ihématise quiconque dirait, avec Théodore de Mopsueste, que le Christ est distinct du Verbe et qu'il a été molesté par les passions de l'âme et les concupiscences de la chair (i). C'est que, en effet, le foyer maudit est la suite du péché originel et qu'il devient en nous la source de ces lamentables désordres qui aboutissent ou inclinent au péché actuel : dès lors, être exempt du péché originel et du péché actuel, c'est être à l'abri de la concupiscence. Et puis, la grâce est si abondante dans le Sauveur qu'elle rend impossible toute rébellion des facultés intérieures. A plus forte raison, la vision béatifîque, possession de l'Infini, est-elle l'exclusion absolue et pour toujours de la concupiscence et de ses suites honteuses. Enfin, l'union hyposta tique s'oppose à ce que le foyer atteigne l'humanité du Sauveur, parce que, nous venons de le montrer, il serait imputable à la personne même du Verbe, à laquelle il faut rapporter oeuvres, puissances et propriétés (2).

(1) Can. 12, DENZINCSB, 224.

(2) Cf. GONET, dlsp. XX, a. 2; Salmant., disp. XXV, dub. 4.

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