CHAPITRE IV La sensibilité de Jésus-Christ
EXISTENCE d'une SENSIBILITÉ EN NOTRE-SEIGNEUR
Parfait selon l'âme et selon le corps, le Christ a dû exceller en tout ce qui glorifie la nature humaine.
Son corps, parce qu'il était formé par miracle, devait être un chef-d'œuvre, et un organisme qui avait reçu son harmonie de l 'Esprit-Saint devait être doué d'une sensibilité merveilleuse, capable de vibrer au souffle de toutes les légitimes émotions, tendresses, joies et douleurs. Voilà pourquoi la passion a été si terrible (i).
Suivant un axiome que nous avons entendu déjà proclamer par saint Thomas, le Verbe a pris en s'in-
(1) Cf. Le Mystère de la Rédemption, pp 143, ss.
carnant tout ce qu'il avait planté lui-même dans la nature humaine : Nihil eoram quœ Deus in nostra natwa plantavit defuit humanœ naturœ assumptœ a Dei Verbo (i). Dieu a inséré dans notre humanité, non seulement l'intelligence et la volonté, mais encore tout un monde de facultés inférieures : les sens externes, avec leurs innombrables ramifications; les sens internes, conscience, imagination, mémoire, instinct, avec leur immense domaine; l'appétit sensitif, qui se porte vers le bien présenté par les sens ou repousse le mal contraire, et qui devient appétit concupiscible par rapport au bien et au mal pris en eux-mêmes, et appétit irascible par rapport au bien ou au mal qui offrent un caractère spécial de difficulté à surmonter.
Toutes ces puissances ont leur complet épanouissement et leur opération propre. Dans les sens externes ou internes, c'est la sensation, daro l'appétit c'est la passion. Parfois, le mouvement commence dans l'organisme pour aboutir à l'âme, comme lorsque le corps est blessé, déchiré, meurtri : passion corporelle, souffrance, douleur; d'autres fois, le mouvement part de l'âme et va ébranler l'organisme où il a son contre-coup : émotion ou passion proprement dite. « Les passions atteignent la chair et le sang, les font passer par toutes les transes du spasme et de l'extase, jouent sur les nerfs et sur les muscles, sur le cerveau et sur le cœur, comme sur un instrument vivant et vibrant, les hymnes de l'amour^ du désir, de la joie, de l'ivresse (2). »
(1) s. THOM., III P., q, 9, a. 4.
(2) P. JANVIER, Les Passions, V conférence.
Le sentiment est plus élevé que la passion. La passion désigne le mouvement ou l'émotion de l'appétit sensible et se porte sur l'objet perçu par l'imagination; le sentiment comprend en outre les émotions de la partie intellectuelle qui retentissent plus ou moins sur la partie inférieure et ont pour objet le bien spirituel, religieux, moral (i).
En Notre-Seigneur tous ces mouvements de la sensibilité universelle ont eu leur jeu harmonieux et mesuré : son corps a vibré merveilleusement sous l'archet de la douleur, son âme et son cœur ont tressailli de toutes les saintes passions, de tous les admirables sentiments qui ont jamais pu jaillir du cœur des mères et du cœur des saints.
L'Evangile ne nous laisse pas ignorer cette psychologie des sentiments en Jésus, il nous raconte discrètement ces sublimes émotions. Qu'elles sont délicates les tendresses du Maître pour le disciple bien-aimé, pour Lazare et sa famille (2)! Et cette affection remue indiciblement l'organisme et se traduit par des larmes (3). Jésus met ses joies à procurer le bien de ses apôtres, gaudeo propter vos (A); il éprouve des désirs ardents, par exemple, de s'épancher avec ses disciples et de manger la pâque avec eux (5). Ses tristesses, ses craintes, sont inénarrables, elles retentissent dans tout son corps et sont accompagnées d'une sueur de sang (6). Sa juste colère et
(1) Cf. notre Cursus Philosophiae Thomisticae , t. III, pp. 288, ss.. t. IV, pp. 215. ss.
(2) JOA.N., XI, 3, xiu, 23.
(5) Luc, XXII, 15.
(6) Matth., XXVI, 37; MARC, 33; LlC, XXII, 44.
les autres émotions qui se rapportent à l'appétit irascible font trembler et mettent en fuite ses adversaires et le rendent invincible lui-même dans les tourments inouïs de la passion (i).
« Le Sauveur, venu pour purifier tout ce qu'il s'était uni par l'Incarnation, a réuni en lui, comme en un faisceau très riche, toutes les fibres affectives qui tressaillent au sein des créatures (2). »