OBJET DE CE CULTE
Les principes que nous venons d'établir font bien voir que toutes les parties de l'humanité de Notre- Seigneur sont adorables dans le Tout divin dont notre esprit ne doit jamais les séparer.
(1) Cf. Vie et Œuvres de la B. Marguerite-Marie Alacocque, 1876; Anizan, Qu'est-ce donc que le Sacré-Cœur? bainvel, La Dévotion au Sacré-Cœur de Jésus, 3* édition; Bucceroni, Comment. in Cultum SS. Cordis Jesu; Chevalier, Le Sacré-Cœur de Jésus; Mgr Dubois, Mandement sur le Sacré-Cœur, publié dans la Revue du Clergé français, 1903; Leroy, De Sacratissimo Corde Jesu; P. MONSABRÉ, Le Cœur de Jésus-Christ, carême de 1879; NiLLES, De Rationihus Festorum SS. Cordis Jesu et Puriss. Cordis Marix, Inspruck, 1885; Nix, Cultus SS. Cordis Jesu et Puriss. Cordis Mariae, Fribourg-en-Brisgau, 1905; Sauvé, Le Culte du Sacré-Cœur, 2 vol.; J.-B. Terrien, La Dévotion au Sacré-Cœur de Jésus; Vermeerchs, Pratique et Doctrine de la Dévotion au Sacré-Cœur de Jésus, Tournai, 1906.
Cependant, pour qu'une partie soit adcfée spécialement, pour qu'un mystère de la vie du Christ soit célébré par une fête particulière, il faut y découvrir un objet spécial, un motif spécial. Dans les mystères tels que les vénère la liturgie, l'objet intégral c'est Jésus lui-même, Jésus naissant, souffrant, ressuscitant; l'objet immédiat c'est l'humanité par laquelle le Christ agit dans ces circonstances; la raison spéciale c'est la manifestation du Verbe dans tel fait qui nous est rappelé; la raison dernière et formelle, c'est la divinité qui est unie à l'humanité et qui a, pour ainsi dire, embaumé chacun des mystères.
Une des manifestations spéciales du Verbe a lieu dans le Sacré-Cœur.
Si l'institution d'une fête spéciale a eu pour occasion déterminante les révélations de la B" Marguerite-Marie, la dévotion elle-même remonte bien plus haut (i) et peut s'appuyer sur des fondements théologiques inébranlables.
Le mot cœur signifie (2) d'abord, au sens littéral, l'organe physique, matériel, qui lance le sang dans les diverses parties de l'organisme; au sens figuré, la sensibilité, la vie affective, l'amour, dont le cœur de chair est le symbole; et la volonté elle-même, qui est le principe de l'amour. Quand nous disons : « Mon cœur tressaille », c'est l'organe que nous avons en vue; en disant : « J'aime Dieu de tout mon cœur », nous entendons aussi : « de toute ma volonté »; en ajoutant : a Mon Dieu, je vous donne mon cœur », nous offrons notre amour, qui est le premier et le
(1) Cf. BAiNVEL, op. Cit., Iir partie.
(S) IDEM, ir partie.
dernier de tous les dons. Enfin, comme le langage humain passe insensiblement de la partie au tout, nous employons le mot cœur pour désigner la personne : « Ce grand homme, ce grand cœur. » On considère ici la personne, non pas d'une manière abstraite, mais en tant qu'elle se manifeste spécialement dans sa vie affective, la personne dont le cœur symbolise la sensibilité, l'amour, le courage, la force.
La légitimité de ce langage est fondée sur la relation intime qui existe entre le cœur de chair et les diverses passions de l'âme. Le cœur traduit si directement les sentiments intérieurs qu'il a toujours été regardé comme le symbole naturel et authentique de l'amour. On a discuté longuement pour savoir si le cœur est l'organe, le siège, le principe des passions; l'Eglise, comme le peuple, a voulu se tenir en dehors de ces controverses, ne pas lier sa doctrine à une opinion discutable, dont le langage courant fait lui-même abstraction.
Mais une vérité que l'expérience a démontrée à tous, c'est que les sentiments et surtout l'amour ont pour emblème le cœur. « Le cœur est dans notre organisme l'éprouvette de l'amour et des passions, qu'il met en branle. Il bat la mesure des grands sentiments et des fortes émotions dont l'âme est agitée (i). »
Ces notions nous aideront à déterminer l'objet de la dévotion au Sacré-Cœur. C'est le cœur dans sa double signification, c'est-à-dire le cœur de chair réel et physique, symbole de l'amour, et le cœur figuré,
(1) p. MONSABRÉ, 30' conférence.
l'amour, en tant qu'ils sont unis et ne forment qu'un seul objet intégral.
Le motif c'est, d'une part, l'excellence du cœur physique, qui est une partie du Verbe Incarné et, par cela même, adorable, et, d'autre part et tout spécialement, l'excellence de la charité dans ce Verbe Incarné.
Le terme définitif c'est Notre-Seigneur lui-même, c'est-à-dire la personne du Verbe qui se manifeste dans l'amour et dans le cœur de chair, symbole de l'amour. Le cœur signifie et résume la personne et c'est à celle-ci que se termine le culte.
L'invocation des litanies : « Cœur Sacré de Jésus, ayez pitié de nous », peut ainsi se traduire : « Jésus, Verbe Incarné, par votre cœur de chair, symbole de votre amour, ayez pitié de nous », ou bien : « Jésus, Verbe Incarné, par votre amour, dont votre cœur de chair est le symbole, ayez pitié de nous. »
Nous adorons donc le cœur de chair, non pas séparément ni séparé de la personne, mais dans ce Tout subsistant qui est la personne du Verbe.
Les jansénistes et même nombre de catholiques, trop vite alarmés par les objections, ne voulaient considérer que l'amour dans notre dévotion; l'Eglise a maintenu que le culte va aussi au cœur de chair. Pie VI, condamnant les révoltés de Pistoie, a soin d'expliquer que le cœur de Jésus et sa chair très sainte sont adorés sans séparation d'avec la divinité, que le cœur est adoré comme cœur de la personne du Verbe, auquel il est inséparablement uni (i).
(1) Prop. 63; Denzlncer, 156i.
« A défaut d'autre argument, il suffirait de se rappeler que dans l'Office du Sacré-Cœur, comme dans les documents qui regardent la B® Marguerite-Marie, il est sans cesse question du cœur percé par la lance. Le culte va donc bien au cœur de chair (i). »
D'autre part, le cœur n'est l'objet d'un culte spécial que pour ce motif spécial qu'il est le symbole et l'emblème de l'amour. « C'est le cœur aimant que nous honorons. Ce n'est ni l'amour en lui-même ni le cœur en lui-même; c'est l'amour de Jésus « sous la figure de son cœur de chair », comme parle la Bienheureuse; c'est le cœur de chair comme emblème. L'objet propre de la dévotion c'est le cœur symbolique, lequel — on ne saurait trop le répéter — est le cœur réel, non le cœur métaphorique. Ici encore les documents sont très clairs, et c'est merveille que dès l'origine on ait expliqué avec une telle précision un culte si complexe (2). »
Quel est cet amour que nous honorons spécialement.!* C'est celui qui est symbolisé par le cœur de chair et donc l'amour que le Verbe nous manifeste dan sa vie mortelle, sa vie glorieuse, sa vie eucharistique; c'est l'amour envers les pauvres humains : « Voici ce cœur qui a tant aimé les hommes. »
Si l'amour immédiatement symbolisé par le cœur physique est l'amour humain, celui-ci dans le Christ est non seulement uni à l'amour incréé à cause de l'unité de personne, mais encore mis en branle par l'amour incréé, car c'est la charité divine qui pousse
(1) J. BAINVEL, op. Cit., p. 91.
(2) Idem, pp. 93-94. — L'auteur rapporte et commente les divers documents depuis Innocent XII jusqu'à Pie VI.
le Verbe à se donner à nous par l'Incarnation; et dès lors il semble bien qu'il faut faire une place à l'amour incréé dans la dévotion au Sacré-Cœur.
La question a été débattue assez longuement entre théologiens (i); nous croyons, pour notre part, que les raisons développées par M. Bainvel ont une très grande valeur, et c'est pourquoi nous tenons à les reproduire.
« a) L'amour créé du cœur de Jésus n'est-il pas mis en branle par son amour incréé, et pourquoi dès lors le cœur, symbole de l'amour créé ne le seraitil pas du même coup de l'amour incréé, uni par un lien si intime de causalité avec l'amour créé? Cet amour incréé ne retentit pas directement dans le cœur de chair, je le veux bien; mais il y retentit en produisant cet écho créé de lui-même qui est l'amour du cœur de chair; et cela suffît pour que le cœur de chair me le rappelle, en même temps qu'il me rappelle l'amour incréé.
b) Dans un sens analogue, je puis regarder l'amour incréé qui crée le cœur aimant de Jésus. Ce foyer d'amour, qui l'a allumé. ^ Cet emblème vivant de l'amour, qui me le présente et me le donne? Si Jésus est une manifestation de Dieu dans le monde,, comment le Sacré-Cœur ne serait-il pas la manifestation vivante de l'amour et de l'amabilité de Dieu lui-même? Or, s'il en est ainsi, l'amour incréé a sa place dans la dévotion.
c)- Enfin, la dévotion au Sacré-Cœur nous mène
(1) Cf. p. VERMEERCHS, Etudcs, 20 janvier, 20 lévrier, 1906; P. Alvért, Revue Augustinienne, 15 février 1907, Leroy, Revu* Ecclésiastique de Liège, octobre et novembre 1906.
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tout naturellement, comme nous l'avons vu, à la personne de Jésus se montrant à nous tout aimante et tout aimable. Le Sacré-Cœur c'est Jésus, Jésus m 'apparaissant dans sa nature humaine, mais Jésus se présentant du même coup à ma foi comme personne divine. Et, de ce chef encore, l'amour incréé a sa place dans la dévotion au Sacré-Cœur (i). »
Pour conclure, nous adorons dans le Sacré-Cœur le cœur physique du Christ, symbole de l'amour, et l'amour symbolisé : immédiatement l'amour humain, médiatement l'amour incréé, qui met en branle l'amour créé; et notre culte se termine à la personne elle-même, à Jésus « tout aimant et tout aimable, dans le cœur qu'il nous montre et qu'il nous offre (2) ».