XII INTRODUCTION
que Geofroi Tory dit avoir vu un acrostiche du frère aîné qui donnait Arnoldus^ GrabanSy mais il ne cite pas le texte, et nous sommes portés a regarder cette allégation isolée comme reposant sur une erreur de copie ou d'impression.
C'est à ces pauvres résultats que se borne la biographie d'Arnoul Greban. Quant à ses œuvres, elles lui avaient valu, auprès de ses contemporains et de la génération qui leur succéda, une renommée considérable, dans laquelle il nous apparaît d'ailleurs presque toujours associé à son frère. La plupart des témoignages qui l'attestent ont déjà été réunis^; nous croyons cependant devoir les rapporter encore en y joignant quelques observations.
Ce sont d'abord les auteurs d'ouvrages de rhétorique et de critique qui nous font l'éloge des Greban. Le plus ancien, Henry de Croy, ne mentionne qu'Arnoul et lui attribue une invention dont il ne mérite sûrement pas l'honneur : a Pour faire, » nous dit-il en titre, a amoureuses complainctes et aultres doléances, ainsi que a fait maistre Arnoul Grebert (sic), qui en fut premier inventeur de belle rhétorique. — Exemple :
A vous, dame, je me complains :
Je vois pleurant avau les plains 3, Car ne"* congnois que pleurs et plains :
Puis que je vis Votre gent et gracieulx vis, J*aime mieulx estre moi*t que vifz :
Neantmoins, que voulentiers quVnvis,
Je me soubmès Au dieu d*amour, qui desormès Me fait servir d*estranges mes De danger et de refus, mais
C'est par amer Vostre beaulté pleine » d'amer.
Qui a fait mon cuer entamer, Sy que je vouldroie en la mer
Estre perilz, Estre noie, mors et pourris, Mès^ avec les sains esperis 7 L'ame dont les yeulx ont pou ris Fusist sauvée s
' II est appelé ArntUphus, traduction plus correcte d* Arnoul, dans le registre de la Faculté de théologie.
s En dernier lieu par M. Sorel, dans rouvrage cité. Nous avon^ vérifié toutes ces citations dans les livres auxquels elles sont empruntées.
3 L'imprimé a avant pour avau; Et. Pasquier (Z. c, p. 613) donne par vaux st plains.
* I/imprimé Bje, qui ne va que difflcilement au sens.
5 Éd. platnier.
^ L'imprimé ancien porte Mis,
"^ L'Art de rhétorique lit avecques les sains espris.
8 VArt et science de rhétorique pour faire rigmes et ballades, réimpression de CSrapelet, dans les J*ot'sies des xv» et xvi* siècles, Paris, 1830-1832, in-8o goth. (Bibl. Nat. Y + 4397 H- Aa), B. III, v^.
INTRODUCTION xiii
Il s'en faut bien que Greban ait inventé cette forme de vers, familière à Rutebeuf et guenons trouvons déjà employée au douzième siècle ; on pourrait croire qu'il Ta régularisée; cependant le Dit de Poissy^ de Christine de Pisan, nous montre, aussi bien que le fragment de Greban, des groupes de vers égaux en nombre et rattachés de même; il faut donc supposer que toute l'invention d*Arnoul consiste à avoir appliqué cette forme à la complainte amoureuse. En tout cas il est a remarquer qu'il s'en est aussi servi, avec diverses variations, dans le Mystère^. Comme nous l'avons dit plus haut, cette pièce doit se rapporter à la même période de sa vie ^.
Pierre Fabri ou plutôt Lefèvre semble, comme Henri de Croj', ne connaître que raiué des deux frères qu'il place au rang des grands orateurs : « Il me suffit d'en dire que depuis pou de temps la science a esté amplement magnifiée en nostre langage de plusieurs et grans orateurs, et mesmes de nostre temps de maistre At^nault Greboa (sic), de Hurion, imitateur de Georges Castelain, etc.^. »
L'enthousiasme du troisième critique qui parle de notre auteur, Geofroi Tory, est Lieu autrement exalté; malheureusement il ne semble pas moins factice, et il est feraiis de soupçonner, que le bon typographe, si on lui eût demandé quelles œuvres il cilmirait si fort, aurait été embarrassé de répondre. L'étrange anachronisme dans lequel il suit naïvement son ami René Macé à propos d'Arnoul (les Greban semblent piédestinésàfaire commettre ce genre de bévues I) prouve combien il était mal informé de ce dont il parlait. 11 a cependant, ce qu'on n'attendrait guère, le mérite de nous révéler Texistence d'un petit ouvrage inconnu de notre poêle, a Arrière! arrière! » iî'éiiie-t-il,* « autheurs grecz et latins : de René Massé naist chose plus belle et grande que le Iliade. On pourroit en oultre user de? oeuvres de Arnoul Graban et Simon Graban son frère. Dantes Aligerius Florentin, comme dict mon susdict bon amy René Massé, faict honorable mention dudict Arnoul Graban. Et d'icelluy Arnoul ay veu eiil'esglise des Bernardins de Paris ung tableau auquel il y a une oraison a la vierge iJariequise commance Fn protestant^ et les premières lettres des versetz du dernier couplect contiennent son nom et surnom qui sont Arnoldtis Grabans^ me^. » Il est
* (>Ue pièce a été cité 3 en partie par Pasquier, qui, après avoir constaté que les Greban furent grande ttçut f célébrez par les uostres, » et avoir cité Jean le Maire, Geoffroy Tore (sic)^ Marot, etc., nous donne les 'Ms premiers couplets qu*il avait copiés à Blois dans «-Tautheur du vieux art poétique francois », et regrette '^' a'aroir pas copié le reste. Au reste, Pasquier se trompe en croyant que la pièce était complète dans ^M et science de rhétorique, et M. Sorel tombe dans la même erreur : H. de Croy ne donne que le début : ^'i ; l<^ce devait être bien plus longue. — H est probable, d'après les variantes rapportées plus haut, que î*r'Sqiiier avait copié sur un manuscrit.
* li grant et vray art de pleine Rhétorique tittUe, prof/itahle et nécessaire a toutes f;ens qui ''*^irnt a bien élégamment parler et escrire... Rouen, 1521 (Bibl. Nat. X 3290), Oiii.r' (Prologue de l'".cteur).
^ Champ Fleury.,. Paris, 1529 (Bibl. Nat. V + 595 iu-f'>), f* m, v'\ ' Sur cette orthographe, v. ci-dessus, p. xii.
* Ce ffitf pourrait être le commencement, seul exprimé, de la formule vne fecit. Toutefois, il est curieux ^i^oir un « couplect i> de dix-sept vera. Ne faut-il pas en faire deux stances de huit vers, qui auraient porté «li ac^^stiche A rnoldus Grebjinus t
3^iv INTRODUCTION
probable que René Macé, qui communiqua si généreusement à son « bon amy » la belle découverte qu'il avait faite dans Dante, avait parlé ailleurs des Greban ; mais l'œuvre littéraire du chroniqueur de François P'est aujourd'hui perdue ou au moins inconnue, et les manuscrits de la Bibliothèque nationale qui contiennent presque tout ce que nous avons de lui ne font aucune allusion à ce sujet *. — Quant à la prétendue mention honorable faite par Dante d'Arnoul Greban, il est clair que le bon Macé a été trompé par le célèbre passage du Purgatoire (c. xxvi) consacré à la gloire d'Arnaut, c'està dire d'Arnaut Daniel : leu sut ArnaiU que 2^lor e vai cantan^.
Geofroi Tory est le dernier critique qui fasse Téloge des Greban ; avant même le triomphe de la Pléiade, leur étoile jumelle s'est éclipsée.' Thomas Sibilet, en 1548, dans son Art poétique, n'a plus même un mot jDour eux. Bientôt ils sont enveloppés pour toujours dans le mépris, — assez justifié, — dont l'école de Ronsard couvre tous les poëtes de Técole si admirée au temps de Louis XII. Ces poëtes, plus jeunes que les Greban, les* reconnaissaient pour leurs maîtres et ont célébré leur nom en mainte rencontre. Le signal est donné par le plus illustre de tous, Jean le Maire de Belges, qui, parlant des meilleurs écrivains français antérieurs à lui, cite « Jehan de Meuu, Froissart, maistre Alain, Meschinot, les deux Grebans, Millet, Moulinet, George Chastelain et autres dont la mémoire est et sera longuement en la bouche des hommes, sans ceulx qui encore vivent et florissent, desquels Guillaume Crétin est le prince '^. ))
A la suite du maître viennent 'les disciples. Jean Bouchet ne manque pas de placer les deux frères dans son énumération des « inventeurs et aucteurs des ars et sciences » :
Semblablement je vy par fantasie Les inventeurs de Tart de poésie Et les aucteurs qui se voulurent mettre A composer premièrement en mètre Grec et latin et vulgarre langage...
Puis je apperceu Milet et les Qrebans; Georges, Castel reposent la dedans, etc^.
Bouchet fait des Greban, associés aux mêmes auteurs, une louange plus précise dans une de ses épîtres familières :
* Fr. 14492, le bon Prince, po^me sur le voyage de Charles-Quint en France, incomplet. Ce poëme, dont il existe encore deux manuscrits, l'un à Aixeii Provence, signalé par M. L. Delisle (VoyAe Bulletin de la Société de l histoire de Paris, 1875, p. 2J;), l'autre dans la bibl. de Sir Thomas PliLllipps; sera trésprociiainemeut publié par l'un des éiiteurs de ce volumo. — Fr. 4960 et 2S2i^ Chronique en vei*s. — Lat. 8417, Élégies et épUres.
s Cette exjilication de la méprise do Macé u déjh été donnée.
3 Prologue du Traicté intitulé la Concorde des deux langaiges, faisant suite, avec d'autres pièces, aux Illustraiions de Craule dans Tédition de F. Regnault, Paris (1506 ?).
-* Le Temple de bonne renommée et repos des hommes et femmes illustres... Paris, a TËscu de France, 151tf, golh., f xliiii vo et xlv r».
INTRODUCTION xv
Priant a Dieu qu*il te donne le style
Des deux Grebans, dont grant doulceur distille,
l^t de Gastel Tinvention des laiz,
De Georges Tart, la veine Sainct Gelays'.
aéraent Marot se rattachait à cette école par ses origines et croyait encore lui apj)artenir, bien qu'il s'en fût heureusement dégagé et se fut ouvert une voie toute [lersjunelle. Aussi ne faut- il pas s'étonner qu'il répète les éloges accordés aux Grebaa par ses anciens. Nous avons rapporté plus haut Tépigramme où il dit qu'ils ont honoré leur ville natale; il les loue encore ailleurs en compagnie d'autres poètes :
le grave Ghastellain,
Le bien disant en rithme et prose Alain, Les deux G rebans au bien resonnant stilo, Octovian a la veine gentile, Le bon Gi'etin au vers équivoque, etc ?.
Dans tout le milieu littéraire d'alors, le nom des Greban était en grande vénération, li était invoqué dans les discussions poétiques. Ainsi dans l'une des pièces du long débat entre Marot et Sagon, l'auteur, opposant à Marot les grands poètes qui l'ont précédé, s'exprime ainsi :
Venez donc, Chartier et Crétin, Greban, Meschinot et Bertin 3.
Ce nom figure dans cette dispute d'une façon plus curieuse. Les partisans de Sagon se plaisent à le surnommera l'autre Greban, » comme on le voit par les deux pasï^âges suivants :
Ha ! que dis je ? tu es Tautre Greban, Qui a Marot dénonce arrière ban^.
Lettre, va t'en, et ne faictz long séjour, Te présenter devant Tautre Qreban ^.
La gloire des deux Greban fut, au moment de s'éteindre, brillamment ra- ,0'Jûie par le succès incomparable qu'obtint, sous le règne de François P', leur mys-
' Epistres tnorcUes et familières du Traverseur, ép. LXl (réponse à TbibauU, avocat de Poitiers). P -nier?, 15i5, in-fo, III, P» xlij r" a.
•• ËJ. citée, t. II (1870), p. 93-94.
■■ U Rabais du caquet de Fripelippes (Marot, éd. Leaglel-Dufrefnoy, t. VI, p. 104).
^ Itescript a François de Sagon, l. c, VI, 81.
' Grande généalogie de Fripelippes, L c, VI, 61. — Nous devons ces trois indications à l'obligeante 'rjlUionde M. Émili Picot. Il est porté à conclure de ce surnom d' « autre Greban » que Sigon avait corn- P<jsé des oux rages dramatiques.