ETAT DE LA QUESTION
La Rédemption est un acte essentiellement libre, absolument gratuit, de la miséricorde et de l'amour infinis. De nombreuses raisons militaient en faveur de notre réparation, sans obliger Dieu.
Ces convenances, nul ne les a exposées avec plus de vigueur que saint Athanase. Il fait intervenir la bonté, la puissance, l'honneur de Dieu, ua bonté divine ne devait pas permettre que le plan éternel de l'amour fût détruit par la faute des hommes et la ruse du démon. La puissance était aussi engagée, car laisser dans une ruîne éternelle le chefd'œuvre de la création aurait pu paraître inc**-
pacité €t faiblesse. L'honneur, enfin, était en jeu ; de même qu'un roi met son honneur à sauver une ville qu'il a bâtie, à la protéger, à la défendre contre l'ennemi, ainsi Dieu trouve sa gloire à ne pas abandonner les hommes, œuvre de ses mains (1).
Saint Cyrille d'Alexandrie insiste sur la même pensée. Dieu devait venir à notre secours pour déjouer la perfidie du démon, réformer notre nature, la refaire à nouveau, en vue de l'immortalité. La bonté de Dieu demandait que, pouvant sans peine sauver l'homme, il eût pitié de cette grande infortune (2).
Saint Jean Damascène explique, à son tour, comment la bonté, la sagesse, la justice et la puissance de Dieu sont intéressées dans les mystères de l'Incarnation du Verbe et de la Rédemption des hommes (3).
Mais la nature même des arguments développés, d'autres passages de leurs écrits, montrent que les Pères n'entendaient signaler que de hautes convenanceS^; l'ensemble des considérations sur lesquelles revient si fréquemment leur pensée prouve ou suppose que la réparation du genre humain est l'œuvre de la miséricorde.
(1) s. ATHANAS., De Incarnatione Verhi, 6-13, P. G., XXV, 105-120.
(2) S. CYEIL. ALEXAND.'; VII, Contra Julian., P. G., LXXVI,
(3) JOAN. DAMASC, De Orthodoxa Fide, lib. III, P. G., XOIV.
Ainsi se trouve réfutée d'avance la théorie de Guenther. Il prétend que dans l'hypothèse du péché originel Dieu est tenu en justice d'instituer l'économie de la réparation et de la rédemption. Erreur; il n'y a que la miséricorde qui soit ici en jeu. L'humanité une fois déchue par la faute de son premier représentant, la loi de solidarité qu'implique le péché originel est parfaitement légitime, comme nous concevons sans peine que la pauvreté d'un failli ou la déchéance d'un roi dé-' trôné se transmettent à leurs fils, descendants et héritiers (1). La réintégration dans l'état primitif reste donc entièrement facultative de la part de Dieu.
Saint Paul, qui a si énergiquement affirmé le dogme du péché originel, enseigne avec non moins d'insistance la gratuité de la réparation. Ce n'est pas d'une humanité abstraite, mais de l'humanité présente, née avec tant de misères, triste héritière ie la concupiscence, qu'il dit : Le salut, la justiîcation, sont essentiellement gratuits, une œuvre ie miséricorde due au sang rédempteur de Jésusihrist : .îustificaH gratis per gratiam ipsius, per edemptionem quœ est in Christo Jesu (2). — GrariA enim esiis suioati per fidem et non ex vuàis : Oci enim donum est (3).
(1) Cf. p. A. MEESIEE, O. p.. Le Surnaturel dans la Genèse Revue Thomiste, 1908, pp. 562-563).
(2) Rom., III, 24.
(3) Ephes., II, 8.
Dans toute hypothèse, dit saint Thomas, la réparation est une œuvre de miséricorde, et plus encore dans l'économie actuelle, où Dieu nous donne son Fils pour satisfaire à notre place (1).
Supposé que Dieu veuille réparer l'homme, il n'est nullement obligé de choisir comme moyen la rédemption. Il pourrait le rétablir dans ses premiers privilèges, l'élever même plus haut, sanis exiger aucune rançon, par un pardon complet, ^une condonation pure et simple et sans autre condition que le repentir. Le juge parmi les hommes ne peut pas sans injustice remettre la faute commise contre Tordre supérieur, dont il est le » gardien et le vengeur, non point le maître, soit i l'ordre de l'État, soit celui de ses semblables, soit.i celui de la société tout entière. Dieu ne connaissant point de supérieur, il ne saurait y avoir un ordre transcendant auquel le sien soit subordonné : le péché n'est une faute que parce qu'il lèse les droits du Souverain Maître. Si donc Dieu veut pardonner sans condition l'offense qui lui est fajte, il n'y a aucune infraction à la justice, comme le ^ particulier qui remet, sans rien exiger, l'injure . faite à lui seul accomplit un acte excellent de miséricorde sans nuire en rien aux autres vertus (2).
Admis, enfin, que Dieu demande une satisfaction, il n'est pas tenu de vouloir qu'elle soit égale
(1) s. THOM., ITI, p., q. 46. a. I, ad 3. (2j III P.. q. 46, a. 2, ad 3.
à l'offense. Il pourrait dabord accepter celle qui vient de tout cœur contrit et humilié. Ou bien encore, s'il lui plaisait d'en recevoir une plus excellente, il pourrait produire une créature entièrement innocente, qui ne descendrait point d'Adam, nullement soumise au péché originel, plus parfaite encore que la sainte Vierge, ayant reçu dès le début une grâce supérieure à la grâce consommée de tous les anges et de tous les saints ensemble, y compris Marie elle-même. Ses mérites et ses satisfactions, commencés au premier instant, ryultipliés à chacun de ses actes, atteignent bientôt des proportions qui défient nos conceptions humaines. Supposons que cette créature est, non seulement immortelle, mais encore en état de mériter et de satisfaire sans fin, durant les siècles des siècles : ses actes acquerront une valeur de plus en plus prodigieuse... Admettons que ce fait ne soit pas unique, que Dieu multiplie les créatures de cet ordre dans un nomBre gigantesque, plus grand que celui de tous les êtres existants; bien plus, qu'il en crée toujours et même de plus parfaites-, pendant toute l'éternité! Quel trésor de satisfactions! Ces créatures si pures, n'en ayant aucun besoin pour elles-mêmes, nous l'abandonneraient tout entier. Voilà une rançon offerte à notre place. Dieu ne pourrait-il pas s'en contenter? Assurément ; et cependant que sont ces satisfactions, que sont toutes ces saintetés réunies, com-
LE MYSTÉHE DE LA RÉDF.HPriON. — 3
parées avec l'offense faite à Dieu par un seul péché mortel? Sont-elles plus qu'une goutte d'eau dans un océan sans fond ni rivage?
La question qui se pose maintenant est donc celle-ci : Pour qu'il y ait rédemption stricte et complète, pour que la réparation égale l'injure et la satisfaction l'offense, l'Incarnation est-elïe nécessaire? c'est-à-dire, faut-il qu'une persone divine prenne une nature créée, capable d'actions morales, intellectuelle ou raisonnable?
Les théologiens n'ont pas toujours été unanimes. Plusieurs, avec Scot, Durand, de la Palu, etc. admettaient qu'une simple créature ornée d'ur.e grâce éminente pourrait offrir une safisfaction adéquate, de condigno, pour le péché mortel. Aujourd'hui l'accord devient plus complet, si bien que le concile de Cologne, de 1860, a cru pouvoir écrire sans aucune hésitation : « Nul autre qu'un Dieu-Homme ne pouvait satisfaire en rigueur de justice. »
Il serait peu utile de signaler en détail les divergences des écoles, les nuances particulières avec lesquelles on a conçu le problème et proposé les preuves. Plusieurs de ces théories n'ayant désormais qu'un intérêt historique, il nous suffira d'établir la doctrine qui reste de plus en plus incontestée.
POUR REPARER LE PECHE .MORTEL D UNE MANIERE CONDIGNE, IL FAUT UNE PERSONNE D'uNE DIGNITÉ INFINIE.
Saint Thomas apporte cette première raison : Par le péché, la nature humaine est perdue, ruinée, corrompue tout entière. Or, l'action d'un pur homme ne peut réparer un tel désastre : la nature, en effet, a une sorte d'infinité, attendu que les individus peuvent en être multipliés 'à l'infini, sans mesure et sans limite, tandis que l'action d'un homme n'aura qu'une efficacité bornée (1).
La preuve est démonstrative dans l'ordre actuel du plan divin, où les mérites et les satisfactions ne durent pas indéfiniment, mais s'arrêtent à un terme fixé par la Providence. C'est dans cette hypothèse, la seule réalisée, que se place saint Thomas, et en ce sens l'argumentation est inattaquable.
Elle perdrait sa valeur dans la supposition faite plus haut de créatures capables de satisfaire, sans aucun arrêt, pendant toute l'éternité. Les indivi-
,(1) 8. TnOM., III, Sent., diat. 20, q. I, art. 2.
dus de notre espèce peuvent se multiplier à l'infini, c'est vrai; mais il est vrai aussi que les actes réparateurs de ces créatures exquises se multiplieraient plus rapidement encore et en nombre et en intensité. La somme des individus réalisés restant toujours finie, on ne voit pas pourquoi l'efficacité de ces actes, toujours renouvelée et partant toujours inépuisée, serait insuffisante pour nous réparer tous.
Saint Thomas ajoute une autre raison fondamentale et absolument démonstrative dans toute économie et quel que soit le plan adopté par la Providence. Elle se tire de l'offense infinie que le péché mortel fait à Dieu.
Il est bien ifianifeste que le péché par de nombreux côtés reste toujours fini. Les facultés dont il procède sont limitées et bornées, les actes euxmêmes, ainsi que la conversion vers le bien .périssable et l'attachement désordonné aux créatures, sont finis, les biens dont il nous dépouille, la grâce sanctifiante et les dons qui l'accompagnent, quoique très précieux, sont finis. Mais, pour apprécier le dommage, l'injure, l'offense, iî faut considérer, non pas précisément l'acte et le sujet, mais la valeur de l'objet et la dignité de la personne qu'on attaque. Une comparaison mettra en relief cette importante vérité (1). Voici troiF
(1) Cf. SALMANTICENSES, De Incarnat. , disp. I, dub. IV, il. 42.
tableaux de prix différents : l'un, chef-d'œuvre d'un maître, est estimé à 1.000 francs; l'autre, travail d'un peintre de second ordre, vaut 100 francs; le dernier, ébauche d'un débutant, est de 10 francs. Je les brise tous les trois d'un seul coup. L'acte est le même; l'injustice et le dommage causés se mesurent donc à la valeur des objets détruits. Si je brisais un tableau d'une valeur infinie, je serais responsable d'un dommage infini. Il en est de même pour l'offense; elle est proportionnée à la vaTeur de la personne outragée, c'est-à-dire à sa dignité. Si la dignité est infinie, l'offense l'est aussi, comme l'injustice serait infinie si l'objet volé ou détruit était d'un prix infini.
C'est ici que vaut l'adage : Honor est in honorante, injuria in injuriato; l'honneur se mesure à la personne qui honore et l'offense à la personne offensée. Un comte se présente devant le Souverain Pontife pour lui rendre hommage; un roi survient dans le même dessein. Les actes de soumission et de respect sont les mêmes, la personne ' honorée est la même; l'honneur rendu est-il du même ordre dans les deux cas? Assurément non.
Pourquoi donc? Parc€ que dans le second cas la personne qui honore est d'une dignité plus excellente. C'est le contraire dans l'offense; elle se prend du côté de la personne offensée. Voici Nogaret qui, dans un même accès de fureur, donne, je suppose, un soufflet à son valet et un soufflet
à Boniface VIII. Même insulteur et même acte; l'offense pourtant est incomparablement plus grave dans le dernier cas, parce que la personne outragée est d'une dignité incomparablement plus haute. Ces exemples font ressortir l'évidence de la maxime : Honor in honorante, injuria in injuciato.
Et maintenant, quelle est la dignité lésée par le péché mortel? N'est-ce pas une dignité, une majesté infinie? Le péché, dit saint Thomas, parce qu'il est commis contre Dieu, a une certaine inrinité, à cause de l'infinitQ de la majesté divine; l'offense, en effet, est d'autant plus grave que l'offensé est plus digne (1). » Ce n'est pas là une affirmation isolée; le Docteur angélique l'avait posée déjà dans ses autres écrits. Il disait dans son commentaire sur les Sentences : « Le péché a une certaine infinité, et cela tient tout d'abord à l'infinité de la majesté divine offensée par le mépris de la desobéissance; plus grand est celui contre qui l'on pèche, plus grave devient la faute (2). >' Il y revient dans les Questions Dispu-% tées : « Puisque Dieu dépasse la créature à l'infini, l'offense de quiconque pèche mortellement contre lui est infinie, à cause de la dignité de Dieu, auquel le pécheur fait injure en le méprisant, lui et son précepte. C'est pourquoi les forces hu-
(1) s. THOM., III p.. q. I, a. 2, ad 2.
(2) III. Sent., dist. 20, q. I, a. 2.
maines ne suffiront jamais pour réparer une telle offense (l). »
Plusieurs auteurs se sont mépris sur la pensée de saint Thomas, parce qu'il dit : une certaine infinité, infinitatejn quamdam. L'expression cependant ne doit pas étonner, le correctif s'impose, attendu que le péché mortel, nous l'avons dit, par de nombreux côtés reste limité et fini. Ce n'est point dans l'ordre de l'être, mais dans l'ordre du mal que l'offense a une infinité. Les raisons que fait valoir le saint Docteur et les comparaisons que nous venons de développer montrent qu'il s'agit bien d'un mal infini, puisque c'est le mal de Dieu, d'une offense infinie, puisqu'elle lèse une majesté infinie. D'autre part, on comprend que tous les péchés ne soient pas égaux, qu'il y ait des degrés dans les fautes, puisque les actes sont finis et que dans l'offense il s'agit seulement d'une infinité morale et non point d'une infinité physique.
Ces principes établis, il devient manifeste qu'aucune créature ne sera jamais capable d'égaler la réparation à l'outrage. Nous avons expliqué l'axiome : l'honneur est proportionné à celui qui honore. Les hommages, les réparations, les satisfactions d'une personne créée, restant toujours bornéescomme elles, ne seront jamais de la taille d'une offense infinie.
(1) Qq. Vis-V; De Verit.. a. 28, a. 2.
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On a objecté que la charité parfaite répare, équivalemment, tout le mal produit par le péché mortel. Le péché avait détourné entièrement l'homme de Dieu pour l'attacher à la créature; la charité le détache du bien périssable pour le tourner entièrement vers Dieu. Il semble que tout est rétabli, tout réparé, qu'il y a égalité entre la satisfaction et la faute.
Telle est aussi, et sous une forme encore aggravée, la théorie d'Auguste Sabatier et des rationalistes : « H n'y a dans le monde moral et devant le Dieu de l'Evangile d'autre expiation que la repentance, c'est-â-dire ce drame intérieur de conscience où l'homme meurt au péché et renaît à la vie de la justice (1). »
C'est méconnaître la malice du péché. La conversion totale vers Dieu par la repentance et la charité ne compense pas l'injure que l'homme a faite à son unique Maître en se séparant totalement de lui. Même dans l'ordre des choses humaines, satisfaction exige plus que simple restitution : un ouvrier a ravi, par violence, mille francs à son souverain, il n'aura pas satisfait en rendant cette somme ; d'autres actes s'imposent. Ainsi, dans notre cas, la charité restitue à Dieu, mais ne satisfait point. Pour qu'il y ait satisfaction complète, il faut que l'hommage, l'honneur, l'amour,
(1) August-e SABATIEE, La doctrine de l'expiation et son évolution historique, p. 107.
rendus par la charité soient aussi grands que l'outrage infligé pa'V la îaute. Mais nous venons de voir qu'ils ne pourront jamais être de cette taille, puisque l'injure, proportionnée à la majesté offensée, est infinie, tandis que les actes réparateurs restent toujours limités et imparfaits, comme la créature qui les produit.
Ainsi, toutes les saintetés accumulées, toutes les pénitences, tous les amours, tous les martyres, sont radicalement ei à jamais incapables d'expier un seul péché mortel.
Certains théologiens, pour démontrer notre thèse, recourent h ce principe : la satisfaction, pour être complète, rigoureuse, doit se trouver^ sur le même plan et dans le même ordre que l'offense; il est clair qu'elle ne pourra jamais ni l'égaler ni l'atteindre, si elle est dans une autre sphère et à un niveau plus bas. Les satisfactions de toutes; les créatures resteront toujours dans un autre plan que celui de l'offense, un plan nécessairement inférieur, puisque l'injure va contre Dieu et que la réparation ne sort pas de l'ordre humain. Donc, impossibilité de satisfaire complètement (IV
— L'argument est plausibîe, même démonstratif, à la condition qu'il se rattache à la preuve fondamentale que nous venons d'exposer. Pour-
(1) Cf. SrAEEZ, TIe Incarnat., disp. 4, seot. 7: P. BILLOT, De Verho Incamato, q. I, thés. II, § II.
quoi l'offense est-elle d'un ordre entièrement transcendant, au-dessus de toutes les satisfactions créées? Parce qu'elle se mesure à la personne offensée et participe à son infinité. Si elle n'était que limitée, pourquoi les hommages de ces créatures idéales que nous supposons en état de mériter et de satisfaire pendant toute l'éternité n'arriveraient pas enfin à l'atteindre et à l'égaler? Dieu esL dans un ordre toujours supérieur à l'ordre créé parce qu'il est infini^ t'offense reste dans un ordre toujours transcendant, parce qu'elle est infinie, tandis que les satisfactions des créatures les plus parfaites restent bornées, comme elles (1).
— On ajoute : Il doit y avoir une certaine égalité entre celui qui satisfait et celui qui a été offensé; pas de satisfaction rigoureuse s'il existe entre les deux une distance infranchissable. C'est bien le cas entre la personne divine offensée et la personne humaine qui répare (2).
• — Si cette raison est poussée jusqu'aux dernières conséquences, il faudra conclure que la créature ne pourra jamais satisfaire même pour un seul péché véniel.
En effet, entre la personne offensée par la faute la plus légère. Dieu, et la personne qui satisfait, l'homme, la distance est absolument infranchis-
(1) Cf. SALMANTICENSES, De Incarnat., disp. I, dub. IV, nis 61, 88; GONET, disp. IV, a. -L, nis IV, 88.
(2) Cf. HUETEE, n. ^84, TANQtTEEEY, n. 178.
sable, l'ordre est entièrement différent. Et cependant il est communément admis que le juste peut satisfaire pour le péché véniel, parce qu'il n'a point mis dans cette faute une offense infinie, ayant respecté la fin dernière et n'ayant point préféré la créature à Dieu (1). L'argument, prouvant trop, ne prouve rien.
La raison fondamentale pour le péché mortel est donc bien celle de l'école thomiste : l'offense est infinie à cause de l'infinie majesté qu'elle outrage.
la satisfaction rigoureuse demande l'incarnation
Il reste acquis désormais qu'il faut, pour réparer la faute grave, une personne d'une dignité infinie. Cela suffit-il ? Dieu, restant en lui-même,
(1) C'est bien l'enseignement commun que le juste peut satisfaire pour le péché véniel même de condigno, quoiqu'il ne puisse offrir à Dieu une satisfaction qui soit ad strictos juris apices, puisqu'il a reçu comme don gratuit le principe même qui lui permet de mériter et de satisfaire. Cf. SalmAN- TICENSES, nis 129, ss.
peut bien pardonner et remettre l'injure infinie, mais il ne saurait satisfaire. C'est que les satisfaction/s, les iréparations, les excuses, les honneurs, s'adressent à un supérieur et Dieu ne peut relever que de lui-même. Il faut donc qu'une personne d'une dignité infime prenne une nature créée, dépendante, soumise à un maître. Parce qu'il y a nature inférieure, les actes peuvent aile." à un supérieur; parée qu'il y a personne infinie et que toutes les actions appartiennent à la personne, selon l'axiome : acdones sunt suppositorum-, les satisfactions et les mérites ont une infinie valeur. Le problème est ainsi résolu pour quiconque a une notion exacte de la personne : « Les droits et les devoirs sont attribués à la personne, mais seulement en raison, au titre de sa nature, considérée en elle-même, dans son essence ou dans ses qualités. Les droits et les devoiirs se diversifient donc selon la diversité des natures. Conséquemment, dans la Trinité, où trois personnes subsistent oonsubstantiellement dans une seule et même nature, il n'y a qu'un droit indivisible. Dans le Verbe Incarné, au contraire, où la même personne subsiste en deux natures, il y a diversité de droits et de devoirs. En tant que nature divine, la personne du Verbe ne peut rendre aucun devoir religieux à la sainte Trinité; mais en tant que subsistant dans la nature humaine, la personne du Verbe endosse ses devoirs, et, comme inférieure,
peut et doit adorer (1). » Elle peut, au même titre, offrir à Dieu des réparations. Celles-ci maintenant seront égales à l'offense. Mesurée à la dignité infinie de la personne outragée, l'offense est infinie, mesurée à la dignité infinie de la personne divine qui répare, la satisfaction est infinie. Il y a donc payement rigoureux et total; la réparation, enfin, est de condigno.
Quelle doit être la nature assumée par la personne divine ? Puisque le mérite et la satisfaction sont des actes essentiellement libres, la nature doit être douée d'intelligence et de volonté, ces deux facultés souveraines dans lesquelles résident la liberté, l'obéissance, le commandement^ Dieu pourrait bien, dans sa toute-puissance, s'unir à une nature irraisonnable, mais, dans ce cas, il n'y aurait pas rédemption, parce que de cet être sans pensée ne sortirait jamais l'acte moral qui mérite, expie et satisfait (2 .
Avec une nature angélique, le Verbe divin pourrait satisfaire; puisqu'il y a chez l'ange intelligence, volonté, actions morales, et Dieu pourrait accepter cela comme rançon de nos fautes.
Une objection .?e présente : Les actes satisfactoires doivent revêtir un caractère pénal, qui ne va pas sans la douleur. Le pécheur ayant cherché
(V) 3. GEIMAL, s. m., Le Sacerdoce et le Sacrifice de Notre- Seigneur Jésus-Christ, pp. 105-106, not. Parie, BEATJCHESNE,
(2) Of. 8. THOM., III P., q. 4, et fies commentateurs.
un plaisir coupable dans le bien créé, il faut, pour rétablir l'ordre, subir une peine et des souffrances proportionnées.
— Ce qui est essentiel dans la satisfaction, c'est que la réparation soit égale à l'offense. Du moment qu'une personne infinie offre dans une nature créée des hommages infinis, la satisfaction est, à coup sûr, de la taille de l'injure, l'ordre est reconstitué et les droits de la justice n'ont pas d'autres exigences absolues.
La question d'une peine à subir, quoique importante, est donc secondaire. D'ailleurs, la nature angélique, soit du côté de l'intelligence, soit du côté de la volonté, peut éprouver des contrariétés qui seront de vraies souffrances spirituelles et que Dieu pourra accepter comme une expiation pénale pour le plaisir criminel goûté par le pécheur dans le bien périssable.
On voit donc que, absolument parlant, un Dieu fait ange aurait pu racheter le genre humain.
Mais, si nous sortons de l'ordre des possibilités métaphysiques pour rentrer dans celui des réalités et des utilités pratiques, nous devons convenir qu'il fallait un Dieu-Homme pour réparer les hommes; que la Rédemption ne devait pas se faire sans l'Incarnation. D'évidentes et magnifiques convenances réclament que le Rédempteur et les rachetés, le Sauveur et les sauvés, le Sanctificateur et les sanctifiés soient de la même nature :
Qui enimr sanctificat et qui saîictificannur ex uno omnes (1).
Le Sauveur sera semblable en tout aux sauvés, hormis le péché, afin que, connaissant par expérience les infirmités de leur nature, il puisse mieux compatir à leurs misères, comme un frère, intéressé par devoir de famille à ceux qui communient à sa chair et à son sang (-2).
Il doit être aussi un maître, un pédagogue pouer le genre humain. C'est le titre que les Pères se plaisent ,à donner au Rédempteur, et Clément d'Alexandrie a tout un livre qui roule sur cette idée (3). Il faut, pour cela, que le Verbe se revête, non point de la nature invisible de l'ange, mais de notre humanité sensible, par laquelle il pourra se manifester au monde et lui parler.
La satisfaction sera plus convenable et la sagesse de Dieu éclatera davantage, puisque le salut renaît du principe même d'où était venue la perdition : de la nature humaine étaient sorties l'offense et la mort, d'une nature humaine épousée par un Dieu vont sortir la réparation et la vie.
De plus, s'il est juste que toute satisfaction parfaite exige des peines et des souffrances, il convient que la satisfaction pour des hommes s'opère par les souffrances d'une nature humaine. A ce
(1) Hehr., II, 11, Cf. S. THOM., Comm. in. h. I.; F. PRAT, La Théologie de saint Paul, pp. 528-529.
(2) Hehr., II, 12-1h.
(3) Le Pédagogue, P. G.. VIII.
titre, Dieu devait prendre notre chair. « Oui, dit saint Thomas, parce que c'est la chair de l'.humanité, elle est très convenablement offerte pour les hommes, de même qu'elle est prise par eux sous les voiles du sacrement (1). »
Enfin, nous savons qu'une satisfaction pénale, capable d'apaiser la justice infinie et de réconcilier l'homme avec Dieu, doit être un sacrifice. Or,' dans l'humanité, le sacrifice est sensible, et, dès lors, en prenant une nature passible et mortelle, le Verbe choisit une matière tout à faij. apte à l'immolation. Gomme cette chair est innocente elle-même, elle sera très efficace pour effacex les fautes des autres hommes ; comme c'est la chair d'un Dieu, elle sera infailliblement acceptée de Dieu, à cause de l'ineffable charité de Celui qui l'offre (2).
Saint Aug-ustin fait ressortir admirablement ces belles harmonies : « Que pouvait-il y avoir de plus convenable à immoler pour les hommes qu'une chair humaine et mortelle ? Quoi de plus pur pour laver nos iniquités 'que cette chair immaculée, née dans le sein d'une Vierge sans aucune contagion de la concupiscen<^e charnelle ? Quoi de plus agréable à Dieu que la chair même de notre Sacrifice, le corps même de notre Prêtare ? » (3).
(1) s. THOM., III, p., 948. a. 3.
(2) Id., ilid.
(3) S. AUGUSTIN. IV De Trinit, c. XIV; P. L. XLII. 901.
Voilà notre démonstration achevée : la satisfaction rigoureuse pour le péché mortel demande l'Incarnation, exige les actes d'un homme et d'un Dieu, c'est-à-dire les actes d'une nature humaine, capable d'offrir à la Trinité des hom mages et une expiation pénale, et d'une personne divine qui confère à ces œuvres une valeur infinie. Unde oportuit ad condignam satisfactionem ut aclus satUfacienlis hdberet efficaciam infiniiam ^ utpote Dei et hominis cxistcns (1).
r, ENSF.IGXEMEXT DES PERES ET DES DOCTEURS
Cette doctrine ne laisse pa? que d'être fondée sur l'enseignement de la tradition. Lres Pères ne se proposaient pas d'esquisser la philosophie ^e la satisfaction, te.rme qui n'a pas encore sa signification théologique; mais, sans s'arrêter à nos distinctions entre les nécessités métaphysiques et les convenances morales, ils ont reconnu que, en fait et dans le plan actuel de Dieu, l'expiation du pé-
(1) s. THOM., III p., q. 1, a. 2. ad. 2.
ché et le payement de notre rançon ne pouvaient être que l'œuvre d'un Dieu fait homme.
L'écrit connu sous' le nom d'Epître à Diognète établit déjà ce principe : « Quel autre pouvait nous justifier, nous pécheurs et impies, sinon le seul Fils de Dieu (1)? »
Origène renchérit : Lre péché une fois entré dans le monde exigeait nécessairement une expiation, et celle-ci ne se fait que par une victime. Il fallait donc trouver une victime de propitiation pour le péché... Mais quelle victime ? Il n'y a que l'Agneau de Dieu qui ijuisse effacer les péchés du monde entier : Unus est Agnus qui totius mundi potuit au ferre peccatum (2).
Saint Athanase touche, à maintes reprises, notre sujet.
Puisque la créature ne peut sauver la créature, il n'y a que le Verbe divin qui puisse tout restaurer en sauvegardant les droits de Dieu f3'i Pour cela, il faut que le Logos soit uni à une chair humaine qui puisse être immolée en victime et être offerte pour nous tous. Les droits de Dieu seront ainsi sauvegardés : d'une part, la mort du Sauveur paie la dette de tous, et, d'autre part, la mort est vaincue à cause du Verbe, qui habite la chair di: Christ (4).
(1) Epist. ad. Diogn., IX. 4.
(2) OEIGEN., Tn Num., Homil. XXIV, n. 1 ; P. G., XII, 755-759.