‹ Le mystère de la rédemptionChapitre 20 sur 78 · P. G., XXV · texte numérisé non relu

P. G., XXV

(5) ETTSEB., Demonstrat. Evang.; P. (?., XXII, 724-725.

Nous entendons le même écho chez saint Grégoire de Nysse : Jésus-Christ s'est offert lui-même en rançon pour nous. Aussi bien devons-nous vivr^ pour lui, lui qui nous a acquis comme sa propriété, par un admirable échange, en donnant pour prix sa propre vie (l ).

La rançon suffisante pour tous les hommes, s'écrie saint Basile, la rançon unique, la voici, on l'a trouvée : c'est le saint et très précieux sang du Seigneur Jésus-Christ. Voilà pourquoi nous sommes achetés à un prix inestimable... Regardez ce prix qu'il a fallu payer pour votre rachat; reconnaissez votre dignité : Vous qui valez le sang du Christ, ne devenez plus l'esclave du péché ''2-.

Saint Chrysostome ne se contente pas d^affîrmer le dogme de la substitution, il le dramatise. Voici un brigand sur le point de subir la mort, un roi lui substitue son fils unique et transporte sur l'innocent la ];>eine du coupable. C'est ce que Dieu a daigné faire; les hommes devaient être punis, il a donné son fils à leur place... Jésus-Christ, de son côté, se livre volontairement pour nous, comme un ami héroïque, qui, voyant un condamné à mort, s'offre de lui-même à prendre sa place pour l'artracher au supplice (8).

(i) Cf. GEEGOE. NTSS-, De Perject. Christian, forma; P. G.. XLVI. 261-262.

(2) BASIL., In p.<alm.. XLVIII, 4-8; P. G., XXIX, 410-411, 452.

f3) Homil. VII in lit., 3; P. G., LXII, 537; — et Homil. III in Gai., 3; P. G.. LXI. 652-653. *

Pour saint Cyrille d'Alexandrie, Jésus-Christ est rechange de notre vie à tous, notre rançon surabondante; nous avons payé en sa personne la peine due à nos péchés, en sorte que Dieu n'a pas à en exiger d'autre (1).

Les Pères Latins traduisent dans leur langue moins riche, plus précise, le même enseignement. Le Christ, dit saint Ambroise, a souffert pour nos péchés; il a été fait péché pour nous, non pas qu'il soit devenu péché, mais parce qu'il a pris la peine de nos péchés, de même qu'il a été fait malédiction en portant la malédiction qui pesait sur nous. Nous avions contracté une dette de sang; le Seigneur est venu, il a payé à notre place, en offrant son sang pour nous (2k

Saint Augustin exprime sa pensée dans ce style plein d'antithèses qui donne plus de vie et plus de relief à la vérité : Si le Christ n'avait pas payé ce qui n'était point sa dette, il ne nous aurait pas délivré de notre dette (3;. Il a daigné subir la peine du péché sans le péché... Il veut bien souffrir une mort qu'il n'a pas méritée, pour ceux auxquels il devait donner une vie qu'ils ne méritaient point (4). Il a pris sans la faute le supplice qui

(1) p. G., LXVIII, 293-297. 972, et LXIX, 480, 548.

(2) P. L., XV, 1818; XVI, 828, 833, 299-300. f3) Serm. CLV; P. L., XXXVIII, 845.

(4) « Coinmendans ergo dilectionem in eos quibus erat daturus indehitam vitam pati pro eis voluit indeUtam mortem. » Cont. duas Epist. Pelag., lib. IV, c. II, 6. P. L., XLIV, ffl3.

nous était réservé, afin de pouvoir à la fois effacer notre faute et mettre fin à notre supplice (1).

C'est sQus une forme analogue que ces idées sont» présentées par saint Grégoire le Grand. Le Rédempteur a payé par son trépas la dette du genre humain, et, en subissant une mort qu'il ne méritait pas, il nous délivre de la mort que nous avions méritée (2). C'est bien un innocent qui est puni pour des coupables, mais il accepte tout cela volontairement. D'ailleurs, s'il ne souffrait pas une mort qu'il n'a point méritée, il ne nous délivrerait pas de la mort que nous méritons justement (3).

Saint Anselme, après avoir établi que les œuvres de l'Homme-Dieu ont une valeur infinie (1), montre que tous ses trésors nous sont abandonnés, à nous, ses frères (5). Jésus a pu satisfaire pour nous, parce qu'il fait un avec nous, et qu'en lui la nature humaine donne à Dieu, pour nous, un payement auquel il n'était v^int tenu et que nous devions verser nous-mêmes (6).

(1) « Suscepit Christus sine reatu supplicium nostrum, ut inde solveret nostrum reatum et finiret etiam supplicium nostrum. » Contra Faust., XIV, 4; P. L., XLII, 297. — Pour une étude détaillée, voir E. POETALIÉ, Diction, thêol. : S. A%igustin.

(2) Moral., lib. IV, c. XXIX, 56; P. L., LXXV, 666; — et Eomil. XXXIX in Erang.. 8; P. L., LXXVI, 1299.

(3) Moral., lib. III, c. XXV. 27; P. L., LXXV, 613.

(4) Cur Deus-Homo, c. X.

(5) Cur Deus-Homo. ce. XIX-XX.

(6) Médit. XI; P. L., CLVIII, 764-766.

LA RAISON THEOLOGIQUE

Voilà les preuves de la tradition. Ces témoigna ges nous ont signalé la raison théologique, fondamentale, que nous allons maintenant exposer plus longuement, d'après saint Thomas.

Le Christ et les hommes ne sont qu'un tout, forment une seule personne mystique, ainsi que la tête et les membres. D'où il suit que les satisfactions du Sauveur peuvent se déverser sur tous ses fidèles et leur appartenir comme aux membres de son corps (1).

Tel est le principe qui régit la théorie de la satisfaction vicaire. Il faut se rappeler que Jésus-Christ ast le nouvel Adam, qu'il a été, comme l'ancien, établi par Dieu chef de l'humanité, que nous sommes contenus en lui comme nous étions portés dans le premier homme. De même donc que le péché d'un seul nous fait tous mourir, la justice d'un seul peut se répandre sur tous et rendre à

(1) « Capat et membra sunt quasi una persona mystica; et ideo satisfactio Christi ad omnes fidèles pertinet sicut ad sua membra. » III P., q. 4S, a. 2, ad 1.

tous la vie (1 1. Le Rédempteur a reçu une double grâce : une grâce personnelle, qui le sanctifie luimême, comble des dons surnaturels son âme et ses puissances avec toutes leurs capacités ; une grâce capitale, qui le sacre roi et chef de tous les appelés, et lui donne de mériter et de satisfaire pour eux, de même que les influences de la tête se communiquent aux diverses parties de l'organisme. C'est, en fait, une seule grâce qui exerce ces deux rôles, comme c'est par la même réalité que le soleil est chaleur ^ qu'il réchauffe notre glob3 (2).

Constitué par sa grâce capitale, notre représentant officiel, tous ses trésors peuvent profiter aux membres de la famille humaine, parce que ce sont aussi ses membres à*lui.

Il y a dans ses actes divers genres de valeurs : une valeur satisfactoire, celle qui nous intéresse pour le moment, et une valeur méritoire dont nous aurons à nous occuper dans la suite ; et toutes les deux sont infinies, à cause de la personne infinie dont elles sont la propriété. Ainsi, par vocation essentielle, par droit de naissance, en vertu de la grâce qui l'établit rédempteur, Jésus-Christ a un mandat universel, il est en état de mériter et de satisfaire pour tous les hommes.

La substitution alûr.= devient aussi naturelle (Qu'elle est admirable. — On conçoit difficilement,

(1) Cf. I Cor., XV. 47-49; Fom., V. 15; Ephes., I, 22.

(2) Cf. B. THOM.. ITI P.. qq. 7 et 8.

dira-t-on, que, le fils d'un roi s'offrant spontanément à payer de sa vie la peine capitale méritée par les sujets de son père, celui-ci puisse agréer l'échange. — C'est que la comparaison, utile seulement pour faire comprendre l'amour de Dieu ni de Jésus-Christ à notre égard et employée à ce titre par les saints Pères, cesse d'être exacte dès qu'on l'applique dans l'ordre humain. Ce fils royal n'est pas le mandataire-né, le représentant-né des coupables ; il n'a pas reçu une qualité foncière qui l'établit médiateur ; la substitution ne peut être qu'extrinsèque, purement artificielle, purement légale, sans effacer la culpabilité, sans justifier les criminels devant la conscience. De plus, ce juge, ce roi, simple vengeur de l'ordre et n'ayant point un droit absolu de vie et de mort, ne peut à son gré prendre la vie de l'un pour celle des autres. Le Christ, au contraire, est essentiellement médiateur ; sa mission consistant à nous représenter, il est par destination primordiale, par droit de naissance, notre substitut ; il possède en lui une perfection intérieure qui lui permet, en satisfaisant à son Père, d'effacer nos fautes, de purifier et de justifier les âmes de ceux dont il accepte le supplice.

Il ne s'agit donc pas d'une fiction purement juridique, comme le disent les rationalistes ; la doctrine de la satisfaction est autrement profonde : Jésus-Christ offre à son Père une réparation qui

ist, de sa nature, intrinsèquement suffisante et il sanctifie intérieurement ceux qui sont réellement tes membres.

D'autre part, Dieu intervient comme juge suprême, comme maître souverain de qui relève toute existence et qui, de ce chef, peut très bien agréer l'immolation volontaire du Christ acceptant la mort pous nous l'éviter à nous-mêmes.

Dès lors, l'objection rationaliste (1) que l'innocent ne doit pas être puni pour les coupables tombe d'elle-même, ou plutôt devient un argument de plus en faveur de la doctrine catholique. La justice parfaite, en effet, est intéressée à ce que l'innocent paye pour des coupables dont il est le représentant-né et qui sont comme ses membres. Si le substitut était criminel lui aussi, il aurait besoin de ses propres satisfactions, et le pardon des autres ne pourrait être qu'une œuvre de miséricorde gratuite. C'est précisément parce qu'il est innocent qu'il peut rrous céder sa valeur expiatoire et que notre pardon devient affaire de justice, non moins que de miséricorde : par rapport aux membres, qui n'ont rien payé eux-mêmes, c'est uniquement œuvre d'amour ; par rapport au Chef, qui a versé tout le prix, c'est œuvre de justice. En d'autres termes, Jésus-Christ, notre cau-

(1) C'est celle de SOCIN (PraeUct. theol., c. 16-18) et de ses modernes disciples. Cf. A. SABATIEB, La doctrine de l'expiation, pp. 68 sa

tion, a droit à ce que nous soyons pardonnes ; pour nous, qui n'avojis point satisfait, ce n'est pas en vertu d'un droit personnel que nous recevons la justification, mais en vertu de la charité immense de notre Sauveur. Justice et miséricorde, voilà la merveille de la Rédemption. « 0 ineffable disposition ! s'écrie à ce propos saint Anselme. Le coupable est pardonné parce que l'innocent est flagellé ! Le maître acquitte la dette que le serviteur a contractée ! C'est moi qui ai commis l'iniquité, et c'est vous, ô Jésus, qui payez pour moi et qui subissez mon châtiment ! (1) »

Si la Rédemption, considérée du côté de Jésus- Christ est une œuvre de justice parfaite, il s'ensuit que les satisfactions de notre Chef sont entièrement suffisantes, absolument équivalentes, surabondantes même, pour tous les crimes du genre humain. Telle est la thèse qu'il nous reste à examiner.

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