RÉFUTATION D UNE THEORIE
Pourquoi faut-il que des théologiens de marque aient essayé de rapetisser l'œuvire rédemptrice et qu'ils aient retiré indirectement ce qu'ils avaient d'abord accordé avec l'ensemble de la Tradition ? Les nominalistes et Duns Scot n'ont pas saisi la portée des actes d'un Homme-Dieu. Ils prétendent que ces œuvres n'ont, en soi, qu'une valeur finie et que, si les satisfactions sont regardées comme suffisantes et surabondantes, c'est parce que Dieu veut bien les agréer comme telles, non point par leur nature même et leur prix intrinsèque. Lres Thom'istes, suivis par la plupart des théologiens, enseignent que la valeur foncière des actes est infinie, que les satisfactions sont d'elles-mêmes, par leur nature, équivalentes, surabondantes.
La première opinion a été jugée très sévèrement. Suarez disait qu'elle n'est ni probable, ni pieuse, ni suffisamment conforme à la foi (t). Les écrivains contemporains ne la ménagent pas davan-
(1) SUAEEZ. De Tncarnat., Disp. IV. sect. 3. n. II.
tag€. « Soot énerve la gravité du péché ; il rabaisse le Sauveur à la condition d'une créature, puisque la valeur de son mérite dépend toute de l'acceptation divine. C'est oublier que tout-e action de l'Homme-Dieu, en vertu de l'union hypostatique, a une dignité infinie comme la personne divine à qui elle appartient. Au fond du système de Scot — M. Harnack et le D'' Schwane s'entendent pour une fois à formuler le même reproche — il y avait une fâcheuse tendance au nestorianisme (1) ».
Sans vouloir lui infliger de qualificatif, force nous est de dire que cette théorie est aussi radicalement insoutenable qu'universellement abandonnée.
Inconciliable d'abord avec les conclusions de l'Ecrituire. Saint Jean et saint Paul, pour exalter l'efficacité rédemptrice de la Passion, font appel à la valeur intrinsèque des actes : le sang du Sauveur a une vertu inépuisable pour laver tous les péchés du monde parce que c'est le sang de Jésus, Fils de Dieu (2) ; de même que le pé<;,hé d'Adam par sa malice intrinsèque a perdu tous les hommes, ainsi faut-il que les satisfactions du Christ par leur valeur propire soient une compensation surabondante pour les péchés de tous (3).
Inconciliable également avec les textes des Pères
(1) J. RIVIÊEE, Le dogme de la Hédemvtion, p. 369.
(2) I JOA>-, I, 7.
(3) Rom., V. 15-20.
que nous venons de rapporter. Ils nous ont dit que le rachat du genre humain exigeait l'Incarnation parce qu'aucun homme, aucune créature, ne pouvait payer pour nous. Mais, si les réparation» de Jésus-Christ n'ont qu'une vertu limitée, elles restent dans le même plan que celles des autres hommes, incapables d'égaler l'offense. Pourquoi donc, alors, les proclamer nécessaires?
Si la suffisance ne vient que de l'acceptation de Dieu, pourquoi Dieu ne pourrait-il pas communiquer une valeur de ce genre aux actes d'un pur homme, ou, du moins, aux actes de ces créatures idéales dont nous avons montré la possibilité?
Les Pères nous ont expliqué ensuite que ces satisfactions sont équivalentes, et au-delà, à l'infini, parce que ce sont les œuvres d'un Dieu-Homme. Leur valeur donc ne vient pas de dehors, d'un pacte ou d'une acceptatdon extrinsèque, mais de la nature même des actes, de ce fait qu'elles procèdent d'une personne divine subsistant dans la nature humaine, par la seule raison de l'union hypostatique, proyter unionem ad Verbum, comme parle Clément VI.
Les saints Docteurs nous ont appris encore que la rançon payée par le Christ est plus grande que la dette contractée par le genre humain. Ces paroles ont-elles un sens dans l'opinion des adversaires? L'équivalence, pour eux, se tire uniquement de ce que Dieu agrée ces réparations, à la
façon d'un créancier généreux qui se contente de cent fr-ancs reçus d'un débiteur incapable d'en rendre mille. Si les satisfactions de Jésus-Christ sont, en soi, insuffisantes, il n'est pas vrai que le Rédempteur ait payé plus que nous ne devions : tout au contraire ! Elle n'est plus exacte la parole du grand Ghry&ostome : le payement du ehrist surpasse notre dette plus encofe que le vaste océan ne dépasse une goutte d'eau ! On comprend que, devant ces conséquences, des théologiens se soient indignés contre une si mesquine théorie et l'aient accusée de verser dans le nestorianisme.
Reprenons les raisons théologiques. La satisfaction est suffisante, équivalente, surabondante, lorsqu'elle rend des hommages qui plaisent à l'offensé bien plus encore que ne lui déplait l'offense. C'est ici le cas. La faute déplaît à Dieu parce qu'elle est contre lui et qu'elle l'atteint moralement dans son honneur ; la réparation de Jésus-Christ plaît à Dieu parce qu'elle est pour lui, qu'elle va directement à lui pour l'honorer, et que, dans cet hommage, elle atteint Dieu, non pas d'une manière purement morale comme le péché, mais d'une manière physique et intime, car c'est quelque chose de Dieu, quelque chose uni à Dieu réellement, intrinsèquement, dans l'unité de personne. Oui, sans aucun doute, un Homme-Dieu honorant Dieu lui plaît infiniment plus que ne pourra jamais lui déplaire un pur homme se détournant de lui.
Ce principe nous fait comprendre pourquoi les satisfactions du Sauveur ont une infinité qui <ié passe celle de tous les péchés mortels. L'offense grave est bien infinie, nous l'avons prouvé précédemment, parce qu'elle s'attaque à l'infinie majesté ; mais c-ette infinité du péché n'est que de l'ordre moral et elle n'att-eint pas Dieu physiquement, dans sa réalité même. Les réparations du Rédempteur, bien qu'elles ne soient pas une entité physique infinie, ont cependant une valeur morale infinie, qui se mesure à la dignité de la personne divine honorant et iréparant pour nous, selon l'adage : honor in honorante ; et elles atteignent Dieu dans sa propre réalité, puisque, en vertu de l'union hypostatique, elles ont un contact immédiat, physique, intrinsèque, indissoluble, avec la personne divine, dont elles restent pour toujours la propriété. N'est-il pas manifeste que cette infinité de la réparation doit dépasser l'infinité de toutes les offenses mortelles, qui, malgré ce qu'elles peuvent avoir de malice satanique, ne pourront jamais blesser Dieu que moralement? « Un Dieu humilié devant un Dieu, s'écrie le P. Monsabré, c'est plus que tous les outrages que peuvent inventer les créatures... Ah ! ce n'est pas une rédemption, c'est mille et mille rédemptions que je vois dans ce déluge d'humiliatfons et de souffrances. Touj les péchés du genre humain, les plus déshonorants et les plus monstrueux, ne sont
plus qu'une goutte de fiel absorbée par celte mer immense (1) ».