EN QUOI CONSISTE LA VALFUR INFINIE DES ACTIONS DE NOTRE-SEIGNEUR
Mais il nous faut expliquer plus complètement en quoi consiste cette valeur infinie des opérations méritxDires et satisfactoires de Jésus-Christ.
Gomme il y a en lui -deux natures distinctes, nous devons lui reconnaître aussi deux genres d'opérations (2). Celles de la nature divine sont infinies, éternelles, immuables, puisqu'elles s'identifient avec l'insondable divinité ; mais leur perfection même ne leur permet point d'être méritoires ou satisfactoires, car mérites et satisfactions s'adressent à un supérieur, ce qui ne se conçoit pas ici. Il s'agit donc des opérations qui ont fleuri et se sont épanouies en la nature humaine comme sur leur tige et qui néanmoins appartiennent à la personne divine, à laquelle doivent revenir les œuvres des deux natures, comme au tout unique
(1) Carême de 1881, quarante-neuvième conférence.
(2) Cf. III CONC. CONSTANTINOP. (680); DENZINGER-BAXIs'- WART, 292.
et définitif (1). Ces actions, parce qu'elles procèdent de quelqu'un qui est à la fois Dieu et homme, sont appelées théandriques par les Grecs, deiviriles par les Latins. Expliquons ces termes.
Rappelons, pour éviter toute confusion, que les opérations théandriques se prennent dans, deux acceptions bien différentes. Au sens strict et formel, on désigne ainsi les œuvres de l'Homme-Dieu dans lesquelles la nature divine a la part principale et la nature humaine sa coopération, comme dans les miracles : c'est la nature divine qui ressuscite les morts, guérit les malades ; mais la nature humaine apporte son appoint, soit par un contact physique, quand la main du thaumaturge se pose sur des corps que la vertu invisible va transformer, soit par une intervention morale, des prières, des supplications (2). Dans le sens général, on peut appeler théandrique toute opération libre de Jésus-Christ, quoique la nature divine n'y intervienne pas directement, comme parler, enseigner, souffrir. L'action jaillit de la nature humaine et elle est la propriété de la personne divine : cela suffît pour qu'elle soit à la fois de Dieu et de l'homme, divine et humaine, théandrique.
Pour être théandrique dans le premier sens, l'acte doit impliquer à la fois et la nature divine
(1) En vertu de l'axiome philosopliique : Actiones sunt totorum et suppositorura.
(2) Nous avons apporté des exemples dans notre livre : La causalité instrumentale en théologie, pp. 78 ss.
comme agent principal et la nature humaine comme coopératrice, et la personne divine comme principe plénier auquel tout appartient. Voici l'Homme-Dieu ressuscitant Lazare : la divinité fait le miracle, l'humanité coopère, le tout revient à la personne du Verbe.
L'acte théandrique, au second sens, implique la nature humaine, dont il sort directement (comme une parole, une prière, une souffrance), et la personne divine, à laquelle il appartient et qui lui donne sa valeur.
Pour le but qui nous occupe en ce moment, il suffît que l'acte soit théandrique dans cette dernière acception. Parce qu'il procède librement d'une faculté créée, il honore Dieu comme supérieur et peut mériter et satisfaire ; parce qu'il est la propriété d'une personne divine, il reçoit d'elle une dignité qui n'a pas d'autre mesure que l'infini.
Les satisfactions de Jésus-Christ sont donc des actes théandriques, créés, finis dans leur être physique, attendu qu'ils jaillissent d'une faculté et d'une nature limitées ; mais dans l'ordre moral ils ont un prix infini, à cause de la personne infinie qui se les est appropriés.
Certains théologiens ont prétendu que cette valeur n'est, au fond, qu'une dénomination extrinsèque, comme la pourpre est appelée royale parce qu'elle couvre les épaules d'un roi. C'est vraiment trop rabaisser le prix de notre salut ! La pour-
pre, en devenant l'habit royal, n'a reçu aucune dignité intérieure qui en modifie l'objet et qui en augmente la valeur réelle ; les actions humaines du Christ, parce qu'elles appartiennent à la personne du Verbe, ont un prix intrinsèque qui les rend souverainement agréables à ia divine majesté. C'est de dehors seulement que la pourpre a touché le roi, contact superficiel, passager, accidentel, dont elle n'est ni changée, ni ennoblie ; les actions humaines du Sauveur sont unies à Dieu physiquement, intrinsèquement, par un lien indissoluble, fort comme l'éternité, par l'union personnelle ; en sorte qu'on peut vraiment dire : c'est Dieu lui-même qui agit et qui souffre "dans cette humanité ! Oui, certes, nous estimons à un plus haut prix le sang de Jésus, ses prières, ses larmes, ses souffrances !
D'autre part, nous ne pensons point que cette valeur soit une qualité, un mode intrinsèque, ajoutés aux opérations elles-mêmes, en dehors d« l'union hypostatique. On ne se représente pas ce que serait ce mode. Et puis, si c'est une réalité nouvelle et créée, elle est nécessairement finie, et, partant, radicalement impuissante à conférer une dignité infinie aux œuvres de l'humanité.
Il faut en revenir à cette explication plus simple, et, en définitive, plus profonde : les opérations humaines du Rédempteur, finies dans l'ordre de l'être, dans leur réalité physique, reçoi-
vent en elles-mêmes et intrinsèquement une dignité infinie dans l'ordre moral, de ce seul chef qu'elles sont la propriété d'une personne divine. Les Pères dont nous avons reproduit les témoignages n'assignent pas d'autre raison ; ils tirent la dignité, l'efficacité des œuvres rédemptrices uniquement de ce qu'elles sont theandriques, c'est-à-dire propriétés d'un Dieu, bien que sorties d'une nature humaine.
On comprend ainsi qu'elles soient inépuisables. Revenons à notre principe : actiones sunt swpjpositoTum ; toutes les actions, mérites et satisfactions, sont les œuvres d'une personne divine qui subsiste et agit dans une nature humaine. Leur valeur, par conséquent, est celle d'un Dieu opérant par le moyen de l'humanité. La nature humaine et la personne du Verbe se sont épousées ds manière à former un seul principe total : la nature est ce d'où procède l'acte, le mérite, la satisfaction ; la personne est ce qui agit, mérite et satisfait. L'œuvre satisfactoire est donc bien celle d'une personne divine, considérée, non pas toute seule, mais comme agissant par la nature qu'elle s'est unie. Si la personne divine est regardée toute seule et en elle-même, la valeur de son acte est infinie même physiquement ; mais alors, nous l'avons expliqué, il n'y a pas satisfaction, parce qu'il n'y a ni inférieur ni supérieur. La valeur des actes de la personne divine agissant par l'hu-
manité est limitée dans l'ordre physique, à cause 'des facultés créées qui émettent les .opérations ; elle est infinie dans l'ordre moral, à cause de la personne incréée qui fait siennes les œuvres des deux natures.
Or, pour les réparations comme pous les offenses, c'est le point de vue moral qui est surtout en jeu : le péché produit une offense moralement infinie, bien qu'il ne soit qu'un acte transitoire et borné dans sa réalité concrète ; les satisfactions de Jésus-Christ, quoique limitées dans l'ordre de l'être, offrent à Dieu une réparation moralement infinie pour toutes les fautes du genre humain.
Et cette réparation est surabondante, avons-nous dit, parce que, d'autre part, les actes réparateurs ont une union physique avec Dieu, en sorte que leur infinité surpasse, et au delà de toute mesure, l'infinité de tous les péchés mortels, réels ou possibles.
Puis donc que le Rédempteur a, par ses satisfac> tions, payé à Dieu toutes nos dettes, et plus encore, il est manifeste que nous lui appartenons comme son vrai bien, que nous sommes véritablement sa conquête. Il a un droit réel à ce que le Juge nous pardonne, quoique nous ne puissions invoquer nous-mêmes aucun titre personnel pour que le bienfait nous soit appliqué. Voilà comment se rencontrent la justice et la miséricorde : c'est justice que le Christ soit écouté et ses satisfactions
agréées ; c'est miséricorde qu'il nous communique ses trésors satisfactoires (1).
Cette théologie, sans rien exagérer, nous fait estimer au âela de toute expression la momdre action de notre doux Rédempteur. Ainsi tout se tient, tout est harmonie dans notre doctrine (2).
Cependant, une grave objection se présente. Si tous les actes du Sauveur ont un prix infini, il semblera qu'ils sont absolument égaux, qu'on ne peut établir entre eux aucune gradation, que les satisfactions ultérieures n'ajoutent rien à la première, qu'une seule suffisant pour le rachat Sn genre humain, les autres devenaient superflues.' sans portée.
La difficulté s'évanouit si l'on réfléchit qu'il y a dans les mérites et les satisfactions de Jésus - Christ un double aspect qui nous permet de distinguer en eux une double valeur : la valeur péril) Pour la thèse, d'ailleurs peu importante et sur laquelle tout a été dit, utrum satisfactio Cliristi fnerit ad strictos juris apices, on peut consulter : JEAN DE SAINT-THOMAS, De Incarnat., disp. II; SUAREZ, disp. IV, sect. 5, n. 5, sect. 6, n. 2; GONET, disp. IV, a. IV; SALMANTICENSES, disp. I, dub. VII; BILLUAET, disp. XIX. a. VII; FRANZELIN, thes. XLVII; DOM LAITEENT JANSSENS, De Beo-Eomine, t. II, pp. 783-785,
(2) M. Auguste Sabatier n'avait guère approfondi cett* théologie quand il accusait saint Thomas d'être " plein de contradictions mal dissimulées ». La doctrine de l'expiation, p. 60. — De même quand il raille les doctrines de la rançon et de la réconciliation (pp. 98 ss.), M. A. Sabatier montre qu'il ne comprend rien à la notion du péché mortel. — Nous avons expliqué dans notre précédent chapitre quelle est la malice du péché et comment il faut une réparation infinie pour rétablir entièrement l'ordre brisé par la révolte de la créature contre le Créateur.
sonnelle, qui résulte de l'union avec le Verbe et se mesure à la dignité de Ta personne divine, ainsi que nous l'avons maintes fois expliqué ; la valeur objective, qui tient à l'objet et aux circonstances des actes. La première est invariable, unique, puisque l'union hypostatique est immuable et que la dignité de la personne infinie ne saurait augmenter ; la seconde admet des degrés, de même qu'il y a une hiérarchie dans les objets et les vertus. Ainsi, les actes suprêmes de la Passion, qui 'avaient un objet si noble, une fin si haute, qui étaient inspirés par une si sublime charité, dont les circonstances furent si grandioses, surpassèrent en valeur objective les actes précédents, ajoutèrent aux trésors déjà accumulés, comblèrent la mesure des mérites et des satisfactions.
Un seul acte par sa valeur personnelle pouvait satisfaire, sans aucun doute, pour toutes les offenses possibles (1) ; mais, dans le dessein de Dieu, il fallait atteindre jusqu'à l'apogée de la valeur objective, aller jusqu'au bout de la souffrance, jusqu'au bout du sacrifice, jusqu'au bout de
(1) C'est ce que nous a déjà dit Clémeut VI: « Non gi;ttam sanguinis modicam, quae tamen PEbPTEB TJNIONEM AD YEEBUM pro redemptione totius humani generis eufFecisset. » Kxtrav. com., lib. V, T. IX, c. 2. C'est aussi ce que chante saint Thomas dans cette suave poésie, Adoro te, que l'Eglise a consacrée en l'insérant dans la liturgie:
" Pie Pellicane, Jesu Domine,
Me immundum munda tuo sanguine,
Cujus una stilla salrum facere,
Totwm mundum quit ah omni scelere. »
l'amour par la passion et la mort sur la croix 1 La valeur du premier acte, quoique surabondante, n'était pas désignée comme payement final. Une comparaison fera comprendre cette magnifique économie. J'achète un tableau à un peintre ; à mon tour, je lui rends des services qui, à eux seuls, compensent, et au delà, la valeur de son œuvre. Mais, dans mon idée, ce n'est pas le payement que je destine pour l'image achetée, je ne me tiens pas pour quitte, je payerai encore le prix convenu. Ainsi agit notre généreux Rédempteur. Il n'a pas consenti (et il savait que c'était aussi la volonté de son Père) à se tenir pour quitte à la première de ses actions, si largement suffisante ; il n'a pas voulu la désigner comme solution de notre dette, ayant décrété que le payement complet, tel que le plan divin, le comporte, ne serait achevé qu'avec le dernier soupir au Golgotha. Est-ce que cette surabondance, ce luxe de satisfactions sont inutiles? Raisonner ainsi n'est-ce pas faire injure à l'amour? En allant jusqu'au bout du sacrifice, Jésus procurait à son Père une gloire plus complète ; il donnait aux hommes le témoignage suprême, qui est celui du sang ; il leur parlait un langage plus irrésistible pour les pousser au repentir et à la reconnaissance ; il fournissait aux anges le sujet de nouvelles joies, car une part de leurs délices, comme aussi des nôtres, est de voir quel bonheur c'est pour l'huma
nité d'avoir €u un si aimant et si magnifique Rédempteur (1) !
Pour mieux apprécier ces munificences de la réparation, il nous reste à considérer comment le Sauveur a voulu donner à ces satisfactions un caractère pénal, les transformer en un véritable sacrifice et se faire lui-même prêtre et victime pour nous.
(1) Cette surabondance des satisfactions du Christ demande, pour nous être appliquée, notre coopération personnelle. Xous traiterons ce sujet quand nous parlerons de la délivrance et de la restauratiorr de Thumanité par le Rédempteur et des conditions qu'elles requièrent.
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