LA THEORIE DU SACRIFICE
Le sacrifice désigne un acte extérieur de religion par lequel la créature reconnaît le souverain domaine de Dieu. Telle est l'idée primordiale, la notion fondamentale, qui doit se vérifier dans tous les fitats de la nature humaine.
Même supposée innocente et ornée de la grâce
(1) Cf. s. THOM., III, p.. q. 46, aa. 6 et 7.
sanctifiante, l'humanité dépend essentiellement de Dieu, dont elle reçoit comme une faveur absolument gratuite tout ce qu'elle a de facultés, de vie de mouvement et d'être. La conservation, même pour un seul instant, parce qu'elle est la création continuée, suppose de la part de Dieu un amour infini qui tient à sa disposition une puissance infinie, capable de combler cet abîme infini qui sépare le néant de l'être.
La créature raisonnable, convaincue que son existence est ainsi une aumône, doit remercier le Créateur ; et, comme elle voit avec une entière évidence* qu'elle dépend essentiellement de Dieu, elle doit affirmer pratiquement sa sujétion ^1 professer par un acte extérieur et sensible que Dieu a sur elle un droit total de vie et de mort. Or, la manière la plus expressive de reconnaître ce droit, c'est d'offrir ou, mieux, de détruire en l'honneur de Dieu une chose que nous substituons à notre place et qui est notre vicaire, surtout les choses extérieures et visibles qui servent davantage au soutien de notre existence.
D'où il suit que la matière du sacrifice doit être sensible, afin que le souverain domaine du Créateur soit affirmé extérieurement devant les hommes, pour qui rites et signes sont nécessairement extérieurs. Le sacrifice sera donc lui aussi une offrande sensible, pour être l'acte fondamental de la religion parmi les hommes, laquelle doit être
sensible comme la nature humaine et soumettre à Dieu à la fois âmes et corps.
Certains écrivains ont pensé que ce qui constitue essentiellement le sacrifice c'est avant tout l'offrande, la donation d'un présent agréable au Seigneur, la destruction n'étant que le moyen ou le symbole de l'offrande. Cette théorie a été soutenue récemment encore par M. Bruneau, qui cite en sa faveur Scheeben et Sanz (1). M. Lrépin l'avait déjà exposée dans sa thèse : Vidée de sacrifice dans la religion chrétienne^ principalement d'après le P. de Condren et M. Olier (2) : « On détruit la matière du présent, afin de marquer, en quelque sorte, sa donation à Dieu, comme nous détruisons les grains de l'encens et les réduisons en fumée pour nous délecter de son parfum (3). »
La plupart des théologiens, au contraire, placent dans la destruction la forme essentielle du sacrifice ; et il semble bien qu'ils ont pour eux la raison théologique et le témoignage de l'histoire.
Ce qui domine dans l'idée de sacrifice, ce n'est pas de donner quelque chose à Dieu el de le faire passer en Dieu, comme s'il avait à se délecter de cette offrande. Le Créateur, sans doute, mérite de recevoir les premiers fruits, le premier parfum de ses créatures, comme aussi le premier
(1) J. BBXJNEAU, The sacrifice of Christ, dans New-York Bevîew, janv. 1906.
(2) Lyon, 1897.
(3) Pp. 62, ss.
honlmage de leur virginité ; mais ce qui doit être affirmé avant tout, c'est que la créature, tirée du néant, tient de Dieu tout ce qu'elle possède, quû l'existence lui est continuée comme une largesse gratuite, que Dieu a le droit de lui reprendre ce bienfait, dès qu'il lui plaît.
Or, cette dépendance de la créature, tirée du néant et d'elle-même sujette au néant, ce souverain domaine du Créateur sur la vie et la mort, sont excellemment signifiés et proclamés — non point précisément par l'offrande, car on peut faire des présents à ceux dont on ne dépend pas essentiellement — , mais par la destruction, réelle ou équivalente, des choses qui soutiennent ou alimentent notre vie.
Ceci est encore plus manifeste dans l'hypothèse de la chute. L'homme, déjà sujet au néant par sa condition d'être créé, du fait qu'il offense gravement la Majesté infinie mérite positivement d'être privé de cette existence gratuite, dont il s'est fait une arme contre son bienfaiteur. Si tout homicide est passible de la peine capitale, n'est-il pas évident que l'attentat contre la vie de Dieu ne peut être expié que dans le sang? Or, le péché mortel délibéré est bien cet attentat. Refuser de tenir compte du précepte divin, répondre : Je ne veux pas ! quand Dieu dit : Je veux ! ou bien : Je veux ! quand Dieu dit : Je ne veux pas ! c^est se mettre à la place de Dieu, c'est vouloir détrôner
le souverain Roi, décréter sa déchéance, et, iiTipli-' citement, sa mort, puisque la déchéance d'un Dieu' ne se conçoit pas sans sa disparition et son anéan- ' tissement (1).
Ce ne serait donc pas trop pour le pécheur d'expier par l'effusion de son sang et même par sa destruction totale son crime de lèse-divinité. En un mot, parce que l'offense est infinie, elle exige de la part de la créature tout ce dont celle-ci esl capable en fait d'expiation pénale, par conséquent, le dernier supplice, la mort. L'offrande des présents les plus exquis ne donne pas une semblable satisfaction aux droits essentiels d'un Dieu If.
infiniment outragé.
Ainsi, les deux obligations fondamentales qu'inclut le sacrifice dans notre humanité actuelle, c'est-à-dire adorer et expier (2, ne sont pas remplies suffisamment par le don ou l'offrande, mais réclament encore une destruction ou une immolation.
(1) Pour Quiconçtue analyse très intimement la psychologie du péché, il est manifest-e que la faute grave, bien délibérée et bien consentie, équivaut à une sorte d'idolâtrie ■pratiq,ue. Sans doute, spéculativement, le pécheur peut garder sa foi très vive et reconnaître même sincèrement que Dieu est le Maître Souverain dont les droits sont impi-escriptibles et dont les ordres lient la conscience; mais, en fait et dans son appréciation pratique, il se substitue à Dieu, puisqu'il met sa volonté avant celle de Dieu ; pratiquement, il estime que Dieu lui est moins cher que sa passion; pratiquement,
■c'est lui-même ou sa passion qu'il adore à la place de Dieu.
(2) Les protestants et les rationalistes, ne comprenant pas ces obligations fondamentales ni la malice du péché, doivent, comme fatalement, fausser la notion du sacrifice. — Cf. A. SA3iTIEE, Ta doctrine de l'expiation, p. 9, sa.
Uependant Dieu, non seulement ne demande pas, mais ne permet pas, que notre sang soit versé pour reconnaître son souverain domaine ou pour expier nos crimes : il faut donc nous subroger une créature inférieure, qui sera notre substitut et deviendra victime à notre place.
Pour que nous soyons remplacés plus effectivement dans cette immolation, il faudra réserver comme objets du sacrifice les créatures qui nous touchent de plus près, soit comme soutiens de notre existence, soit comme aides dans notre travail : tels le pain, le vin, le fruit, les animaux.
On voit que l'idée de substitution et l'idée de destruction vont ensemble. S'il ne s'agissait que d'une offrande, la créature humaine pourrait être choisie, de même que les premiers-nés étaient voués au Seigneur ; mais, parce que le sacrifice implique une immolation, l'humanité a dû se substituer des victimes d'un autre ordre qui seront agréées à sa place. Si nous n'avions qu'à remercier Dieu ou à implorer ses faveurs, il nous suffirait peut-être de charger ses autels de présents ; mais, puisque nos deux obligations les plus essentielles sont de reconnaître son domaine suprême et d'apaiser sa majesté offensée, il fauf une certaine destruction : ou réelle, lorsque l'encens est brûlé en l'honneur de Dieu et que coule le sang des victimes, ou équivalente, comme dans la fraction du pain et la libation du vin ; ou to-
• taie, comme dans l'holocauste, ou partielle,
comme en d'autres sacrifices, dans lesquels une