‹ Le mystère de la rédemptionChapitre 26 sur 78 · partie de la victime était réservée · texte numérisé non relu

partie de la victime était réservée

Quoi qu'en aient dit certains modernes trop portés à récriminer contre les théologiens, la théorie de la substitution et de l'immolation est encore celle qui satisfait le mieux la raison et qui répond le mieux aux deux fins essentielles du sacrifice dans l'humanité déchue, où il faut un culte la.treutique et expiatoire.

C'est celle aussi qui est le mieux en harmonie avec les faits le plus universellement constatés. Interrogeons quelques historiens des religions : « Ce qui est caractéristique dans chaque culte, dit l'illustre professeur de Cambridge, William Robertson Smith, c'est le sacrifice ; et ce sacrifice ce n'est pas seulement un don présenté à Dieu, c'est une chose qui est consumée dans le service de Dieu (i). » — Le P. Lagrange, écrit à son tour : « Le sacrifice se trouve dans toutes les religions, et dès l'origine, autant du moins que nous pou vons les atteindre. En fait, il consiste toujours dans une immolation, variant selon la matière offerte (2). »

« De même, l'idée de substitution, ajoute W'. R. Smith, est largement répandue parmi les religions primitives et se retrouve dans les sacrifices d'ado-

(1) Encyclop. Britan., v. Sacrifice.

(2) Les Religions sémitiques, p. 244.

ration aussi bien que dans les sacrifices expiatoires. »

On constate le fait avec une entière évidence dans le sacrifice juif. « La scène si émouvante de l'immolation d'Isaac, le premier-né et la figure de tout le peuple de Dieu, nous révèle le mystère de la substitution, accompli sur l'autel Israélite... Au dernier moment, Dieu épargne la vie humame ; il se contente d'un bélier, offert en holocauste à la place du fils unique. Mais la victime n'a de raison d'être et de valeur qu'en tant que substituée, en tant que représentant Isaac et fout le peuple, pro filio. Les bénédictions divines sont à ce prix. Abraham est béni, non pour avoir offert matériellement le bélier, mais pour avoir sacrifié son fils à Dieu par l'intention... Dans le sacrifice pour le péché, la victime est si clairement suDbtituée à l'homme coupable qu'elle est appelée péché, « pro peccato », comme si l'iniquité humaine s'était transférée en elle (1). »

Immolation et substitution, voilà les notions essentielles qui se retrouvent partout.

Une autre s'y ajoute en fait, celle de l'alliance, comme un effet en quelque sorte infaillible du sacrifice. Parce que l'homme s'est humilié, Dieu est attiré vers lui, disposé à descendre jusqu'à lui ; pr.rce qu'une hostie de propitiation a été of-

(1) J. OBIMAI. he sacerdoce et le sacrifice de Jésus-Clirti't, pn. 29-36;

ferte pour le péché, Dieu consent, non seulement à octroyer le pardon, mais encore à admettre dans son intimité le groupement humain qui vient de sacrifier, et à contracter un pacte avec lui.

Il en fut ainsi chez le peuple hébreu. Dieu voulut sceller le Testament antique dans le sang du sacrifice. Moïse répand sur l'assemblée le sang qu'il a receuilli de l'autel, en disant : Ceci est le sang de l'alliance que le Seigneur a conclue avec vous (i).

On remarque quelque chose d'analogue chez les diverses nations : « Considéré comme une fonction publique, le sacrifice atteste et entretient une alliance véritable entre le dieu et son peuple. L'idée de cette alliance persiste et se laisse reconnaître à travers l'es superstitions les plus grossières (2). »

— Un dernier élément achève la notion du sacrifice. « Cette double idée de substitution et d'alliance est synthétisée et complétée dans le rite qui termine ordinairement le sacrifice antique : en mangeant l'hostie qui lui est substituée, l'homme s'identifie, s'offre et s'immole davantage avec elle ; en mangeant l'hostie devenue chose divine ou sacrée, iTiomme, assis comme un ami à la table de

(1) Exod., XXIV, 4, 8.

(2) Mgr D'HULST, Conférences de Notre-Dame, carême de 1893, p. 41.

Dieu, s€ sanctifie et se divinise en quelque sorte (1). »

Ce point de vue ne doit pas être négligé, et l'on remarquera que saint Paul fait allusion à la communion comme à un complément naturel du sacrifice (2). Mais divers écrivains, surtout parmi les rationalistes, ont exagéré cette idée en prétendant que la communion est l'essence même du sacrifice antique. L'animal sacré totem ayant en lui quelque chose de divin, une sorte de parenté avec le dieu, il suffira de l'immoler, de bo're son sang, pour renouveler îa parenté divine, se réconcilier la divinité, entrer en grâce avec elle et participer à sa vie (3).

Les faits, non moins que la raison, contredisent iet ingénieux système, puisqu'on s'est abstenu régulièrement de boire le sang des victimes et qu'on n'a jamais regardé celles-ci cx)mme des êtres naturellement divins et .ayant' une parenté naturelle avec Dieu (4).

Mgr James Bellord, ancien Vicaire Apostolique de Gibraltar, mort avant la publication de son liv're, avait essayé d'adapter ces spéculations à la théologie, afin, pensait-il, de mieux défendre sur

(1) J. Gbimal, op. cit., sommaire du ch. V.

(2) I Cor., X, 20, 88.

(3) Cf. R. W. SMITH, The Beliqion of Sémites, et aussi IHction., V. Sacrifice: S. REINAGH, Orpheus.

(4) Cf. P. LAGEANGE, Lee Religions sémitiques, pp. 112, es. ; 246, SB. — Quelques remarques sur l'Orpheus, pp. 14, 19, se.

le terrain historique le dogme du sacrifice rédempteur. Il proposa de substituer à la théorie ancienne la théorie banquet : de la sorte, il n'y a sacrifice sur la croix qu'à raison de la dernière Cène, et la messe n'est sacrifice qu'en tant que répétition de 'la Cène.

Cette explication, qui reproduisait la thèse d'un théologien allemand, le Dr. Fr. Renz, fut vivement combattue par le P. Lehmkhul et par d'autres théologiens, de Rome, d'Angleterre, des Etats-Unis, du Canada, dont on peut lire les réponses dans V American Ecdesiastical Review (i).

C'était confondre l'accidentel et l'accessoire avec l'essentiel et le principal. La communion peut bien être 'le couronnement normal et la consommation du sacrifice, elle n'en est pas l'acte constitutif. Ce qui est fondamental dans le sacrifice c'est de reconnaître le souverain domaine de Dieu et d'apaiser sa justice par une immolation et une sorte de destruction. La communion suppose cela : la vidime n'est agréable à Dieu que parce qu'elle lui est offerte et immolée, et la manducation n'est censée déifiante que parce que c'est l'assimilation d'une chose déjà consacrée et immolée à Dieu.

Nous nous abstiendrons d'entrer dans d'autres

(1) Cf. les fascicules d'août 1905. d'avril et de décembre 1906. -^ M. J. BEtJXEAXJ signale aussi cette opinion dans son article de Ncic-York Hoview, janvier 1906.

considérations et d'exposer les multiples théories, car nous n'avons pas à faire ici un traité complet du sacrifice, mais seulement à rappeler les principes, en vue d'établir le dogme du sacrifice rédempteur (1).

Ajoutons que, le sacrifice étant l'acte officiel du culte au nom de la société tout entière, il faut pour i'offrir, pour le faire agréer de Dieu, un ministre légitime, représentant de la société. Si le sacrifice est la fonction auguste et sacrée par excellence, ainsi que le nom l'indique, sacrum facere, l'expression la plus solennelle de la religion, l'exercice le plus relevé, qui adore et apaise Dieu et fait entrer l'Humanité en contact avec son Créa-teur, le sacrificateur aussi doit être un homme sacré, revêtu d'un caractère divin, ayant pour mission et pour vocation de donner les choses sacrées et divines, en un mot, un prêtre, sacerdos, sacra dans.

En expliquant ce qu'est le sacrifice, nous montrons comment il se distingue du sacrement. II a de commun avec lui d'être un symbole sensible,

(1) Pour une étude détaillée on peut consult-er le P. LA- GBANGE, Les Beligions sémitiques; Mgr D'HULST, carême de 1893; le P. GEIMAL, S. M., op. cit.; où l'on trouvera une excellente exposition des divers systèmes, ainsi que de la doo trine catholique.

LE MVSTÈHE DK I.A RÉDEMPTION. — >i .

un rite extérieur de la religion ; mais, tandis que le sacrement est signe de la grâce, le sacrifice est signe de la sujétion de l'homme à Dieu, du pardon qu'il lui demande, de la réparation qu'il lui offre pour l'apaiser. Le sacrement a pour fin la

' sanctification de l'homme ; le sacrifice, le culte divin. Le sacrement produit la grâce par l'efficacité même du rite, ex opcrc operato ; le sacrifice n'est pas, de sa nature, une cause immédiate de sainteté, mais, comme il est une interpellation officielle adressée au ciel, il incline Dieu à nous donner lui-même sa grâce, et il obtient que les mérites et les satisfactions de Jésus-Christ nous

rsoient appliqués. Le sacrement ne profite qu'à celui qui le reçoit ; le sacrifice est utile à la multitude immense pour laquelle il est offert. Le sacrement, plus efficace comme signe pratique et ■ cause de la grâce, n'a point cependant les quatre | grandes fins du sacrifice.

Gelui-çi est d"abord l'adoration expressive qui proclame très haut les droits de Dieu et son souverain domaine, on l'appelle latreiitiqiie ; solennelte action de grâces pour les bienfaits reçus, il devient eucharistique ; il attire de nouvelles faveurs sur l'humanité toujours pauvre et qui n'a d'elle que le néant, il est impétratoire ; enfin, dans l'hypothèse de la chute, il offre une réparation pour nos fautes et nous rendre favorable le Dieu justement irrité, il devient ainsi expiatoire, satîsfac-

ioire, -projpitiatoiTe. Ces trois termes ne traduisent que des nuances de la même pensée : propitiatoire par rapport à Dieu, dont il nous restitue la faveur ; expiatoire par rapport à la coulpe, dont il obtient la rémission ; satisfactoire par rapport à la peine et à la dette, dont il est comme le paiement.

Les sacrifices de la loi mosaïque répondaient à ces quatre fins : au sacrifice latreutique, l'holocauste ; au sacrifice impétratoire et au sacrifice eucharistique, l'hostie pacifique ; au sacrifice propitiatoire, expiatoire et satisfactoire, la victime pour le péché.

Il ressort de toutes ces explications que le sacrifice, pris dans son sens plénier, est plus que la satisfaction. Il implique, comme elle, l'idée de substitution, mais il y ajoute d'autres notions, surtout celle d'une immolation qui adore et expie. Le sacrifice est une satisfaction, mais la satisfaction, même abondante, pourrait, à la rigueur, sortir d'une nature impassible épousée par la personne divine, sans s'accomplir dans l'immolation, en un mot, sans avoir le caractère pénal du sacrifice tel que le connaît notre humanité déchue.

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