LA RAISON THÉOLOGIQUE
Fondé sur ces bases scripturaires, éclairé par ces témoignages des Pères, l'argument théologique
(1) s. GEEGOE. M., Moral., lib., XVII, c. XXX, n. 46; F. L.. LXXVI, 32-33.
(2) S. THOM., III. P., q. 22, 48-49.
devient aussi démonstratif qu'il est intéressant (l). Que faut-il pour un sacrifice? D'abord, une victime sensible. Le Christ est cela par sa nature humaine : il peut bien, à raison de sa divinité, recevoir les sacrifices et les adorations, mais l'im molation répugne à une nature qui est l'Invisible, l'Immortalité, la Souveraineté absolue; en revêtant la forme d'esclave, en prenant une chair passible, il s'est fait la matière du sacrifice.
U faut ensuite l'immolation, pour reconnaître le suprême domaine de Dieu, son droit de vie et de mort, et, dans l'état présent de la nature déchue, pour réparer, par cette sorte de destructioi], l'injure faite à Dieu, attendu que le péché grave, attentat contre la vie divine, mériterait l'anéantissement du pécheur. Or, quoi de plus efficace pour rendre ces deux témoignages, obtenir ces deux résultats, que la passion du Sauveur?
Si un Homme-Dieu subit la mort pour l'humanité, c'est une éclatante démonstration que toutes les créatures, même les plus parfaites, dépendent entièrement du Créateur et souverain Seigneur ; si un Homme-Dieu se voue au dernier supplice à cause de nos péchés, c'est une preuve que toutes les vies humaines sont incapables d'expier et de satisfaire.
(1) Il est par là même la réfutation à la fois positive et rationnelle des théories récentes, telles, par exemple, que les expose Auguste SAB.VTIEB. dans son livre: La doctrine de
Le sacrifice demande encore que la substitution soit assez excellente pour que Dieu nous tienne quittes et que ses droits à lui restent saufs. Nous avons montré, en expliquant la doctrine de la satisfaction vicaire, que Jésus-Christ, chef eî représentant de l'humanité et devenu un seul corps mystique avec nous, comme la tête et les membres, se substitue à nous, en tout, pour adorer, mériter et satisfaire ; et que cette victime d'une dignité infinie offre à Dieu pour nous une compensation surabondante, lui procure plus d'honneur que le péché ne lui a fait d'injure, solde toutes nos dettes, et plus que tout cela, à l'infini.
Enfin, le sacrifice implique une sorte d'alliance entre Dieu et son peuple. La Passion du Sauveur a scellé le nouveau et éternel testament de Dieu avec l'humanité. Les préliminaires en avaient été posés dès le premier instant de l'Incarnation, car Jésus dès lors fut prêtre et commença l'exercice de son sacerdoce ; mais, dans le plan divin, le dernier acte devait être la mort du Christ, et c'est alors que l'Alliance devint définitive. Aussi bien, à ce moment unique de l'histoire humaine où un Homme-Dieu subit le trépas, le voile du Temple se déchire dans toute sa longueur (1), indice dra-
l'expiation et son évolution historique, dont nous avons eu souvent l'occasion de signaler les erreurs. (1) MATTH., XXVII, 51.
matîque que l'ancienne alliance est abrogée et la nouvelle établie, qu'il n'y a désormais plus de séparation entre Dieu et nous et que l'entrée du Saint des saints est ouverte (1).
Le sacrifice doit être offert par un prêtre, ambassadeur attitré de l'humanité auprès de Dieu (2) : Jésus-Christ, pontife par le sacre de l'union hypostatique, représentant-né des fidèles qui doivent être ses membres, a qualité pour offrir cette hostie qui n'est pas autre que lui-même. Il est à la fois prêtre, victime et sacrifice. Le véritable sacrificateur n'est pas celui qui plonge le glaive matériel dans la victime.; ainsi, dans l'ancienne loi, les subalternes qui égorgeaient les animaux n'étaient point les ministres du sacrifice, mais bien les prêtres ou le pontife qui faisaient l'offrande a Dieu. Pareillement dans la passion : les sacrificateurs ne furent pas les bourreaux, dont les actes étaient un crime et un sacrilège ; l'unique sacrificateur ce fut Jésus-Christ en se livrant volontairement à la mort et en donnant son sang pour nous. Disposant d'une puissance infinie, qui peut le soustraire à tous ses ennemis, il renonce do plein gré à une vie que personne ne peut Ini arracher ("3) : c'est donc bien lui qui s'offre, s'im mole, fait l'office cle prêtre.
(1) 0£. Rom.. VII, 1-7; Ga\., II, 19, 20; Fc7;r.. IX, 6, sa., X, 19, as.
(2) B.eTar., V.
(3) « Ego pono animam meam : nemo tollit eam a me, 8ed ego pono eam a meipso. » JOAN., X. 18.
Nous aurons à revenir sur ce sujet, dans le chapitre suivant, à propos du sacerdoce, mais les principes rappelés ici suffisent à expliquer comment la mort du Sauveur est un sacrifice et comment celle des martyrs ne mérite point ce titre.
Bien que plusieurs d'entre eux se soient spontanément offerts au supplice, il n'était point en leur pouvoir d'éviter le trépas ; c'étaient bien les bourreaux qui leur arrachaient la vie. Le Christ pouvait rendre vaines toutes les tentatives de ses ennemis ; même frappé mortellement par eux, il pouvait, en arrêtant les conséquences des blessures, écarter la mort.
Les martyrs n'étalent pas consacrés prêtres pour s'immoler officiellement en l'honneur de Dieu, tandis que Jésus est institué pontife et représentant des hommes par l'autorité divine, pour s'offrir en victime au nom de tous.
Ainsi, le martyre des saints n'est pas un sacrifice, bien que ce soit l'apogée de l'héroïsme ; la mort du Christ est un sacrifice et en même temps un martyre, témoignage suprême donné à la cause de Dieu par un Homme-Dieu (1).
Voilà comment la passion du Rédempteur réalise toutes les conditions du véritable sacrifice et comment Jésus est à la fois le prêtre et la victime, le temple et l'autel,
(1) Cf. s. THOM., lia II ae, q. 124, a. 1.
Prêtre et victime, car c'est lui-même qui offre et qui est offert ; temple, puisque Dieu habite en lui et est honoré en lui de la manière la plus excellente ; autel, car il s'est offert en lui-même et a été arrosé de son propre sang ; I .
Dans une autre acception, cependant, Faute} est î'arbre de la croix, ainsi que s'exprime le concile de Trente (2) ; le temple fut l'univers entier, puisque Jésus voulut mourir hors des portes de la cité, sous les yeux de tous, et dans un lieu exposé à tous les vents du ciel.