LA VRAIE NOTION DU SACERDOCE
En étudiant le sacrifice du Rédempteur, nous avons dû toucher plus d'une fois au mystère de son sacerdoce, mais un sujet si important demande quelques développements.
Le propre de l'office sacerdotal est de donner les choses sacrées : sacerdos, sacra dans. Or, la chose sacrée, auguste, sainte, par excellence, c'est assurément la divinité, le reste ne peut être appelé saint que par rapport à Dieu : les choses sacrées sont donc ou ce qui descend de Dieu vers l'humanité, ou ce qui monte des hommes vers la divinité. D'où il suit que le ministre des cho-
ses sacrées est celui qui établit ce double courant, de Dieu vers l'homme et de l'homme vers Dieu, et qui est par office médiateur entre Dieu et son peuple. Telle est la notion première et fondamentale du sacerdoce (1).
Quelles sont les choses augustes que le prêtre doit faire descendre de Dieu vers nous? DJabord, la science du divin. Les connaissances naturelles viennent, assurément, du premier Auteur, qui nous a infusé des facultés et qui les applique à leurs actes par une motion actuelle et efficace ; mais elles ne sont pas sacrées, parce qu'elles ne nous font point participer à la vie propre et intime de Dieu. Ce qui nous donne cette communication et cet épanchement de Dieu, c'est le surnaturel. Il n'y a donc que la science surnaturelle qui puisse véritablement être appelée sacrée. Lre prêtre donc, homme des choses divines, sera le docteur du surnaturel, celui qui a pour mission d'enseigner la doctrine révélée, cet ensemble de croyances et de mystères qu'on appelle la loi de Dieu. Les maîtres profanes, même entourés de toutes les auréoles et portant le sceptre du génie, ne pourront jamais élever leur enseignement à la hauteur d'un sacerdoce : l'humanité leur refusera ce titre et ne regardera comme prêtres que ceux qui ont la
(1) Proprie offlcium 8ac€rdotis est esse mediatorem inter Deum et populum, in quantum scilicet divina populo tradit, unde dieitur sacerdos quasi sacra dans. >• S; THOMAS., TII: P., q. 22i a. 1:
science du divin, dont les lèvres gardent la doctrine révélée, dont la bouche annonce la loi du Seigneur (1).
Après avoir illuminé l'intelligence, il faut communiquer aux hommes les bienfaits d'en haut qui inspirent la volonté et transforment, en la divinisant, l'âme tout entière : ce sont les dons de la grâce. Le prêtre, en même temps qu'il est docteur, est aussi sacrificateur, soit par une intervention morale, des prières et des supplications qui inclinent Dieu à verser lui-même sa grâce dans les âmes, soit par des rites sensibles, des sacrements efficaces qui sont les canaux et les instruments ae la sainteté.
La grâce est toujours un écoulement de l'amour divin ; mais, si l'homme est un coupable, cet amour est un pardon immense, une insondable miséricorde, qui justifie l'âme et remet la dette d'une offense infinie.
Voilà les principales choses sacrées que le prêtre fait descendre dil Ciel sur l'homme : la science de Dieu, la grâce et l'amour de Dieu, la miséricorde et le pardon de Dieu.
Quelles sont, de la part des hommes, les choses sacrées que le prêtre fait monter vers la divinité? D'abord, la prière, qui est le premier devoir
(1) C'était déjà la conception qu'on se faisait du prêtre dans la loi antique: « Labia sacerdotis custodient scientiam et leaem ex ore ejus requirent. " MALACH., II, 7. — Il s'agit de la science du divin, de la loi révélée.
de la créature raisonnable, le premier acte de toute religion : témoignage d'adoration au Principe suprême de qui vient notre être, protestation d'obéissance au souverain Seigneur, preuve d'amour à notre Fin dernière. Voilà les obligations primordiales de l'humanité. Puisque le prêtre est médiateur et représentant du genre humain, son office est de prier au nom du peuple.
Un autre don, plus auguste encore, qu'il doit offrir, c'est le sacrifice. Nous avons expliqué déjà que le sacrifice est le devoir fondamental de la nature humaine, et dans chacun des divers états qui peuvent être réalisés en elle. Même dans l'hypothèse de l'innocence complète, l'homme est tenu d'offrir à Dieu le sacrifice latreutique ou d'adoration, pour protester de sa dépendance à l'égard du Créateur et affirmer les droits de Dieu sur lui ; le sacrifice d'action de grâces pour les bienfaits reçus ; le sacrifice de demande pour les secours divins nécessaires dans l'avenir.
Si la créature est coupable, comme c'est le cas de notre humanité déchue, il faut encore le sacrifice propitiatoire, expiatoire et satisfactoire.
On voit que le sacrifice complet, avec ses quatre fins principales, résume l'ensemble de nos devoirs envers la divinité. Le prêtre, représentant des hommes auprès de Dieu, doit être essentiellement le ministre du sacrifice.
Ainsi, par leur notion même, le sacrifice et le
sacerdoce, s'appellent mutuellement, comme des réalités inséparables ; et Dieu, soit dans l'ancienne soit dans la nouvelle alliance, a décrété qu'ils seraient indissolublement unis, selon la remarque du Concile de Trente : Sacrificium et sacerdotium lia Dei ordinatione conjuncta sunt ut utrumque in omni lege extiterit (1).
Mais appartient-il à l'homme de se constituej* lui-même médiateur? Qui peut s'arroger le droit d'être l'ambassadeur du surnaturel ? Qui peut se donner des lettres de créance auprès de Dieu? — Seul, l'Auteur du surnaturel peut conférer une telle mission. Pour être prêtre, il faut donc être appelé d'en haut.
Cet appel, qui vient de Dieu lui-même, est cependant manifesté à l'élu par d'autres hommes déjà institués et reconnus comme les légitimes représentants de la société surnaturelle "2 .
Une simple députation ne suffit point : pour que le prêtre soit vraiment le ministre des choses sacrées, il doit recevoir une sorte de sacre intérieur qui le mette en harmonie avec ces réalités divines qu'il doit toucher ou donner. C'est pourquoi de tout temps, l'institution des prêtres s'est faite par des initiations, des onctions, des consécrations : le cérémonial de l'ordination sacerdotalf était un des plus grandioses du rituel mosaïque,
M I CONC TEIDEîîT., sess. XXIII, cap. 1. (2) HeTir., Y. 1-4.
et celui de la loi nouvelle est plus magnifique encore, puisque l'ordre est un vrai sacrement qui imprime un caractère indélébile, participation accidentelle de l'union hypostatique, consécration intérieure, pour le temps et pour l'éternité.
Ces multiples conditions sont réunies dans le texte célèbre de l'Epître aux Hébreux : « Le prêtre est pris parmi les hommes et institué pour les hommes en ce qui est de Dieu, afin d'offrir les dons et les sacrifices pour les péchés ; et personne ne peut s'arroger un tel honneur : il faut être appelé de Dieu comme Aaron (1). »
Voilà la conception véritable du sacerdoce : le prêtre est médiateur entre l'humanité et la divinité ; pris parmi les hommes et institué pour les hommes en ce qui est de Dieu, il établit le double courant du surnaturel, il fait monter vers Dieu les offrandes, et surtout le sacrifice, il fait descendre sur les hommes la grâce et le pardon ; enfin, il doit être appelé de Dieu, vocation qui implique aussi une sorte de consécration intérieure (1).
(1) N'ayant pas à faire ici un traité de sacerdoce, nous ne considérons aue les points de vue oui se rapportant à la Eédemption. Voir, pour une étude plus complète, le P. MONSA- BBÉ, quarante-deuxième conférence. Le sacerdoce de Jés^vg- Christ, et carême de 1886, L'Ordre; J. GEIMAL, Le Sacerdoce et le Sacrifice de Jésus-Christ, Paris, Beaucliesne.