JOAN., XVI
(4) I Epist. JOAN., III, 8.
(5) Coloss., I, 13.
(6) Coloss., II. 15.
délivre ceux qui par crainte de la mort étaient toute Jeur vie soumis à la servitude (1).
Les Pères ont célébré cette victoire sur l'enfer dans un langage enthousiaste. La substance* de leurs discours se ramène à cette pensée que traduisait déjà saint Irénée : Le démon, qui tenait injustement l'homme captif, est lui-même fait captif en toute justice ; et l'homme est délivré de la puissance de son* tyran par la miséricorde divine (2).
Leurs expressions sont parfois même tellement hyperboliques qu'elles semblent réduire toute la Rédemption à une délivrance de l'esclavage du démon. Il est nécessaire d'en examiner et d'en préciser la portée.
On sait comment les interprètent les rationalistes actuels. Ainsi, Ritschl et Harnack prétendent que l'idée d'un prix versé au démon est le fond de la Tradition et que c'est principalement sous cette forme que l'Eglise f)rimitive a conçu l'œuvre rédemptrice. Auguste Sabatier va plus loin encore. « La première période, celle des Pères de l'Eglise, est dominée par la notion mythologiqu./ d'une rédemption payée par Dieu au démon (3). » Il est pénible de constater que ces idées protes-
(1) Hehr. Il, 14-1.5.
(2) Auerustf SiBATIEE, La Doctrine de l'Expiation et son
(3) S. Iren- Adv. Haeres.. lib. V. c. XXI, n. 3 ; P. G.. VII, Evolution historique, p. 90.
tantes ont passé dans l'ouvrage de M. Oxenham traduit par M. Bruneau (1).
La Civiltà Cattalica, du 5 février 1910, a relevé dans ce livre cinq propositions qu'elle juge particulièrement répréhensibles.
1° Les Pères antérieurs au concile de Nioée n'ont laissé dans leurs écrits aucune trace de l'idée que la rédemption soit une satisfaction substitutive, entendue dans ce sens que nos péchés auraient été imputés à Notre-Seigneur (p. 139).
2° Il faut rechercher la première origine de cette théorie dans l'hérésie des Gnostiques (p. 152).
3° La théorie de la satisfaction commence à se montrer dans les écrits d'Origène, mais elle est entendue par lui dans ce sens que le Christ par sa mort a payé une rançon au démon et non au Père éternel (pp. 141-147).
4° Origène, voulant expliquer comment Satan a accepté cette rançon qui devait le priver de son empire sur les hommes, enseigne que Satan fut victime d'une supercherie, c'est-à-dire que le Christ, sachant bien cependant qu'il devait ressusciter des morts le troisième jour, laissa croire au démon que sa sainte âme serait retenue dans les enfers (pp. 148-149).
5° Origène fut suivi dans sa théorie et son explication par tous les écrivains venus après lui jus-
(1) Histoire du Dogme de la Rédemption, Paris, 1909.
qu'à l'époque de saint Anselme (pp. 153, 158), Tout en reconnaissant que l'idée de sacrifioe se développe parallèlement avec celle de la rançon (p. 153), Oxenham soutient que jusqu'à saint Anselme la nécessité de la mort du Christ se déduit toujours de la nécessité de payer une rançon à Satan.
Les premières propositions sont abondamment réfutées dans nos précédents chapitres. Nous avons montré, par une analyse détaillée des textes, que les idées de la satisfaction vicaire et du sacrifice rédempteur sont affirmées, au moins équivalemment, dans les Pères apostoliques, les Pères apologistes et les Docteurs des âges suivants.
Il n'est pas inutile cependant de rappeler ici quelques témoignages dont la Civiltà Cattolica fait très bien ressortir l'importance.
Saint Justin martyr, qui écrivait au milieu du ir siècle, professe résolument le dogme de la substitution volontaire de Jésus-Christ à la place des coupables : Le Père de tous les hommes a voulu que son Christ prît sur lui la malédiction de tous les hommes (1). — N'est-ce pas dire que le Christ se substitue à nous — non pour payer un prix au démon, il n'est pas question de cela ici
(1) s. Justin., Dialog. cum Tryphone, n. 95; P. Q. VI, 791.
LE MYSTÈRE DE LA RÉDEMPTION. — 1 ii
— mais pour nous délivrer de la malédiction que nous avions encourue devant Dieu ?
Remontons à saint Polycarpe, qui représente les Pères apostoliques. — Le Christ, dit-il, a porté en son corps sur la croix nos péchés ; il a tout souffert pour que nous ayons la vie en lui (1). — Peu importe que ce langage soit moulé sur celui de saint Pierre, poun^u qu'il traduise l'idée de la satisfaction. Si Notre-Seigneur porte sur lui nos péchés, il est manifeste qu'il prend notre rôle, se substitue à nous pour nous décharger ; s'il souffre tout afin que nous ayons la vie en lui, il est également évident qu'il se met encore à notre place pour nous délivrer.
L'Epître à Diognète, quel qu'en soit, d'aileurs, le caractère littéraire, rend un témoignage fort J explicite pour cette époque : « 0 immense charité de Dieu ! Il ne nous a pas poursuivis de sa i haine, il ne nous a pas repoussés, il ne s'est pas i vengé ; il nous a supportés avec patience : ému de compassion pour nous, il a pris lui-même nos péchés et il a donné son propre Fils comme prix de notre rançon (2). i) — Ici encore, quoi qu'on prétende, le Sauveur est représenté comme se substituant à nous pour être notre rançon. — Dans quel sens ? Est-ce par rapport au démon ? Il n'est pas fait la moindre allusion à cette théorie.
(1) Patres ApostoUci, édit. FTJNCK, 1901. vol. I. J». 305. (2J Ihid.. p. 147.
C'est par rapport à Dieu, comme l'indique le contexte : il est dît, en effet, que la colère divine s'est désarmée pour laisser la place à la patience et à la miséricorde : 'Neque rejccit neque ultus est, sed patienter tulit, sustinuil, miserans...
La Civiltà Cattolica fait remarquer qu'il ne fut pas besoin d'emprunter aux Gnostiques la doctrine de la satisfaction : saint Polycarpe l'enseigne avec les expressions mêmes de saint Pierre, et il l'avait lui-même apprise de saint Jean l'Evangéliste, dont il fut le disciple et qui l'ordonna évêque.
Nous avons nous-mêmes établi précédemment que cette doctrine est affirmée en substance dans les écrits du Nouveau Testament et jusque dans la prophétie d'Isaïe sur le Serviteur de lahvé.
la théorie des droits d\: démon d'après les pères
Il n'entre pas dans le plan de cette étude, purement doctrinale, de refaire en détail l'histoire de ce qu'on appelle la théorie des droits du dé-
mon (1) ; il suffira pour le point de vue qui nous occupe de résumer exactement la question.
Nous n'avons pas à justifier entièrement Origène ni à défendre les passages où il dit que Notre- Seigneur a payé une rançon au démon en lui donnant son sang et son âme (2). Mais ces textes, justement incriminés, représentent-ils toute la pensée du docteur alexandrin ? Il indique ailleurs, quoique sommairement, l'idée de la substitution. Il applique à Jésus-Christ l'oracle d'Isaïe, et il conclut : « C'est par les souffrances de sa croix que nous sommes guéris, c'est à cause de nos fautes qu'il est livré, c'est pour les péchés du peuple qu'il est conduit à la mort. » Le Christ s'est donc mis à la place des hommes pour porter leurs péchés.
Mais la passion ne serait-elle qu'une rançon versée à Salan? A qui donc Notre-Seigneur s'est-il offert en victime? « C'est à Dieu, dit Origène, que Jésus-Christ s'est immolé en sacrifice de suave odeur (3). » — ■ La passion n'a-t-elle d'autre effet que de payer le créancier infernal ? — Nullement ; elle est un sacrifice qui nous rend Dieu favorable, nous réconcilie avec lui, purifie nos fautes, devient
(1) Nous avons déjà cité à ce sujet l'ouvrage de M. l'abbé Rivière, Le Dogvie de la Rédev^ption, cinquième partie.
(2)0EIGEN., in Matth. XVI. 8; P. G., XIII, 1397-14ffD; in li^m. II, 13, III, 7: P. G., XIV, 911, 945.
(3) OBIGEN., In Levit., homil. I, n. 2; P. G., XII, 408.
une propitiation pour le monde entier et opère la rémission des péchés (1).
Donc, même pour Origène, la Rédemption ne se réduit pas à un simple rachat à l'égard du prince des ténèbres.
Pour montrer avec évidence que la théorie des droits du démon n'était pas la doctrine courante de l'Eglise anténicéenne, il suffit de citer le traité ou dialogue De recta in Deum Fide^ faussement attribué à Origène, mais qui est de la fin du iir siècle et où cette opinion est combattue comme un blasphème : « Le démon a donc reçu le sang du Christ pour prix des hommes ! C'est blasphémer que de proférer une telle sottise (2) ! »
Que pensent à ce sujet, les Pères des siècles* suivants ?
Saint Basile semble bien dire que le Sauveur a payé une rançon au démon pour l'obliger à lâcher sa proie (3). Mais ces expressions ne traduisent pas tout son enseignement ; il déclare dans le même passage que Jésus-Christ a offert à Dieu un sacrifice en expiation de nos fautes (4) ; et il enseigne ailleurs la doctrine de la substitution : le Christ a été blessé afin de nous guérir par ses
(1) OEIGEN., In Levit. homil. IX. P. G.. XII, 523: In Joan. I, 37, VI. 35; P. G., XIV. 85, 292-296; m Rom. III, 8, VI, a. 12; P. G., XIV. 946. 88, 1095.