COMMENT CE DERNIER POINT DE VUE SE RATTACHE AUX PRÉCÉDENTS
Restaurer l'homme, c'est le réintégrer dans sa condition d'origine, lui restituer la grâce et les autres biens gratuits qui devaient former sa couronne dans cet âge d'or de l'innocence.
De quelle manière et dans quel degré la Passion du Sauveur va-t-elle nous les rendre ? Dans l'économie actuelle de notre humanité où il n'y a point de milieu entre l'état de péché et l'état de justice, infuser la grâce à l'homme, c'est effacer le péché. Mais que faut-il pour que le péché nous soit entièrement remis ? Il faut apaiser Dieu, nous le rendre
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propice par un sacrifice parfait, lui offrir une réparation égale à l'ofrense par une satisfaction d'une valeur infinie, ainsi que nous l'avons expliqué longuement. En ce sens, il n'y a qu'un Homme-Dieu qui puisse restaurer l'humanité dans rétat de sainiteté et de justice.
Mais en soi, et en dehors de l'hypothèse du péché, mériteir la grâce à une 'Créatuire ne jsequiert pas nécessairement rincarnation. L'objet mérité étant un bien fini, quoique d'une valeur inestimable, il n'est pas absolument nécessaire que l'action méritoire ait une valeur infinie et sorte d'une personne divine. De même qu'il institua Adam chef naturel de l'humanité. Dieu aurait poi, absolument parlant, établir un homme chef spiirituel et surnaturel 'de tous les autres homimes, avec mission (non pas de satisfaire à leur place pour le péché mortel, nous avons montré que c'est impossible et qu'il faut pour cela un Dieu incarné), mais de mériteir pour eux la grâce et les dons qui en dérivent. Dans cette hypothèse, cet homme, représentant universel de l'humanité, méritant pour elle d'un mérite de condignité, serait, en quelque sorte, le maître de la grâce comme cause morale; il pourrait l'appliquer directement aux âmes ou bien l'enchaîner à des signes et à des rites sacramentels, qui seraient administrés en son nom et agiraient par sa vertu. C'est ce qu'enseigne formellement saint Thomas : « Le Christ aurait pu communi-
quer à ses ministres une telle plénitude de grâce qu'ils auraient pu mériter les effets des sacrements, en sorte qu'à l'invocation de leur nom, les sacrements auraient été sanctifiés, ou bien instituer eux-mêmes des sacrements, ou enfin, donner l'effet des sacrements sans le rite Siaoramentel , par le seul commandement de leur volonté (1) ».
Ce plan, quoique possible et convenable, n'a pas été et ne sera jamais réalisé. Toute grâce, toute vie, tout bien sacramentel, nous viennent de la Passion. Jésus-Christ seul, cause physique principale de la
race à raison de sa divinité, cause physique instrumentale par son h/umanité, est aussi la cause satisfactotre qui répare pour tous les péchés,
omme l'ont établi nos thèses précédentes, et la 3ause méritoire de toutes les grâces, ainsi que nous allons le montrer. Notre restauration dans nos privilèges surnaturels se fait donc par le mé-
ite de Jésus-Christ.
On voit comment toutes ces idées- s'enchaînent ians la doctrine catholique. C'est bien injustement qu'Auguste Sahatier incrimine, à ce propos, la
omme de saint Thomas : « Tous les points de vue
(1) s. THOM., III. p., q. 64, a. 4. « Aliam potestatem habuit ixcellentiae, quae competit ei secundum quod homo, et talem jotestatem potuit ministris communicare, dando scilicet eis antam gratiae plenitudinem, ut eorum meritum operaretur ad acramentorum effectua, ut ad invocationem nominum ipsorum ianctificarentur eacramenta et ut ipsi possent sacramenta instiuere et sine ritu sacramentorum effectum confère solo mperio. »
sont juxtaposés chez Thomas plutôt que conciUés. Les souffrances de Jésus-Christ nous sauvent tantôt per modum satisfactionis, tantôt per modum menti, tantôt fer modum sacrip.cn aut fer modum. redemflionis. Ce qui fait que Harnack conclut : « La doctrine de Thomas laisse l'impression ie quelque chose de chaotique (i) ».
Ces écrivains n'ont pas réfléchi que, pour comprendre pleine-ment la Rédemptic^, il faut considérer successivement ses divers aspects : la satisfaction, qui rétablit l'ordre en offrant à Dieu une réparation égale ài'offense; le sacrifice, qui apaise Dieu et nous rend son amitié; la délivrance et le rachat, qui supposent la satisfaction et le sacrifice, la restauration qui implique le mérite.
Les autres aspects étant déjà étudiés, il nous reste, jwur expliquer théologiquement la restauration du genre humain, à parler des mérites de Jésus-Christ.
l'existence du mérite en Jésus-christ
Il est manifeste que Notre-Seigneur pouvait mériter. Une aetion, pour être méritoire, doit, tout
(1) A. Sabatier, La doctrine de l'expiation et son évolution historique, p. 61, note,
d'abord, être libre et procéder de- la charité dans un sujet qui est encx)re dans' les conditions de la voie. Il faut, en outre, que l'œuvre se rapporte à la gioiro de Dieu et que Dieu l'accepte.
Les actes humains de Jésus-Christ étaient libres, car ils sortaient d'une intelligence parfaitement éclairée et d'une volonté entièrement maîtresse d'elle-même. Quoi qu'il en soit des divers systèmes proposés pour concilier la liberté humaine du Christ avec le précepte que son Père lui avait fait de mourir pour le salut du monde, il est certain que ce commandement n'imposait aucune contrainte, aucune coaction, aucune violence à la volonté; que les actes jaillissaient de leur faculté spontanément et avec une entière aisance; que Notre-Seigneur est mort parce qu'il l'a voulu, librement et par amour.
La charité parfaite animait toutes ses actions. Il possédait dès le premier instant de rincarnation la grâce dans toute sa plénitude, et les vertus, accompagnement de ia grâce, portées au même niveau qu'elle, étaient parvenues au degré héroïque dès l'origine; reine de toutes les autres et informant leurs actes, la charité leur a influé son efficacité à toutes et a orienté tous leurs actes vers Dieu.
Bien que l'âme de Jésus-Christ jouît, dès le commencement, de la vision béatifique, elle a retenu 3omme au dedans d'elle-même sa béatitude, sans
laisser rejaillir sur le corps les effets de la gloire. C'est pourquoi le Sauveur est resté, à bien des titres, dans les conditions de la voie, consentant à travailler, à souffrir et à mourir, comme les hommes qui sont en marche vers le terme suprême.
Toutes ses œuvres étaient ordonnées à la gloire divine. La charité qui est, de sa nature, très active ne pouvait manquer d'imprimer son élan aux actes et de les diriger vers leur fin.
En tant que Dieu, Jésus-Christ ne peut offrir des hommages à son Père, puisqu'il est son égal; mais, à raison de la nature humaine, il peut les lui présenter comme à un supérieur, et c'est ce qui rend possible le mérite et la satisfaction; et, comme par ailleurs, ses actes sont attribués à la personne divine, dont la dignité est infinie, ils ont une infinie valeur, ainsi que nous l'avons expliqué à propos de la satisfaction (1).
Dieu, sans aucun doute, regarde avec faveur des œuvres si excellentes. Si le Christ peait dire Je fais toujours et en toutes choses ce qui est agréable à mon Père : quae placita sunt ei facio sem per (2), à son tour, le Père répond : Tu es mon Fils bien-aimé, j'ai mis en toi toutes mes complaisances, et tout ce qui vient de toi est agréé (3).
(1) Voir le chapitre troisième, nos V-VII.
(2) JOA^., VIII, 29.
(3) MjTTH., III, 17, et XVII, 5; LUC, III. 22, et IX, 35; II, PET., I, 17.
L'ayant, d'autre part, institué chef du genre humain, Dieu doit accepter les actes que la Tête lui offre au nom de ses membres mystiques.
C'est donc une vérité de notre foi que Jésus- Christ a mérité : nous apporterons bientôt les témoignages quand nous expliquerons l'objet et la portée de ses mérites.
D'après l'enseignement commun des théologiens, il a» mérité dès le premier instant de l'Incarnation. On se base sur ce texte do l'épître aux Hébreux : A son entrée en ce monde, il dit : Les hosties et les holocaustes ne vous plaisent point, c'est pourquoi je viens pour faire votre volonté (1).
L'entrée en ce monde est interprétée du premier instant de l'Incarnation. L'épître représente cette offrandiO du Christ à son Père comme souverainement agréable à Dieu, et, partant, très méritoire. D'ailleurs, Notre-Seigneuir possédait déjà toutes les conditions du mérite. Sa science béatifique et sa science infuse lui assuraient dès lors le plein usage de la raison et du libre arbitre; sa charité, portée <?éjà au degré héroïque, exerçait son action et communiquait son influence aux autres vertus pour les orienter vers Dieu et les faire agréer de lui.
Il a mérité, jusqu'à sa mort, par chacun des actes libres de sa volonté humaine. Il n'y a jamais
(1) Hebr.. X. 5.
eu d'interruption; commencés au premier instant, le mérite et la satisfaction se sont renouvelés à chaque opération avec une intensité admirable : puisque, en effet, il y avait toujours connaissance parfaite, usage plésiier et indéfectible de la raison et de la volonté, ces actes étaient libres, la charité, toujours en éveil, les informait sans cesse et les dirigeait vers Dieu, qui les voyant si exquis, ne pouvait manquer de les accepter et de les couronner.
Toutefois, ce furent les actes suprêmes de la Pasision qui comblèrent la somme des trésors méritoires et satisfactoires, et atteignirent jusqu'à l'apogée de la valeur objective, ainsi que nous l'avons exposé précédemment (1).
Mérites et satisfactions s'arrêtèrent à la mort, parce qu'alors Notre-Seigneur sortit des conditions de la voi^.
Il avait déclaré à ses disciples : « Je dois faire l'œuvre de mon Père tant qu'il est le jour; la nuit arrive, où personne ne peut plus travailler !2) ». Cette métaphore du jour désigne évidemment la vie présente, celle de la nuit, le temps de la mort (3). En achevant sa carrière terrestre, Jésus- Christ fixa le dernier terme à cette divine valeur,
(1) Pp. 55 56.
f2) iOAN., IX, 4.
(3) C'est l'interprétation commune des Pères. Voir OEIGEN., Homil. III in ps. 36; P. G., XII, 1346; S. CHEYSOST.. Homil.. LVI, in Joan.; P. G.. LIX, 309; S. ArcrSTIN., Tract., 44, in Joan., 5-6; P. L., XXXV. 1715-1716.
d'ailleurs surabondante, et dont la vertu, toujours efficace, peut sanctifier les hommes pour une éternité (l).
Voyons maintenant pour qui il a mérité, et ce qu'il a mérité.
CE QUE .\OTRE-SEIG.\EUR A MÉRITÉ POUR LUI-iMÊME
Le sens catholique a toujours admis que Notre- Seigneoir, dès le premier instant de l'Incarnation, a ]X)ssédé la grâce habituelle dans tx^ute sa plénitude et joui de la vision béatifique. La grâce et la gloire sont une conséquence directe de l'union hypostatique : une âme qui est unie substantiellement au principe et à la source des grâces ne peut manquer de la grâce un seul instant, comme ce qui touche l'océan ne peut être privé des eaux qui vont abreuver les pays lointains; de même, la cause première de toute béatitude, le Dieu-Homme ne peut laisser manquer un inst-ant son âme de la gloire qu'il accorde déjà à ses sujets, les anges (2).
Ainsi l'excellence du Christ exigeait que la grâce
(1) Beir., X, 12, 88. — Au sujet de la valeur infinie de ses act€B, voir ce que nous avons dit précédemment, ch. troisième, nos V et VII.
(2) Cf. S. THOMAS, III, P., qq. 7 et 10.
et la gloire lui tussent données dès l'origine. Puisqu'il en a joui toujours, il n'avait pas à les mériter.
C'est, d'ailleurs, un axiome manifeste que ■ce qui précède le mérite ne tombe pas sous le mérite. Or, la grâce habituelle précède le mérite, dont elle est le principe et la racine, car le mérite requiert la charité, qui naît de la grâce; la gloire aussi en Jésus-Christ devait p^'écéder le mérite, dont elle était le guide et la lumière; pour qu'un acte, en effet, soit méritoire, il doit être éclairé par une connaissance surnaturelle et celle-ci en Notre-Seigneur n'est pas la foi, obscure, imparfaite et qui ne convient pas à la dignité de l'Homme-Dieu, mais bien la science béatifique, qui entraîne comme conséquence la science infuse.
. Retenons <ionc que Notre-Seigneur n'a mérité pour lui ni la grâce sanctifiante, ni la gloire essentielle.
Ses œuvres admirables ne lui ont donc rien servi pour lui-même ?
Calvin, sous prétexte d'exalter le désintéressement du Sauveur, prétend que sa passion et s^ mort ne lui ont rien mérité et n'ont profité qu'à nous. Tout autre est l'enseignejnent catholique. Le Rédempteur, assurément, a vécu et a souffert pour notre bien, dans notre intérêt, non pour luimême ; mais ce grand œuvre du salut des hommes, qui lui a coûté tant de labeurs et un si cruel
martyre, qui demande tant de vertus poussées jusqu'au sublime, ne pouvait rester sans récompense ; comme le héros qui a exposé sa vie pour sauver la patrie, sans s'occuper de lui-même, mérite que la patrie reconnaissante le couronne à son tour.
Notre foi admet donc que Jésus-Christ a mérité la glorification de son corps, l'exaltation de son nom et l'ensemble de ces biens qui constituent son bonheur accidentel, comme la prospérité de son Eglise, les honneurs, les actes d'amour qu'il reçoit et recevra des anges et des saints pendant toute l'éternité (1). Ces honneurs, il est vrai, étaient, d'une certaine manière, la conséquence de l'Incarnation, car l'union hypostatique demandait que la sainte Humanité, assumée tout entière par la personne du Verbe, fût un jour glorifiée tout entière. Mais cette glorification comportait des degrés, et c'est l'excellence des actes de Notre-Seigneur dans la passion qui lui a valu le degré suprême du triomphe. Il convenait, par ailleurs, que la Christ fût le héros parfait qui acquiert par droit de conquête ce à quoi il peut prétendre par droit de naissance. Ne pouvant conquérir la grâce et la gloire essentielles, attendu qu'elles ne tombent pas sous le mérite, il en a joui par droit de naissance, c'est-à-dire en vertu
(1) Nous reviendrons sur ce sujet, dans le chapitre suivant, en étudiant les Titres du Rédempteur.
de l'union hypostatique. Les autres biens pou vaient être mérités, puisqu'ils n'étaient pas inséparables de l'union et que le Sauveur a consenti à s'en priver pendant longtemps : il les possédera donc par droit de conquête, par ses admirables travaux et sa sublime passion ; bien que, par ailleurs, il lui fussent assu^^és par droit de naissance, en vertu de cette union personnelle qui devait, tôt ou tard, amener la glorification intégrale de l'Humanité sainte.
Voilà l'enseignement de l'Ecriture et de la Tradition ecclésiastique.
Jésus-Christ déclare lui-même qu'il a mérité sa glorification. Au moment de retourner à son Père, il lui dit : « J'ai consommé l'œuvre que vous m'aviez donné à faire ; maintenant, glorifiezmoi (1). » Et, après sa résurrection, il explique l'économie de sa passion aux disciples d'Emmaus : « Ne fallait-il pas que le Christ souffrît tout cela e/, par ce moyen, entrât dans sa gloire (2). »
Saint Jean, dans l'Apocalypse, entend des millions d'anges crier d'une grande voix : « L'Agneau qui a été mis à mort (précisément parce qu'il a été mis à mort) est digne de recevoir puissance, divinité, sagesse, force, honneur, gloire et bénédiction (3). »
(1) JOAX., XVII, 4-5.