‹ Le mystère de la rédemptionChapitre 6 sur 78 · LE CONCEPT COMPLET DE LA RÉDEMPTION · texte numérisé non relu

LE CONCEPT COMPLET DE LA RÉDEMPTION

Il nous faut maintenant analyser les diverses notions qui sont contenues dans le concept complet de la Rédemption. Le mot désigne le rachat d'un esclave moyennant une rançon, un prix convenu. Rédemption dit plus que réparation et restitution. Dieu aurait pu, sans exiger aucune satisfaction, rétablir l'homme dans toutes les prérogatives de l'ét-at d'innocence, lui conférer même des privilèges plus insignes et d'un ordre supérieur : c'eût été plus qu'une restauration, une élévation nouvelle, non point une rédemption. Ce qui caractérise celle-ci, c'est le payement du prix pour la dette contractée, la rançon pour le captif. « Dieu pouvait, dit saint Thomas, adopter un autre pian pour réparer le genre humain, et, s'il l'avait choisi, ce dessein eût été parfaitement convenable ; mais alors c'eût été une délivrance, non pas une rédemption, parce qu'il n'y aurait pas eu la solution d'un prixji). »

Une foule d'idées sont donc éveillées ici : idée

(1) III Sent., dist. 20. q. I, a. 4.

de servitude, idée de rançon, idée de réintégration dans l'état de liberté. Quel est l'esclave, à quelle servitude est-il arraché, à quelle condition primitive est-il rendu, à qui faut-il payer le prix et quel est ce prix ? L'esclave c'est le genre humain perdu par le péché. -Or, le péché inplique deux malheurs. D'abord une souillure dans l'âme {rcatus maculse), avec des tares, des misères, des hontes, des inclinations désordonnées, qui sont la plus honteuse des tyrannies. L'homme est ainsi mené par le mal comme un être vendu, selon cette profonde parole de l'Evangile : Celui qui fait le péché est l'esclave du péché 1 i. Il est pareillement le valet de celui qui lui a inspiré le mal, dont il a écouté la suggestion et dont il est devenu le vaincu : celui qui se laisse vaincre est l'esclave du vainqueur 2 . En second ligu, l'obligation de subir un châtiment proportionné à la faute (reatus poenae} ; et c'est là aussi une cruelle captivité, puisqu'il faut souffrir contre notre gré, contre notre volonté, en quoi consiste la servitude. Le criminel, redevable tout d'abord envers l'offensé, est soumis aussi au bourreau qui inflige la punition. L'offensé ici c'est Dieu ; le bourreau, c'est le démon, auquel Dieu a permis que l'homme ;e livrât par le péché en se sé^iarant de son véritable maître. Tejle est donc la double servitude

(1) II Pet., II, 19. — Cf. Bom., VII, 14. ss.

(2) Evang. Joan., VIII, 54.

à laquelle doit être arrachée la triste humanité : celle du péché et celle du prince des ténèbres (i).

A qui doit être versé le prix du rachat? A celui-là, évidemment, qui est le maître de l'esclave et qui a été l'offensé. Il est manifeste que l'offensé ce n'est pas Satan, mais Dieu seul. Le démon, non plus, n'est pas devenu le maître de l'humanité. Dieu avait bien pu, en toute justice, laisser le pécheur sous la captivité du démon en punition de la faute ; c'est ainsi que, pour avoir refusé à notre vrai Souverain une obéissance qui nous grandissait et nous faisait rois, nous étions tombés sous la tyrannie du séducteur qui nous avait vaincus.

Mais le démon, pour cela, n'avait acquis aucun droit réel sur le genre humain; nous n'étions point devenus sa propriété. S'il y avait une rançon à payer, c'était à Dieu seul, non point à Satan (2). Aussi bien disons-nous que Jésus-Christ a offert son sang comme prix de notre rédemption, non point au démon, mais à Dieu son Père (3).

Cette théorie des droits du démon, qui avait pu séduire certains écrivains ecclésiastiques, fut rui-

(1) Cf. 9. THOM., III p., q. 49. a. 4.

(2) S. THOM., III P., q. 49, a. 4. ad 2.

(3) " Quia redemptio requirebatur ad hominis liberationem per respectum ad Deum, non autem per respectum ad diabolum, non erat Ipretium solvendum diabolo, sed Dec. Et ideo Ohristus sanguinem suum, qui est pretium nostrae redemptionis, non dicitur obtulisse diabolo, sed Dec. » Ihid., ad 3.

née définitivement au moyen-âge et nos grands scolastiqu€s en débarrassèrent pour toujours la théologie. M. J. Rivière a étudié longuement la question dans son beau livre sur la Rédemption (1) ; M. E. Oxenham (2) avait traité aussi ce point d'histoire, et avec de nombreuses exagérations, comme nous le montrerons plus loin. On s'est montré bien sévère, surtout dans le camp rationaliste, envers certains' Pères, voire même de grands Docteurs de TEglise. Il faudrait cependant faire la part de ce qui est pur artifice de langage et ne pas oublier que ces expressions outrées étaient souvent des formules oratoires plutôt que l'exposé schématique d'un système de théologie. Nous aimons la sage remarque de M. Tixeront : « Oui, on trouve cette idée chez les orateurs^ mais à côté d'elle on en trouve d'autres plus fondamentales (3). » — Nous aurons à exposer plus loin la vraie doctrine sur cette question.

Quel sera ce prix? Pour qu'il y ait rédemption proprement dite, au sens plénier, et non point simplement rémission du péché ou délivrance du coupable, il faut une satisfaction égale à l'offense, par conséquent celle de l'Homnie-Dieu. « Il rie

(1) Cinquième partie.

(2) Dans son livre paru en anglais et traduit par M. J. Bettneatj, sous ce titre: Histoire du dogme de la Rédemption. Paris, Bloud, 1909. *

(3) Université catholique, décembre 1908, p. 610, compte rendu du livre de M. OXENHAM.

pouvait, en tant que Dieu, m mériter ni satisfaire, car mérite et satisfaction s'adressent à un supérieur, et un Dieu ne relève que de soi ; pur homme, la valeur limitée de ses actions aurait été bien vite épuisée, et, comme la malice de la faute est infinie, il n'aurait jamais pu égaler la satisfaction à l'offense. L'Incarnation a résolu la difficulté : par sa nature humaine, le Christ est inférieur à Dieu, il peut lui offrir des mérites et des satisfactions ; à raison de sa personne divine, il a une dignité infinie, et tout ce qui procède de lui, œuvres et sacrifices, acquiert par là même une infinie valeur (1). »

Nous allons bientôt repfendre cette doctrine pour l'exposer sous son jour complet et en montrer le bien fondé.

Enfin, l'état primitif dans lequel l'esclave est réintégré, c'est l'amitié divine, la grâce avec tous les droits qui en découlent pour le temps et pour 'éternité.

Dans la chute, l'idée fondamentale et qui domine toutes les autres est celle de l'injure faite à Dieu par le péché mortel ; c'est à cause de l'offense que l'homme, rejeté loin de son Créateur, est assujetti au double esclavage dont nous avons parlé, Drivé de toutes les prérogatives qu'il tenait de sa îondition originelle, voué au châtiment.

(1) La causalité instrumentale en théologie, p. 74.

Dans la Rédemption, par conséquent, l'idée première est celle d'une satisfaction proportionnée à l'offense et qui, en réparant la faute, apaise Dieu, le rend propice à l'humanité. C'est diro qu'à l'idée de satisfaction est associée l'idée d'un sacrifice d'expiation, de propitiation, de réconciliation. Dieu s'apaise et pardonne parce qu'il voit un Homme-Dieu qui s'est substitué à nous pour mériter et satisfaire à nofre place. Dieu redevenu notre ami et notre père, nous sommes délivrés de la servitude, rétablis dans nos titres et nos, droits d'enfants et d'héritiers.

Ainsi, le concept plénier de la Rédemption renferme ces notions multiples : par rapport à Dieu, c'est une satisfaction et un sacrifice ; de la part de Jésus-Christ, c'est une substitution volontaire à ïa place de l'homme (substitutio vicaria), acte très libre et cependant acte d'obéissance complète qui lui fait accepter pour nous la mort sur la croix ; du côté de l'homme, c'est une délivrance de l'esclavage, une restauration dans les privilèges de l'état primordial.

Ces idées ne sont pas toujours nettement distinguées dans l'Ecriture et la Tradition (1) ; mais elles s'y rencontrent, équivalemment, tantôt l'une,

(1) Il faut bien avouer aussi qu'elles ne sont pas toujours suffisamment distinguées dans certains ouvrages actuels, où l'on passe de l'une à l'autre sans trop se préoccuper de sauvegarder l'enchaînement logique et de dissiper toute équi* voque.

tantôt l'autre, tantôt plusieurs ensemble, tantôt toutes à la fois, mêlées et confondues. Nous allons les trouver affirmées simplement, avant toute construction de systèmes, dans la révélation et les témoignages des premiers siècles de l'Eglise.

l'idée de satisfaction

Les termes de satisfaction et de substitution ne seront employés qu'assez tard et la théorie ellemême ne deviendra définitive qu'avec saint Anselme ; mais le mot de rédemption et cette idée que Notre-Seigneur a offert à Dieu par sa mort une compensation pour nos péchés et à notre place sont contenus dans l'Ecriture et dans les premiers écrivains ecclésiastiques. Le Sauveur affirme luimême qu'il est venu se mettre au service des hommes et qu'il donnera sa vie en rançon pour un grand nombre : dare animan suam redemplionem (/Ûtoov) pro multis (1). Si l'expression reste encore dans un certain vague, il précisera ail-

(1) matth., XX. 28.

leurs de quelle rançon il s'agit ; il sera le bon pasteur qui meurt pour son troupciii (1), son sang sera versé pour la rémission des péchés (2).

Les Apôtres reviennent sur cet enseignement. Un prix inestimable a été payé pour notre rachat, dit saint Pierre, non point l'or ou l'argent corruptibles, mais le sang de l'Agneau immaculé, le Christ Jésus (3), C'est lui qui prend notre place et porte en son propre corps, sur l'arbre de la croix, la peine de nos crimes. Voilà déjà l'idée de substitution volonCaire.

Saint Jean aime à nous représenter en Jésus- Christ un sauveur qui nous purifie dans son sang, paye notre dette avec ce sang, donne au monde dans ce sang une rédemption universelle (4).

Saint Paul a posé tous les principes de la théologie de la Rédemption (5). Jésus se substitue à nous : étant sans péché lui-même, il a été fait péché pour nous, afin que, morts avec lui et en lui, nous recevions en lui la justice de Dieu. Parce qu'il est le représentant de toute l'humanité, parce que nous sommes contenus en lui, sa mort

Page 1