‹ Le mystère de Platon: AglaophamosChapitre 21 sur 23 · PI/ATON · texte numérisé non relu

PI/ATON

Et nous t' écouterons avec attention, mon cher hôte.

Je te dois avertir, toutefois, avant que tu ne t'engages dans ce nouveau sujet, qu'il ne faut pas oublier le Discours. Ce ne serait ni bon, ni beau. Le dieu de l'harmonie se regarderait comme offensé, si nous méprisions les règles qu'il impose.

Vous êtes témoins, mes amis, que je n'ai pas abusé des privilèges que me donne ma fonction de chorège. J'ai laissé le Discours courir à sa fantaisie. C'est ainsi qu'il me plaît et que je l'aime. Tantôt il va en avant, comme pour explorer l'horizon, puis il retourne; parfois il s'attarde et joue, comme font les enfants avant d'entrer à l'école. Tout cela lui est permis, à la condition qu'il n'oublie pas qu'il est le Discours, c'est-à-dire qu'il tend à un but.

Nous sommes assemblés en ce lieu pour résoudre le

redoutable problème qu'Eudoxos nous a proposé : l'âme de Thomme est-elle, ou non, immortelle?

Révèle-nous ton dieu, Aglaophamos, et nous te serons reconnaissants; mais, je t'en prie, n'oublie pas à quelle question doit répondre le Discours.

Je démontrerai, Platon, ou, pour mieux dire, je montrerai que l'âme de l'homme est immortelle.

PLATON

Et ta démonstration réjouira l'âme de Sokratès. Nous t'écoutons.

KALLIKLÈS

Attends encore un peu, Aglaophamos. Je voudrais interroger Antisthénès. {A Antisthénès.) Voyons, mon ami très cher, secoue cette bienheureuse ataraxie où tu te complais depuis que la discussion est engagée et réponds-moi : n'as-tu pas une opinion à émettre sur ce qui a été dit jusqu'à ce moment?

ANTISTHÉNÈS

Aucune, ô Kalliklès. Ce qu'affirment les hommes ou ce qu'ils nient est également nécessaire : ce qui doit être sera. Les discours, qui font eux-mêmes partie du cours nécessaire des choses, sont impuissants à y changer quoi que ce soit. C'est folie de croire que l'avis d'un homme prévaudra sur ce que les dieux ont décidé de toute éternité. Appliquonsnous à pénétrer la raison des choses, à les voir sous leur forme éternelle : le reste est inutile et vain. La solution des autres problèmes dépend de la solution donnée au problème fondamental : l'homme est-il libre? J'affirme qu'il ne l'est pas. Rien n'est libre dans l'Univers, ni les choses, ni l'homme. Tout ce qui est est nécessaire et ne peut pas être

autre, ou autrement qu'il est. Si Toccasion m'est offerte de soutenir cette doctrine, j'interviendrai dans la discussion ; jusqu'alors je dois me taire, ô Kalliklès.

KALLIKLÈS

Rentre dans la béatitude, mon cher Antisthénès; peut-être as-tu déjà atteint ce bonheur que nous attendons?

PLATON

Peut-être? Le Discours, Antisthénès, nous conduira, tôt ou tard, à l'examen du redoutable problème ; il nous invite, à présent, à écouter Aglaophamos et à discuter sa doctrine.

La vérité, Platon, se révèle, mais ne se discute pas. Elle ordonne à tous, dès qu'elle est connue, de lui rendre hommage et de s'incliner humblement.

Hommes d'Athènes, les dieux que vous adorez ne sont pas de faux dieux; ils sont dignes des honneurs prescrits par la loi, et cependant ils ne sont pas le Dieu.

KALLIKLÈS

Tu nous laisses nos dieux, ô étranger; je te rends grâces. Je craignais que ton éloquence ne s'attaquât aux dieux que nos ancêtres nous ont appris à honorer et à aimer : Zeus- Père et sa fille, qui nous protège, la sage Athéna, et encore Aphrodita, la déesse à jamais vénérable, et son fils Éros, l'enfant-dieu dont la victorieuse image se dresse devant nous si élégante dans sa beauté !

Honore encore les autres, Kalliklès, ainsi qu'il est ordonné.

Ils sont des dieux! Honore Apollon porte-lyre et Poséidon le maître de la mer profonde, et Ares, et Héra, mère d'Héphaïstos, et Héphaïstos fils de Héra, et Hermès, et Artémis, et Hestia, et Démeter ! Dieux et déesses ont également droit à un culte. Mais ce que j'exige, et de toi et des autres, et de tous les hommes, c'est que vous connaissiez exactement l'essence, la nature et la fonction des dieux. Il faut les connaître pour les aimer comme il convient et les honorer dans son cœur.

KALLIKLÈS

Nous les connaissons, Aglaophamos, comment ne les connaîtrions-nous pas?

Vous ne les connaissez pas. Vous n'ayez su ni pénétrer leur essence, ni remonter à leur cause. Hommes, vous avez jugé des dieux comme vous auriez jugé des hommes : vous vous représentez les dieux et les déesses comme des hommes et des femmes surhumains. Vos passions honteuses, vos turpitudes, vos jalousies, vos colères et vos haines, vous les attribuez aux dieux I Vous les concevez méchants, semblables à vous, et d'autant plus redoutables qu'ils sont plus puissants. Vous n'avez pas compris les dieux ! Les dieux ne sont ni méchants, ni cruels, ni parjures, ni débauchés : ils ont des perfections, non des vices.

KALLIKLES

Continue, étranger, nous t'écoutons avec la plus grande attention.

Quelle est la véritable nature des dieux? Ils sont les images inaltérables de la cause qui les a créés. Les dieux immortels sont semblables au Dieu, mais ne sont pas le Dieu. Le Dieu est la Cause première : il existe avant toutes

Il tiendrait, en ce cas, le discours que je tiens. 11 n'est pas deux façons de parler au nom du Dieu. Gomment se pourrait-il qu'on fût un envoyé du Dieu parmi les hommes et qu'on n'affirmât pas que le culte du divin prime tout : la philosophie, la science, la politique? Ne voyez-vous pas que ni la philosophie ne peut avoir une valeur, ni la Science, ni la politique, si ce n'est dans le cas où elles nous préparent à aimer Dieu et à le servir? Otée la providence du Dieu, c'est l'intelligence humaine, si peu sûre, qui gouverne le monde, quand ce n'est pas la force, quand ce n'est pas la ruse. Au règne de la force ou de la ruse, vous préférez le règne de l'opinion avec toutes ses incertitudes, ou de la Science qui ne répond à aucune question d'ordre supérieur. L'intelligence elle-même, je l'ai dit, ne peut servir de guide, et il faut un guide ; il faut une règle de vie, parce que les conséquences d'un faux jugement peuvent être terribles. Ne savez-vous pas que la faute d'un seul peut entraîner des nations à la ruine? Le salut est dans l'obéissance à des commandements divins! Qui parle au nom de Dieu est le bienfaiteur des hommes. Il les dirige à la fois et les contient ; il les conduit au port. Les doctrines humaines sont audacieuses et ennemies les unes des autres, et c'est un signe qu'elles ne doivent pas triompher. Dès qu'on bannit le culte du vrai Dieu de la conscience des hommes, ils vont à la dérive. Mais quels que soient leur orgueil et leur malice, les hommes finiront par entendre la voix du Dieu, les écailles tomberont de leurs yeux, ils verront la vérité, ils comprendront qu'Aglaophamos est l'ami des hommes, et que ce navire qu'il s'off*re à conduire, est le seul qui puisse promettre de ne jamais faire naufrage.

KALLïKLÈS

Ceux-là pourront te suivre, Aglaophamos, qui croient

AGLAOPHAMOS 13o

avant de comprendre ; il est vrai que ceux-là sont nombreux. Mais peux-tu assurer qu'aucune volonté ne résistera à tes arguments ou à tes prières? N'as-tu pas remarqué que dans ce conflit de doctrines où se débat la pensée des hommes, il est impossible de persuader ceux qui, déjà persuadés par d'autres arguments, se refusent à écouter ou à comprendre?

Comment l'ignorer? L'orgueil de l'homme et sa malice sont sans limites. Mais, pour dompter les volontés rebelles, je sais un argument.

KALLIRLÈS

Quel argument?

AGLAOPDAMOS

La Force !

KALLIRLÈS

La Force?

Oui, la Force! Ce sont des volontés mauvaises celles qui résistent à la loi divine, et à la volonté mauvaise il faut opposer la force. Il n'est pas juste que le triomphe de la sainte cause dépende de cet esprit de révolte qui souffle dans le cœur des méchants. Si jamais le Dieu me donne la puissance, je me dresserai contre ces méchants et je dirai : la vérité que j'enseigne, quand bien même, ce qui est impossible, elle ne serait pas la vérité toute pure, est du moins plus près de la vérité que ne le sont vos opinions particulières, diverses et contradictoires. La connaissance et le culte du vrai Dieu sont nécessaires au monde pour le maintien des bonnes mœurs, et encore, comme une consolation off*erte à ceux qui souffrent, aux hommes les plus malheureux. Cette connaissance, je l'apporte au monde, et si le Dieu le permet, je l'impose aux hommes. Ils doivent la recevoir ou bien...

KALLIKLÈS

Ou bien?

A6LA0PDAM0S

Ou bien mourir !

PLATON

Par Athéna la bienfaisante déesse, mon cher hôte, ta doctrine est puissante et séduisante, mais effrayante aussi pour des Athéniens amis de la justice et de la liberté. Vois! tu as effrayé Kalliklès, et, depuis un moment, Eudoxos agite ses bras et ses jambes comme s'il était malade. Serais-tu malade, Eudoxos?

EUDOXOS

Je crains de le devenir. 11 est difficile, parfois, de tenir les promesses que Ton a faites, et je me suis imprudemment engagé à ne pas interrompre le Discours.

PLATON

Tu parleras plus tard, mon ami ; en attendant, qu'Asklépios te vienne en aide! Et toi, mon cher hôte, as-tu encore quelque chose à nous enseigner sur le Dieu inconnu?

Ce que je dis du Dieu, hommes d'Athènes, c'est que, qui prétend le comprendre et pénétrer sa nature est insensé. Le Dieu vit au-dessus de tous les temps et nous vivons dans le temps, il est immuable et nous changeons, il se suffit à luimême et nous sommes des créatures misérables, dont la raison imbécile, tant qu'elle est livrée à ses propres lumières, se répand en des opinions qui flottent incertaines. Il est Celui qui fait tout ce qui est. Comment serait-il donné à notre faiblesse d'atteindre sa toute-puissance? Pour définir son essence il faudrait la dominer, et son être ainsi deviendrait relatif à notre être : il serait un être, non pas le Créa-

leur, un être semblable à ces êtres dont les hommes peuvent pénétrer la nature. N'essayez pas de comprendre le Dieu : rhirondelle rapide, malgré la vigueur de ses ailes, n'élèvera pas son vol jusqu'aux plaines de l'éther. L'important n'est pas de comprendre le Dieu, mais de croire qu'il existe et d'obéir à ses ordres. La volonté suprême exige que toutes les volontés se courbent devant la sienne quand il nous la révèle. De gré ou de force, il faut obéir.

KALLIKLÈS

Vénérable Aglaophamos, tu as mis en déroute ma pauvre intelligence. Je me demande si je suis éveillé, assis sous le platane et discutant avec des amis, ou bien si c'est en rêve que j'assiste au Mystère^ écoutant le plus étrange des discours, qui me semble à la fois admirable et absurde. Si tu n'étais le chorège, ô Platon, je te dirais : pince-moi à l'épaule, afin que, si je suis endormi, je me réveille et j'applique mon esprit à entendre ces propositions que j'écoute. Que, du moins, si je ne puis les entendre, je sache pour quelles raisons je ne les entends pas. Aglaophamos, prends garde I Je secoue mon vieux corps pour l'éveiller, et, en homme éveillé, j'examine ton discours.

Il me paraît, ô étranger, que toutes ces qualités que tu attribues à ton Dieu inconnu ne peuvent s'accorder ensemble. Tu le dis éternel, immuable, parfait et tout-puissant. Comment se peut-il qu'il soit à la fois toutes ces choses? Pour moi, j'appelle tout-puissant un être qui peut tout ce qu'il veut : d'où il résulte qu'un être éternel, immuable et parfait ne peut être tout-puissant. Ecoute : un être qui serait nécessairement tout-puissant n'est pas tout-puissant. Celui-là est plus tout-puissant qui peut, s'il le veut, n'être pas tout-puissant, que celui qui serait tout-puissant sans pouvoir ne pas l'être. Si le dieu est vraiment tout-puissant, il sera ce qu'il se fera, il sera ce qu'il voudra être : tantôt

ceci, tantôt cela. Il pourra même, s'il le veut, détruire son être, et, dès lors, on ne peut plus dire qu'il est éternel de sa nature, ou nécessairement, puisqu'il ne serait pas, en ce cas, l'indépendant auteur de tout ce qu'il est, mais dépendrait de sa nature éternelle et nécessaire; ni qu'il est immuable, puisque, s'il est tout-puissant, il dépend de sa volonté de changer, et que, ne pas changer de volonté, c'est n'exercer jamais sa volonté, c'est ne pas posséder la volonté.

AGLÂOPUAMOS

Disciple de Gorgias et de Protagoras ! sophiste ! Tu raisonnes du Dieu avec ton intelligence d'homme : tu ne sens pas le Dieu ! Ne peux-tu donc entendre cette proposition, ô Kalliklès, que le Dieu n'est pas un homme? Il est toutpuissant par rapport à l'Être, puisqu'il fait être tout ce qui est, mais il n'a pas la puissance de n'être pas, parce que n'être pas n'est pas une puissance mais un défaut et un manque. Vérité, il ne peut mentir; le mensonge est de l'homme ; Lumière, il n'est pas les ténèbres ; Vie souveraine, il n'est pas la mort. Il est le Tout-Puissant parce qu'il est l'universel créateur et l'universel entendement; mais un homme ne peut savoir du Dieu que cela, qu'il est toutpuissant : le fondement de sa puissance est un vain problème à se proposer : ce serait chercher la puissance sous la puissance et l'existence avant l'existence.

Kalliklès

Gorgias, que tu semblés mépriser, ô étranger, et dont je suis le disciple, aurait admiré la souplesse et la subtilité de ton génie. Jamais peut-être sa subtile intelligence n'a conçu d'aussi étonnantes propositions. Ses arguments sur l'être et le non-être semblent des vérités de sens commun, si on les compare à tes arguments. Il est tout simple de démontrer que le non-être existe et que l'être n'existe pas; mais.

AfiLAOPHAMOS i;i(i

démontrer que l'être suprême n'a pas de fondemi-nl, dans la nature, et que nous devons admettre qu'il est qiiniqiie nous ne puissions pas le comprendre sans substance dont il émane et sans génération, voilà ce que tu as fait, mon cher ami, voilà qui est digne d'éloges, et je suis prêt h. te décerner la couronne de laurier.

AGLAOPnAHOS

J'ai dit la vérité, Kalliklès, et il faut aimer la vr^rllé. Il faut aimer le Dieu qui nous est inconnu et obéir à ses ordres que nous pouvons connaitre. Si nous ne pouvons arriver jusqu'à la Cause des causes, nous pouvons en savoir les effets immédiats : ce sont, d'abord, les dieux immortels que j'ai décrits, ensuite les héros sublimes et les démons bienheureux qui servent de médiateurs entre les dieux et les hommes, qui manifestent aux hommes la gloire do la création divine. Ce sont eux qui nous informent de ce ([u'il faut faire et de ce qu'il faut éviter. Leur mission est'dn transmettre aux hommes les ordres du Divin. Ils sont les uiest^agers des dieux.

Ces héros et ces démons, Agiaophamos, sont-ils les mêmes que nos demi-dieux ?

AGLAOPHABOS

Quel est cet être que tu appelles un demi-dieu ?

KALLIKLÈS

Un être issu du commerce d'un dieu et d'une morli'lli\ nu d'une déesse et d'un mortel.

Erreur sacrilège, mon ami, et qui porte atleinli' è la majesté des dieux. Les dieux n'ont pas de comnii't'ci' :ivci'

les hommes. Hommes, le péché d'orgueil vous a conduits à inventer des fables monstrueuses : vous avez rabaissé les dieux jusqu'à vous, afin de pouvoir dire que vous vous élevez jusqu'aux dieux ! Les dieux sont en dehors el au-dessus des hommes : ils sont libres et vous êtes esclaves de vos passions, ils ne quittent jamais leur cité de lumière et vous vivez sur la terre.

Ecoute, Kalliklès, l'origine des héros sublimes et des démons bienheureux :

Parmi les âmes qui vivent et soufirent liées à un corps, un grand nombre oublient la dignité que les dieux ont voulu donner à leur nature. Elles s'appliquent à se procurer des jouissances immédiates, elles ne cherchent qu'à satisfaire leurs désirs. Elles désapprennent, de jour en jour, qu'elles sont des âmes d'hommes, elles sont, comme les animaux, en quête des plaisirs les plus bas et les plus méprisables. Elles seraient perdues à jamais si personne ne venait à leur secours. Il faut les remettre dans la bonne voie, redresser avec violence celles qui, plus que les autres, se sont abaissées. Ce sont, mon ami, les héros sublimes et les démons bienheureux qui leur viennent en aide.

Les héros et les démons, avant d'avoir conquis cette dignité qui passe en éclat tout ce que peut convoiter l'ambition des hommes, ont vécu une ou plusieurs vies. Peutêtre ont-ils, eux-mêmes, commis des fautes, autrefois, en ces temps dont seuls les dieux conservent la mémoire? Mais, après avoir, dans la suite des siècles, expié leurs erreurs ou leurs crimes, ils sont rentrés en grâce auprès des dieux. Et maintenant, parce qu'ils ont aimé la vérité pour l'harmonie et la beauté qui se dégagent d'elle, parce qu'ils l'ont enseignée aux hommes, parce qu'ils ont été les véritables gardiens de leurs frères, ils ont obtenu des dieux la plus belle des récompenses, d'autant plus belle que, n'étant pas promise, elle n'était pas attendue. Déliées par

la mort, leurs âmes se sont envolées jusqu'aux plaines de l'éther subtil, qui est la source inépuisable de Tôtre, et qui se répand en tout sens tout près de la demeure éternelle des dieux. Et ce sont les dieux, Kalliklès, qui leur ont confié cette mission de devenir à jamais les gardiens des hommes. Chaque fois qu'un homme est sur le point de céder aux tentations du mal, une voix s'élève, du fond de son âme, et proteste contre ce mal qui va être accompli. Elle ordonne à l'homme de réagir, de résister aux désirs de mal faire, de combattre ses tendances égoïstes et ses passions. C'est la voix des missionnaires des dieux qui commande et qui. ordonne; si elle est obéie, l'homme échappe à sa perte.

KALLIKLÈS

Dis-moi, ô étranger, est-il donné aux hommes de voir ces héros sublimes et ces démons?

A quelques hommes seulement. — Ils sont, mon cher ami, des esprits de lumière qui parcourent librement les espaces du ciel immense. Ils vivent dans la gloire. Et seuls, d'entre les hommes, ceux-là les peuvent connaître, qui, purifiés de toutes les souillures, sont dignes de contempler la pure vérité. Il faut être pur pour voir ce qui est pur. Obscurcis par le péché, les yeux de la plupart des hommes ne savent plus percevoir le corps lumineux et subtil, enveloppe sensible des héros et des démons. Les dieux immortels, ô Kalliklès, leur ont assigné^our demeure les astres éclatants, mais, le plus souvent, l'amour qu'ils portent aux hommes les retient sur la terre. Ils veulent sauver les hommes, tous les hommes; ils veulent les rendre dignes de la société des dieux.

Les héros sont-ils les mêmes que les démons?]

Non, mon ami. Leur rôle a été différent pendant la vie qu'ils ont vécue près des hommes, et il est juste que la même dignité n'ait pas été attribuée, par les dieux, aux héros et aux démons. Les héros ont accompli sur la terre la tâche la plus belle : ils passent avant les démons, ils sont d'un degré plus élevé dans la hiérarchie des êtres.

A Forigine des temps, quand notre monde, si vieux aujourd'hui, était dans tout l'éclat de la jeunesse, de la force et de la beauté, comme s'il eût voulu témoigner de la puissance et de la majesté du Dieu qui l'a créé, des cités superbes furent édifiées par des hommes dont vous n'êtes que les fils dégénérés. Des ruines, de nos jours encore, attestent la puissance et la grandeur des cités primitives. Et d'antiques légendes sont venues jusqu'à nous. Elles nous enseignent que des héros fondèrent ces cités, qu'ils édictèrent, au nom des dieux, des lois justes auxquelles, les premiers, ils obéirent. Ils ont, à la fois, vécu selon la Loi, et ils ont initié les hommes à la loi. Ils ont enseigné aux hommes la justice, la charité, le véritable bonheur.

KALLIKLÈS

Et c'est aussi le bonheur véritable que tu nous veux apporter, Aglaophamos. Les dieux immortels, je l'espère pour toi, et tu dois aussi l'espérer, te récompenseront, un jour, de tes peines. Tu seras un héros subtil, et il te sera donné de parcourir librement l'immense étendue du ciel. Je te vénère, mon cher ami, en attendant que tu sois un héros.

AGLAOFHAMOS

Kalliklès, je suis un héros !

Déjà!

Certes, et bien des générations ont passé, depuis que j'ai gagné la dignité suprême.

EALLIKLÈS

Tu m'étonnes. N'avais-tu pas dit, ô étranger, que les héros restaient invisibles aux yeux des simples mortels? J'avoue que ton corps est le plus subtil de ceux qui ont frappé mes regards ; pourtant, je le vois, et Platon aussi le voit qui est ton hôte, et Eudoxos avec qui tu as discuté ; Antisthénès lui-même, s'il lui plaisait de sortir de son ataraxie, pourrait tourner vers toi ses yeux et ne manquerait pas de t'apercevoir.

AGLAOPnAMOS

Les héros sont puissants : ils se rendent visibles ou invisibles, selon qu'il est nécessaire, pour remplir la tâche que les dieux leur ont confiée.

KALLIRLÈS

Tu as donc l'anneau de Gygèsl Je t'en prie, mon ami, ne t'évanouis pas dans l'air pur, comme fait la fumée de l'encens qui s'élève de l'autel des dieux. Songe que tu n'as pas encore achevé de nous persuader : tu n'as pas dit ce que sont les démons, ni quelle est la nature de l'âme des hommes.

AGLAOPUAMOS

Écoute, alors. Lès héros ont initié les hommes à la Loi, les démons ont obéi à la Loi : ils sont aussi très vénérables. Pendant les vies mortelles qu'ils ont vécues, ils ont rempli, à l'égard des hommes, tous les devoirs de justice et de bonté, et les dieux leur ont donné en récompense la vie bienheureuse. La Loi ordonne que des autels leur soient

dressés et qu'on leur apporte, aux époques voulues, les prémices des fruits et des moissons, et des oblations de farine pétrie dans Thuile vierge que Ton extrait du fruit de Tolivier. Ils vivent, le plus souvent, près des hommes dont ils ont un grand souci. Ce sont eux qui veillent au chevet des jeunes filles afin de protéger leur sommeil ; ce sont eux que les hommes invoquent dans leurs afflictions et dans leurs joies, quand elles ne sont pas impures. Ils apprennent, les bienheureux et les aimés, la pudeur aux vierges, et aux mères ces douces caresses qui consolent les enfants. S'ils n'étaient protégés par les démons, les hommes, par l'effet de leur propre méchanceté, seraient les plus malheureux de tous les êtres.

KALLIKLÈS

Je voudrais, Aglaophamos, devenir un démon. Je serais heureux d'avoir des ailes et d'être appelé protecteur et consolateur des hommes.

Les démons n'ont pas d'ailes, mon cher ami. Leur corps, dégagé de toute pesanteur, se meut librement dans cet intervalle qui sépare les astres éclatants de la terre où il est imposé aux hommes de subir l'épreuve de la vie.

Comment cette prétention peut-elle être la tienne, ô Kalliklès, de vouloir être un démon bienheureux? Je te connais : ta vie n'a pas été selon la justice. De l'intelligence que les dieux t'ont donnée, tu as fait un pernicieux usage : tu n'as su ni comprendre ce qu'il fallait comprendre, ni aimer ce qu'il fallait aimer. Tu as trompé les autres, et tu t'es trompé toi-même davantage. Tu es douteur à la fois et crédule ; tu plaisantes de ce dont il ne faut pas plaisanter : tes plaisanteries retombent sur toi. Maintenant encore, devant moi qui suis venu apporter jusqu'ici les paroles du Dieu, tu

essaies de jouer comme un enfant. Kalliklès, tu devras racheter toutes ces fautes. Il faudra expier, expier longtemps et souffrir, et te repentir ensuite, et te relever par Thumilité sincère et le sincère amour, avant de rentrer en grâce auprès des dieux.

KALLIKLÈS

Vieillard, voilà que tu veux encore m'épouvanter, moi qui suis vieux aussi et qui n'aime pas à avoir peur. Laissemoi jouer un peu ici-bas. Tes dieux sont vraiment trop sévères s'ils défendent aux hommes de plaisanter. Examine, je te prie, que moi, qui suis un pécheur, je n'ai pas, comme toi, la perspective d'une vie d'éternel bonheur : permets que je rie encore un peu avant de mourir. Ne te fâche pas et dis-nous, je te prie, comment il se fait que toi, qui veux bien aujourd'hui, sous le platane d'Akadémos, discuter avec des hommes, tu sois un de ces héros subtils qui vivent, habituellement, dans la société des dieux.

AGLAOPnAMOS

J'ai été un homme, et, comme les hommes, j'ai vécu, j'ai souffert. Je vous ai dit mes erreurs, j'ai dit aussi l'expiation. , Héros, par la grâce des dieux immortels, j'ai- voulu encore expier par delà l'expiation, et j'ai choisi ce rôle de vivre parmi les hommes et de combattre l'erreur! Et l'esprit du Dieu souffle dans mon cœur et se répand par mes lèvres. Je continue sur la terre la sainte mission d'Orpheus et de Pythagoras : je suis le véritable Aglaophamos.

KALLIKLÈS

Véritable Aglaphamos, je te salue!

Je suis Aglaophamos et ma puissance est grande ; je fais

Prat. — Le Mystère. 10

partie de Tarmée invincible des héros du cieh Et le Dieu m'a donné de dompter les volontés orgueilleuses et rebelles ; jamais un homme ne s'est rencontré, capable de soutenir l'éclat de mon regard.

KALLIKLÈS

Souviens-toi, vénérable étranger, que tu as promis à Platon de ne pas faire usage, ici, de ce pouvoir que les dieux t'ont donné.

Je ne veux être, ici, qu'un homme, qu'un humble étranger accueilli par Platon, et je n'attends de vous, hommes d'Athènés, que d'être traité comme un homme.

PLATON

Et nous te considérons, mon cher h6te, comme un homme très vénérable par ton éloquence et ton grand âge. Si tu es, en outre, un messager des dieux, sois le bienvenu parmi nous, et, au nom de la sainte hospitalité que nous t'offrons à Athènes, interviens auprès d'eux pour qu'ils nous soient bons et secourables. La puisssance que tu as proclamée comme étant la tienne dépasse de beaucoup la puissance des hommes, et c'est une joie pour nous de te faire accueil. Comment ne pas me réjouir, quand je songe que, bientôt, grâce à la médiation du véritable Aglaophamos, il ne sera plus possible à Eudoxos de douter de l'immortalité de l'âme? Tu nous démontreras, n'est-ce pas, mon cher ami, que le doux maître, vénéré entre tous, le fils glorieux de Phénarète, jouit de la vie qui ne finit pas.

Je ne le démontrerai pas, Platon, je le montrerai.

PLATON

Comment, et que veux-tu dire?

Platon! en face de nous, groupés autour de la statue d*Éros, des éphèbes, tes disciples, nous écoutent. Permets que j'appelle le plus pur d'entre eux, celui que le Dieu a choisi pour ce rôle sacré, et, dès ce soir, si tu le veux et s'il le veut aussi, ou demain, dès que la nuit aura envahi la terre, par Feffet de ce pouvoir que les dieux m'ont donné, j'endormirai l'enfant et je lui prendrai son dme. Puis, j'ordonnerai à l'âme de Sokratès de quitter, pour quelques instants, cette région de lumière où elle vit, afin d'habiter un corps qui, par sa pureté, est digne de la recevoir. J'affirme que l'âme de Sokratès obéira à mon commandement, et vous pourrez, hommes d'Athènes, juger de l'étendue de ma puissance. Tu interrogeras, Platon, ton maître vénéré, et, tous, vous interrogerez celui qui sut vivre et mourir comme un sage. Par la bouche de l'enfant, l'âme de Sokratès vous répondra. Elle dira sa fonction nouvelle dans sa nouvelle patrie, elle dira ses joies ou ses souffrances et vous entendrez de merveilleuses paroles.

PLATON

Comment te refuser, mon cher hôte, cette autorisation que tu demandes? Appelle, parmi les disciples, celui qui te paraîtra le plus propre à remplir ton dessein. Mais, dis-moi, pourquoi Tâme de Sokratès ne peut-elle comparaître que pendant la nuit?

Ainsi l'ont décrété, Platon, les dieux immortels. C'est seu* lement pendant la nuit que les âmes peuvent rentrer en rapport avec les hommes.

Platon ! quel est le nom de ce jeune homme, de celui-là qui est le plus près de nous? Des boucles brunes encadrent son visage d'adolescent ; il est beau !

PLATON

C'est Aristodémos, le plus jeune des fils de Kriton. Son père est mort il y a quelques années. Il fut particulièrement aimé de Sokratès, qu'il aimait. Il était aussi mon ami.

Eh bien, c'est le fils de Kriton que le Dieu a choisi.

(A Aristodémos.) Aristodémos, approche, mon enfant, et réponds-moi. Ne rougis pas, pourquoi rougirais-tu? Dismoi : veux-tu venir, cette nuit, à la maison du maître? Si tu viens, je te veux endormir d'un profond sommeil en te regardant comme, maintenant, je te regarde.

ARISTODÉMOS

étranger! ne me regarde pas ainsi, ton regard est cruel !

Ne crains rien, mon enfant, je ne te veux faire aucun mal. Vois, mes yeux ne sont pas méchants et je parle avec douceur. Tu viendras chez Platon, n'est-ce pas? Réponds-moi que tu viendras.

ARISTODÉMOS

Je viendrai, étranger, mais je voudrais ne pas venir.

Fort bien, mon enfant; l'important est que tu viennes. Écoute : je délierai ton âme de ton corps et Tâme de Sokratès viendra prendre sa place. Le veux- tu?

ARISTODÉMOS

Et que deviendra mon âme, 6 étranger! pendant ce temps?

Je la tiendrai captive afin qu'elle ne remonte pas, sans

ton consentement, à la source des âmes, d'où elle est descendue pour informer ton corps.

Moi, je ne veux pas me séparer de mon âmel Platon : j'ai peup. Je veux rentrer à ma maison d'Athènes.

PLATON

Va, mon enfant! {Âristodémos prend la fuite.)

le bel enfanti Voyez donc comme il court! Quelle rapidité ! On dirait vraiment qu'il a des ailes aux talons comme Hermès, le Dieu messager. Voilà qu'il n'est plus qu'un poinf au bout de la grande allée. Tu peux être assuré, Aglaophamos, que celui-là ne doute pas de ta puissance. Et toi, Platon, tu feras bien de ne pas compter sur la présence i\<ton disciple avant que ton hflte n'ait rejoint les lies Fortunées?

Pourquoi lui as-tu permis de fuir, Platon? L'enfant n'ei'il pas tardé à se laisser persuader.

PLATON

Je le crois aussi, mais il avait peur. Ne pourrais-tu en choisir un autre un peu plus ègé et plus courageux?

Non, celui-là seul, de ceux qui sont présents, convenait ;'i mon dessein.

Tu chercheras, mon ami, un autre moyen de nous convaincre. Celui que tu proposes n'aurait eu, j'en ai pem

aucune prise sur Tâme d'Eudoxos qui ne veut pas avoir une âme. Après avoir écouté parler Y Ame de Sokratès, il t'aurait dit : ce n'est pas assez d'entendre une âme, je ne croirai qu'elle existe qu'après l'avoir vue. Et si, accédant à sa prière, tu eusses consenti à lui montrer l'âme de Sokratès, il n'eût pas manqué de s'écrier : cette chose que tu me fais voir^ mon très cher, n'est pas une âme ; les âmes, si elles existent, sont essentiellement invisibles. Il est difficile, Aglaophamos, de persuader un homme qui ne veut pas être persuadé.

Sais-tu que tu n'es pas le seul à avoir cette prétention d'évoquer les âmes de ceux qui ont vécu? Quelques années, je ne sais pas au juste combien, après la mort de Sokratès, un homme, qui disait être un sage, vint à Athènes et me demanda l'hospitalité. C'était un Krétois. Il se faisait appeler Niképhoras. Un enfant l'accompagnait, un peu moins âgé qu'Aristodémos, un pauvre enfant malingre et souffreteux, très laid à la fois et dépourvu d'intelligence. C'est, pourtant, par la bouche de cet enfant, que j'ai entendu parler Oïdipous, le roi malheureux, et Minos, le grand juge. Est-ce parce qu'elles étaient indignées d'avoir pris la place d'une âme indigente et grossière? Je ne sais. Mais, la vérité m'oblige à reconnaître que ni l'un ni l'autre des deux personnages ne se montra éloquent. Ils se refusèrent à prononcer plus qu'une parole. Cette parole, toutefois, était digne d'être remarquée.

PLATON

J'espère que tu nous la feras connaître, mon cher Kalliklès.

KALLIKLÈS

Certes, mon ami. Oïdipous a prononcé ce mot : je suis très malheureux!

C'était un mot de circonstance.

AGLAOPflAMOS 151

KALLIKLÈS

Sans doute; et c'est ce qu'a dit Niképhoras. Pour moi, j'inclinais à penser que Tenfant parlait peut-être pour son propre compte.

PLATON

Et Minos, le grand juge, quVt-il répondu, quand tu Tas invité à parler?

KALLIKLÈS

Je ne sais si c'est moi, Platon, qui l'ai invité à parler, mais je sais bien qu'il a répondu : j'ai faim!

Oses-tu comparer un vil imposteur avec un envoyé du Dieu?

KALLIKLÈS

Pauvre imposteur, mon ami. Nik(phoras ne pouvait en imposer aux gens intelligents. C'était un habile homme occupé de vivre aux dépens d'autrui. J'ai quelque idée qu'il ne croyait pas à l'existence de ces âmes qu'il évoquait. Ses airs mystérieux et ses grimaces amusaient la foule. C'était un Krétois et tu es un héros! Achève, Aglaophamos, l'exposition de cette loi divine que tu as pour mission de nous révéler. Sais-tu qu'on te pourrait adresser le reproche d'avoir voulu nous montrer que l'âme des hommes était immortelle, avant de nous avoir dit la nature et Fessence de l'âme?

C'était pour obéir aux ordres de Platon. Platon! le Dieu qui me soutient mettra, sur ma route, un éphèbe au corps sain qui voudra se prêter à l'expérience sacrée. Tu interrogeras ton maître et tu jugeras si c'est, ou non, les paroles de Sokratès que tu auras entendues.

PLATON

Je n'ai pas mis en doute ta puissance, mon cher hôte. Continue, je te prie.

A6LA0PHAM0S

Je dirai ce que sont les âmes des hommes, d'oti elles viennent, ce qu'elles peuvent devenir.

Elles sont de trois sortes : les meilleures, les médiocres et les pires. L'éther subtil est Timmense réservoir de la pensée. C'est de Téther divin que sortent toutes les âmes. Avant qu'elles descendent sur la terre pour y subir l'épreuve de la vie, ainsi qu'il a été ordonné par la providence des dieux immortels, les âmes vivent heureuses et pures dans la société des dieux. Puis, le moment arrive, pour elles, d'informer des corps terrestres, et elles se moulent sur la forme du corps qu'elles animent, comme la cire prend la figure du moule où on la jette et qu'elle remplit. Avant que de naître, chacune est instruite de la loi édictée par la sagesse des dieux et est capable de la suivre ; mais elle peut aussi résister aux commandements du Divin : elle est libre, suspendue entre le bien et le mal. C*est pourquoi, dès qu'elles sont unies à un corps, les âmes des hommes ont à soutenir une lutte de tous les instants contre les esprits des ténèbres, les âmes de l'hypogée.

KALLIKLÈS

Les âmes de l'hypogée? Que veux-tu dire, Aglaophamos? J'entends parler de ces âmes pour la première fois.

Tu as été souvent, Kalliklès, victime de leur méchanceté. Écoute ce que dit de leur origine le divin musicien dans les livres sacrés :

« Les premiers hommes créés furent des géants d'une vigueur, d'une intelligence et d'une beauté telles que les

hommes d'à présent n'en peuvent prendre une idée, même approchante. Ces êtres représentaient sur la terre le règne et la gloire des dieux qui leur avaient fait don de la vie bienheureuse. Pour jouir des plus grands biens, cela seulement leur était prescrit : suivre fidèlement les instructions du Divin. Mais ces êtres étaient libres, ils pouvaient désobéir. Le désir mauvais de s'accroître aux dépens des immortels, et, ensuite, de prendre leur place, s'insinua dans leur âme, et bientôt les passions monstrueuses se déchaînèrent et prirent leur essor : la luxure, la haine, l'ambition, l'égoïsme, le mal sous toutes les formes.

« Il y eut de grands combats. Les géants furent foudroyés. Zeus-Père lança contre eux les feux du ciel, Ares les perça de sa lance, Athéna les écrasa sous son bouclier.

« Depuis ce temps, n'ayant plus le pouvoir d'enfreindre les ordres des dieux, vaincues mais n'acceptant pas leur défaite, les âmes des géants errent dans les gouffres et les cavernes profondes d'où elles remontent souvent sur la terre, afin de séduire, par l'appât des faux biens, les* âmes des hommes. Et les hommes flottent, indécis en leur liberté, entre les aspirations au bien qu'éveillent en leur cœur les héros et les démons bienfaisants, et les mauvais désirs que leur suggèrent les tentateurs de l'hypogée, qui luttent de toutes leurs forces afin de retarder, sur la terre, le règne du Divin. »

Telles sont les paroles d'Orpheus, ô Kalliklès !

KALLIKLÈS

Pourquoi, mon ami, les dieux immortels n'ont-ils pas rendu aux hommes ce service d'anéantir les âmes de l'hypogée?

C'est le secret des dieux. Leur sagesse, mon ami, est très prudente et très avisée. Us jugent des choses, non pas du

point de vue des hommes, mais du point de vue divin où il ne nous est pas donné de nous élever. Peut-être que cette lutte contre l'esprit du mal est nécessaire à Thomme pour qu'il puisse acquérir des mérites en triomphant des tentations. Il faut gagner le bonheur; il faut montrer notre courage et résister au mal. Les âmes sont libres, c'est à elles de faire leur vie. Les dieux n'empêchent pas le mal, ils n'interviennent pas directement dans les actions des hommes ; ce sont des juges qui observent et qui apprécient : ils récompensent ou punissent selon les cas. Les dieux justes rendent à chacun ce qui lui est dû.

Quand le moment arrive, pour l'âme, de se séparer de son corps, elle tend naturellement à s'envoler vers ses juges. Si elle a vécu selon la Loi, sa pure essence s'élève jusqu'à la cité des dieux, où elle jouit du bonheur éternel. Mais les âmes qu'aucun vice n'a souillées sont, les moins nombreuses.

KALLIKLÈS

Et Ifes médiocres, Aglaophamos, que deviennent-elles? J'ai intérêt â le savoir. Tu m'as dit, tout à l'heure, un peu durement, si tu t'en souviens, que j'étais encore éloigné de la vertu. J'en conviens, mais, si j'ai beaucoup de défauts et quelques vices, je ne suis pas de ceux qu'on peut appeler entièrement méchants.

AGLAOFHAMOS

Les médiocres d'entre les âmes, mon ami, alourdies par leurs vices, ne peuvent, après avoir été délivrées du corps, s'élever plus haut que le champ de Perséphoné, situé audessous de Séléné. C'est là qu'elles viennent, flots par flots, pour y subir les peines qu'elles ont méritées par leurs méfaits. Pendant des siècles et des siècles, elles souffrent de terribles châtiments, jusqu'au jour où, purgées de leurs impuretés et lavées de leurs souillures, elles descendent.

pures de nouveau, sur la terre, afin d'y tenter une nouvelle épreuve.

KALLIKLÈS

Voilà qui me donne de l'inquiétude, mon ami. Quel est donc le sort réservé aux autres, à celles que tu as nommées les pires ? Que deviennent les âmes des méchants qui se complaisent daus la méchanceté ?

Écoute ce que dit la Loi au sujet de ces âmes. Pour elles, les vices qu'elles ont acquis sont comme de pesantes chaînes qui les emprisonnent. Dès que l'âme a pris l'habitude du vice, elle est avilie au point qu'elle ne se souvient plus du ciel, sa première patrie, et elle est à tel point devenue pesante qu'il lui est impossible de s'élever plus haut que de deux ou trois coudées. C'est pourquoi les âmes injustes, esclaves des passions, rôdent autour de nous, inquiètes, guettant l'occasion d'entrer dans d'autres corps où elles puissent satisfaire leurs désirs et leurs passions impurs, où elles soient, de nouveau, mises en présence de ces faux biens dont elles regrettent la perte. Si, par la vertu conquise, Tâme des hommes se peut rendre digne de la vie divine, elle peut aussi se dégrader h ce point qu'elle tombe au rang de la brute. Déchue de sa dignité native, elle n'est plus capable d'informer que des corps de bêtes. L'homme qui a pris l'habitude de l'injustice revivra sous la: forme d'un loup ravisseur, et l'âme du débauché passera dans le corps d'un porc immonde ; d'autres, les âmes sans pudeur, se glisseront dans un corps de chien; les âmes qui ont vécu dans le mensonge et dans l'hypocrisie habiteront des corps de serpents. C'est pourquoi le maître, en signe de pitié pour ces âmes déchues, recommande aux hommes de s'abstenir de la chair des animaux. Ces âmes sont perdues à jamais! Elles ne retrouveront pas le chemin de la cité de lumière.

KALLIKLÈS

Et si toutes les âmes, mon cher ami, prenaient Thabitude du vice, ne serait-il pas à craindre que la terre ne fût, un jour, habitée que par les bêtes?

AGLAOPUAMOS

Une telle fin ne se peut prévoir; elle serait contraire aux desseins de la divinité. La toute-puissance du Divin accumule sans fin la vie. La source de vie est inépuisable; toutes les fois qu'une âme se perd et déchoit de la dignité que les dieux lui avaient conférée, une âme nouvelle la remplace. D'une autre part, c'est parce que les immortels ne veulent pas que les âmes succombent toutes aux tentations, que les héros sublimes et les démons secourables ont reçu cette mission sacrée d'instruire les hommes et de purifier les âmes de leurs souillures. Ils sont aidés, dans leur tâche bienfaisante de sauveurs d'âmes, par les prêtres du saint culte du Dieu. Ces prêtres, mon ami...

KALLIKLÈS

De quels prêtres veux-tu parler, Aglaophamos?

Des prêtres qui suivent cette loi que j'enseigne, la loi du Dieu, la loi de Vérité I Je suis venu des pays lointains pour vous apporter cette loi d'amour, la parole qui sauve. Dans ces pays dont je parle, les prêtres que j'ai initiés à la bonne doctrine s'appliquent à purifier les âmes, à remettre en paix avec elles-mêmes celles qui ont failli. Ils aiment les hommes, tous les hommes, plus encore peut-être les méchants que les bons, car, plus que les autres, les méchants ont besoin d'amour, d'un amour ardent et véritable. C'est à bon droit que le prêtre peut dire : tous les hommes sont mes fils,

AGL AOPH AMOS j 57

toutes les femmes sont mes filles. Il connaît les hommes et leurs faiblesses ; il sait que les hommes ont besoin d'être dirigés et conduits comme des enfants. Livré à ses propres forces, en tout pays où la Loi est inconnue, l'homme est un enfant qui ne veut pas être traité en enfant. Il refuse les conseils ; sa vanité et son orgueil se révoltent contre les ordres, quels que soient ceux qui les imposent. 11 a cette prétention d'être son maître et d'agir à sa guise ; de là des erreurs et des fautes, dont les conséquences le jetteraient dans l'épouvante, s'il pouvait les prévoir. Il sait pourtant qu'il doit obéir à la loi divine, mais il ne veut pas obéir; il a une tendance à croire que c'est être esclave que d'obéir tiux dieux; tandis que vouloir ce que veulent les dieux, c'est être sage, c'est être libre. La plupart des fautes que l'homme commet ont pour cause l'orgueil que suscitent en lui ces âmes perverses qui sont les ennemies des dieux, l'orgueil qui est comme une protestation de la faiblesse des hommes contre la toute-puissance du Divin! Pourtant, conmie des enfants qui ont mal viennent tout en larmes auprès de leur mère et demandent une caresse afin d'oublier leur souffrance , les hommes, après que leur âme a failli pour la première fois, sont remplis de tristesse et cherchent un consolateur. Ils ont le sentiment de leur indignité et de leur déchéance; ils voudraient se cacher à leurs propres yeux. Peu importe qu'il y ait ou non des témoins à la faute commise, l'âme est, pour elle-même, le témoin perspicace contre lequel les sophismes les plus ingénieux ne prévaudront jamais. Sans doute, elle essaie de se dire, et des complaisants se rencontrent pour lui affirmer qu'elle n'est pas coupable, qu'il ne dépendait pas d'elle d'agir autrement qu'elle a agi. C'est en vain! Elle sait, en présence de sa faute, qu'elle est coupable. Les excuses qu'elle se cherche ne l'apaisent pas : rien ne peut l'excuser d'avoir manqué à la loi divine. Seuls, les dieux ont le droit de pardonner, eux

qui ont été offensés, et les prêtres ont cette fonction sacrée d'apporter aux coupables le moyen d'expier leurs fautes et de rentrer en grâce auprès de la divinité. Us viennent, les sauveurs, à la rencontre de ceux qui ont péché, et, par de douces paroles, les invitent à confesser leurs fautes, quelles qu'elles soient, même si ce sont des crimes, surtout si ce sont des crimes, afin qu'ils expient d'abord, et que, par l'expiation et par la souffrance, ils puissent reconquérir la pureté et la dignité primitives de leur âme.

KALLIKLÈS

Est-ce que les prêtres dénoncent les coupables aux magistrats ?

Les prêtres dont je parle, mon cher ami, sont aussi les magistrats; ils président à l'application de la loi, ils punissent ou récompensent au nom des dieux. Ne pense pas que la crainte d'un châtiment empêche le coupable de venir avouer sa faute. Tant que l'âme n'a pas pris l'habitude du vice, elle ne craint rien tant que de ne pas pouvoir se réhabiliter. Sa faute est comme un poids qui l'accable et dont elle veut se décharger. L'homme qui a failli réclame l'assistance du prêtre : Mon père, dit-il, j'ai péché; j'ai désobéi aux commandements sacrés et mon âme est impure; console-moi, relève-moi, guéris-moi, délivre-moi du fardeau! Et, miséricordieux, le prêtre peut dire, après avoir jugé, en lui-même, de la gravité de la faute, après avoir infligé la punition nécessaire : Au nom des dieux tout-puissants, mon fils, je t'absous. Va en paixl

KALLIKLÈS

Mais, les prêtres, vénérable étranger, sont des hommes; ils ont des désirs, des passions, quelquefois des haines. Ne

se peut-il qu'un prêtre soit menteur, débauché, injuste et cruel? qu'il ait besoin, en un mot, d'un prêtre pour le juger, guérir son âme et l'absoudre? A cette époque, si éloignée de nous, où, adolescent à peine, je vivais dans le sanctuaire d'Apollon, sais-tu que je n'aurais pas osé affirmer que l'âme de quelques-uns de ces prêtres que je connaissais n'avait pas besoin d'être quelque peu purifiée? Et maintenant (je le dis tout bas, à cause de ces enfants qui nous écoutent), maintenant que je suis un vieillard, je l'affirmerais moins encore.

Les prêtres dont tu parles, vos prêtres, ne sont pas les vrais prêtres. Mes prêtres, avant d'exercer leur ministère sacré, ont subi de rudes et terribles épreuves. Leur âme, dès la plus tendre enfance, a été façonnée de telle sorte et disciplinée, ils ont une idée si haute de la mission qu'ils remplissent, qu'on peut dire d'eux : ils sont prêtres pour l'éternité! Ce ne sont plus des hommes, Kalliklès, ce sont des prêtres.

KALLIKLÈS

Et je m'en réjouis pour ta doctrine, Aglaophamos, car ceux-là seuls ont le droit de punir qui ne méritent jamais d'être punis.

Ceux-là seuls, mon ami.

KALLIKLÈS

Dis-moi, n'arrive-t-il pas qu'après avoir expié une première fois, les hommes retombent dans le péché?

Certes, ils y retombent, Kalliklès, et très souvent encore.

Les hommes, je le disais tout à Theure, sont des enfants qu'il faut surveiller sans cesse; ils sont faibles, faciles à tenter; si on ne les redresse vigoureusement, si on ne les remet pas dans la bonne voie, ils prennent, peu à peu, rhabitude du vice. Bientôt, ils n'ont plus conscience de leurs souillures, ils n'éprouvent plus aucun remords de leurs fautes ou de leurs crimes, quelquefois même ils s'enorgueillissent de leurs passions les plus viles. Dès lors, il n'est plus possible de les relever, ils sont perdus à jamais et le prêtre, témoin d'une telle déchéance, n'a plus qu'un souci : empêcher que, par l'exemple, le méchant n'entraîne au mal ceux qui suivent la loi des dieux.

KALLIKLÈS

Et comment l'empêchent-ils, ô étranger?

En les bannissant de la société des hommes ! Les dieux ne sont pas seulement ceux qui récompensent et qui aiment, ils sont aussi les justiciers. Or, il est des âmes rebelles aux ordres des dieux. Habituées à l'erreur, au mensonge et au vice, elles se complaisent dans leur état. Elles ne peuvent plus être sauvées ; elles sont esclaves, esclaves pour toujours. Ames orgueilleuses et perverties, alourdies par le vice au point de ne plus pouvoir vous élever vers le Dieu, âmes dégradées, devenues semblables aux bêtes immondes, passez dans le corps des bêtes immondes I Vous êtes le fruit gâté dont le contact est un danger pour le fruit sain ; âmes rebelles à la justice et à l'amour, disparaissez dans l'injustice! Au nom des dieux tout-puissants je vous supprime!

PLATON

Et si tu te trompais, mon cher hôte, si tu prenais ton désir pour la volonté des dieux, si les dieux ne t'avaient

AGLAOPHAMOS i6i

pas donné ce droit terrible de punir? C'est une lourde responsabilité que tu prends d'imposer la souffrance à des hommes! A ta place, j'aurais peur.

Je suis sans crainte, Platon ; ma doctrine est la vérité.

J'admire ton courage, ô étranger, et je vois bien que ton amour pour les hommes va jusqu'à leur imposer les douleurs qui pourront les régénérer. Notre Platon, d'ailleurs, admet, lui aussi, que la souffrance est l'unique remède aux impuretés de l'âme. Pour moi, je n'hésite pas à accorder qu'il est naturel de penser que la douleur peut corriger les fautes et les crimes des hommes. Il n'en est pas moins vrai que la condition de l'homme sur la terre est, telle que tu la décris, la plus misérable et la plus triste. Pourquoi les dieux, qui ont créé les âmes humaines, ne les ont-ils pas faites plus courageuses et plus fortes contre ces tentations que suscitent en elles, selon toi, ces âmes perverses qui errent dans les gouffres de l'hypogée? Sans doute le mérite sera grand pour celles qui triompheront dans une lutte si disproportionnée à leur faiblesse ; mais les vaincues, même les plus méchantes des âmes des hommes, n'ont-elles donc aucune excuse à faire valoir, et peux-tu sans hésitation et sans scrupule te reconnaître le droit de les réprouver à jamais?

Elles n'ont pas d'excuse, je l'ai dit. Prêtre et magistrat, je les punis, au nom des dieux, selon la justice.

KALLIELÈS

Je t'admire à la fois et je te plains. Les dieux secourables me sont témoins que je ne pourrais avoir ton courage. Je ne

Prat. — Le Mystèi^e, Il

sais pas punir. Je n'arrive pas à comprendre qu'un homme s'arroge ce droit, même au nom des dieux, d'imposer la souffrance à d'autres hommes. Un prêtre qui condamne e<. qui punit n'est plus tout à fait un prêtre k mes yeux : un prêtre doit prier, consoler et bénir.

Encore, si, dans ce monde, seuls, les méchants étaient punis en expiation de leurs fautes, je comprendrais que le dieu t'eût confié le droit de les châtier ; mais il est des milliers d'êtres, sur la terre, qui n'ont pas failli et qui souffrent. Pourquoi celle souffrance imméritée? Qui résoudra la redoutable énigme? La douleur qui accable un être innocent et pur me senoble être le scandale de la vie. Je n'hésiterais pas à dire de la philosophie qu'elle est la plus belle des sciences, et vous ne me reprocheriez plus de plaisanter des philosophes, que j'aime, quand ils ont, comme toi, Aglaophamos, l'esprit aiguisé et subtil, si vous pouviez m'expliquer pour quelle raison des êtres souffrent sans avoir mérité de souffrir. Peux-tu donner une solution au problème, Aglaophamos?

AGLAOPUAHOS

Je le puis.

KALLIELÈS

El loi, Platon? "

PLATON

Je u'ose pas le promettre, et surtout je ne promets pas de te [If rsuader. La question que tu poses est grave ; je l'examiiieiai, si tu veux, demain ou après-demain, quand le mùmcnt sera venu de clore le Discours. Ecoutons, mainte-

nani., Aglaophamos.

EALUKLÈS

Permets, auparavant, que je précise mieux la question \m\- un exemple. A côté de ma maison d'Athènes, Aglaophamos, se trouve la boutique de Kimon, le fabricant de sanilak's. C'est un pauvre homme, très laborieux, et qui gagne

péniblement sa vie. Ce Kimon avait un enfant, le plus joli, le

plus aimable de tous les enfants. Aimes-tu les enfants,

Aglaophamos? Moi, je les aime, tant qu'ils sont tout petits,

tant qu'ils n'ont pas encore appris des hommes à être

méchants. Et j'aimais le fils de Kimon. Il venait chez moi

pour jouer ; il m'appelait son ami. Je lui pré tais des tablettes

et un style ; il s'amusait à tracer des caractères étranges sur

la cire. Toute la journée^ il gazouillait comme un oiseau ; je

ne me lassais pas de l'écouter. Il me donnait à résoudre les •

questions les plus imprévues et les plus extraordinaires. Je

n'étais pas toujours capable de lui donner les explications

qu'il aurait fallu. « Comment se fait-il, me disait-il un jour,

de sa petite voix mal assurée, que l'homme n'ait que deux

bras et que deux jambes? » Et je n'ai su que répondre. Il avait

les yeux pers comme Athéna, des yeux très limpides et très

doux : je l'avais surnommé Glaucon.

Une nuit, son père vint m'arracher au sommeil ; mon petit ami était malade et me réclamait. Ses yeux, ses beaux yeux que j'aimais, étaient éteints; ses mains tordues et crispées faisaient comme un effort pour écarter le mal. Pendant des jours et des nuits, il eut à subir de vives douleurs ; il luttait vaillamment, il ne voulait pas mourir. Mais son courage fut aussi inutile que le savoir des médecins ; et la mort triompha. Qu'avait-il fait, dis-moi, cet être innocent et doux? Que les dieux aient voulu l'enlever à ses parents, je le comprends encore, mais pourquoi lui ont-ils imposé de telles souffrances? Quand je pense qu'il y a dans le monde tant de petits Glaucons qui souffrent, sans que jamais personne ait pu donner la raison de ces souffrances, mon sang se révolte et je crie que la souffrance imméritée dans la nature accuserait les dieux si la nature était leur œuvre !

Cette révolte est un péché. Les dieux ont voulu, mon

16i l-E MYSTÈRE DE PLATON

ami, les dieux tout-puissants et très sages, que la souffrance des inaocenls servit, dans certains cas, à racheter les fautes des coupables. Ton petit ami devait souffrir et mourir ensuite, afin que la volonté des dieux fût accomplie. Prends garde que les dieux très justes et très bons ont voulu que les changements les plus heureux qui s'opèrent parmi les nations fussent, presque toujours, achetés par de sanglantes catastrophes. Des victimes expiatoires sont nécessaires pour la rédemption des péchés des hommes. Plus rapides que l'éclair, plus actives que la foudre, les souffrances des justes et des bons pénètrent les entrailles coupables et en dévorent les souillures. C'est peut-être pour toi, pour sauver ton âme de la perdition éternelle, que cet enfant, que tu aimais et qui t'aimait, est mort dans la douleur.

Pour moi ! Hais, je ne permets pas, A,glaophamos, que d'autres, que ceux-là. que j'aime surtout, supportent les conséquences des fautes que j'ai pu commettre. Ce serait injuste. Et si un Dieu existe qui a décidé d'imposer la douleur à des innocents aQn de racheter les crimes des coupables, j'affirme que je ne voudrais pas être ce Dieu 1

AGLAOPUAHOS

\'oila que tu blasphèmes, Kalliklès : tu accuses la justice des dieux! Sais-tu seulement si tous les Glaucons qui souffrent sur la terre, pour la rédemption des péchés des lioQimcs, ne seront pas magnifiquement récompensés dans la Cilé de Lumière?

KALUELÈS

Je hius qu'ils souffrent et que leur souffrance est imméritée, el, encore, qu'ils souffrent sans avoir consenti à souffrir. Seront-ils récompensés plus tard? Je l'ignore. Je suis

témoin de la douleur subie, non pas de la récompense.; et je déclare que cette douleur est infligée contre toute justice. Même, dans le cas où il me serait donné de connaître le dédommagement quel qu'il puisse être, qui leur est réservé, je déclarerais encore qu'il est injuste de faire souffrir un innocent.

Orgueil, passion détestable ! C'est toi qui es cause que les hommes se dressent contre la divinité ! Ainsi, tu veux juger les dieux, Kalliklès, tu désires qu'ils te rendent compte de leurs actes, qu'ils t'expliquent pour quelles raisons ils font ce qu'ils font! Ils commandent et tu dois obéir. Si leurs actes te semblent injustes, c'est que tu les apprécies du point de vue de l'homme, et qu'il faudrait, pour les juger avec exactitude, s'élever au-dessus de l'homme et devenir un dieu. Tu n'es pas le juge des dieux, Kalliklès. Fléchis ton orgueil, reconnais que tout ce que font les dieux et tout ce qu'ils ordonnent de faire est conforme à la vraie justice. Ils sont les dieux, mon ami, résignetoi à n'être qu'un homme.

KALLIKLÈS

Il faut bien que je me résigne. Abandonnons, si tu le veux, mon cher Aglaophamos, cette question troublante et qui m'attriste. Platon l'examinera plus tard, s'il le juge à propos, et dis-nous ce qu'est la Loi. Depuis longtemps tu parles de la Loi comme si nous la connaissions.

C'est qu'en effet, tu la connais, mon ami.

KALLIKLÈS

Comment la conhaîtrais-je ?

tm LE MYSTÈRE DE PLATON

Es-tu uo homme. Kalliklès?

EAUIRLÈS

Je suis môme un homme très vieux.

.\GLAOPBAMOS

Eh bien, dépouille le vieil homme, et redescends eu toimt^me jusqu'au iiiomeot où tu retrouveras le Kalliklès d'au- IreTois. l'ne époque a élé où ton cœur ingénu entendait les couiniaudemenls du Divin. Tu n'avais pas encore appris à triiluT avec les pensées et tes sentiments ; tu vivais plus pri's des dieux. Rappelle, Kalliklès, l'adolescent que tu as cli', ol demande-lui ce qu'est la Loi.

EALUELÈS

C.'csl Irop exiger de mes forces, mon ami. Pourquoi ne les dirais-tu pas. les maximes de la Loi ? 11 serait plus facile i"! m.1 mémoire de les reconnaître que de les ressusciter,

Voici les phis imporlants des commandements de la Loi divine :

Aime au-dessus de tout le Dieu créateur de toutes choses, créaleur des dieux immortels, des héros, des démons et ili" linmnies : il est la cause première et souveraine !

Iliiiinre ensuite les dieux immortels comme ils ont été l'I.ililis l't ordonnés.

Huimre les héros pleins de bonté et de lumière, respecte k's (U'nums terrestres en leur rendant le culte qui leur

csl il il.

Iliiniire ton père et ta mère, tes plus proches parents.

Dl' t'ius les autres hommes, fais ton ami du meilleur et

ilu plus Vftrtueux.

Accoutume-toi à surmonter tes passions : la gourmandise, la paresse, la luxure, la colère ; vis sobrement et sans luxe.

Ne commets aucune action honteuse, ni avec les autres, ni en ton particulier, et, surtout, respecte-toi toi-même.

Observe la justice dans tes actions et dans tes paroles et ne t'accoutume point à te comporter, en quoi que ce soit, sans raison.

Observe bien, en toute occasion, ce que je vais te dire :

Que personne, ni par les actions, ni par les paroles, ne te séduise jamais, et ne te fasse faire ou dire ce qui n'est pas le meilleur.

Ne laisse jamais fermer tes paupières au sommeil, après ton coucher, que tu n'aies examiné, par ta raison, toutes les actions de la journée. Si dans cet examen tu trouves que tu as commis quelques fautes, gronde-t-en sévèrement toimême, et, si tu as bien fait, réjouis-t-en.

Pratique bien toutes ces choses, médite-les bien, il faut que tu les aimes de tout ton cœur : ce sont elles qui te mettront dans la voie de la vertu divine.

Sache que les hommes s'attirent volontairement leurs «aux. Misérables qu'ils sont, ils ne voient pas les biens qui sont près d'eux.

Semblables à des cylindres, ils roulent çà et là, accablés de naux sans nombre.

Miis, prends courage, la race des hommes est divine.

Que ton entendement donne à tenir de haut les rênes à la Gn^mé, et, après avoir dépouillé ton corps, tu t'élèveras -^

dans Véther subtil, et tu vivras de la vie divine, de la vie :)

incomptible, de la vie que la mort ne dominera plus ! j

Tels sont, Kalliklès, les commandements de la divinité. Oserais-tu dire que tu les as de tout temps ignorés ?

KALLIKLÈS

Je les connaissais, Aglaophamos, pour la plupart, ces

vers d'or de ton maître. Ils sont beaux. Je n'oserais pas assurer qu'ils sont de tout point d'accord avec la doctrine que tu enseignes.

A6LA0PHAM0S

Gomment ne seraient-ils pas d'accord avec elle ? Les vers d'or que je viens de dire résument la doctrine que j'en seigne, la doctrine du vrai Dieu.

EUDOXOS

Platon I tu es le chorège, toi seul peux me délier de cette promesse que j'ai faite de ne pas intervenir dans le débat. Si mon visage a trahi parfois les sentiments et les pensées qui s'agitaient dans mon cœur, du moins, je n'ai pas une seule fois interrompu ton hôte. Je me suis même interdit de rire quand Aristodémos s'est enfui. Maintenant, Aglaophamos a achevé l'exposition de sa doctrine et je te demande, Platon, de m'autoriser à répondre.

Mon intention n'est pas de reprendre, un à un, ses arguments. Ce qu'il dit est si éloigné de ce que je pense, qu'une discussion de ses thèses, dans le détail, me semble inuUle. Je ne veux que le prier, s'il y consent, de me dotner quelques explications complémentaires et des éclairassements, afin que je puisse mieux juger des conséquences de cette théologie qu'il enseigne, et qui, si j ai su l'entmdre, me paraît devoir apporter aux hommes, non pas Is délivrance et la joie, mais le plus terrible et le plus douloureux des esclavages.

PLATON

Sois délié de ta promesse, mon jeune ami, et rentre dans l'arène; mais n'oublie pas, je te prie, qu' Aglaophamos est mon hôte l

AGLAOPHAMOS i69

EUDOXOS

Je ne Toublierai pas, Platon.

Je ne redoute pas la critique; la vérité ne craint pas Terreur.

EUDOXOS

Ce culte du dieu, ô étranger! que tu voudrais nous imposer, est-il nouveau ? je Tignore. Ancien ou nouveau, il me parait aussi peu raisonnable que tous ceux que je connaissais déjà. Tu prétends que c'est un dieu qui parle par ta bouche, et cela te dispense de démontrer tes affirmations et te permet, en outre, d'interdire aux autres d'examiner tes thèses. Qui n'est pas de ton avis blasphème; tu menaces de je ne sais quelles peines ceux qui pensent autrement que tu ne penses. Ceux-là sont nombreux pourtant, à Athènes et ailleurs, qui professent des opinions différentes des tiennes.

Je le reconnais, mon ami ; comment ne pas l'avouer?

EUDOXOS

N'as-tu pas dit encore que tous ceux que tu ne pouvais persuader ou convaincre étaient des méchants qui méritaient la mort ?

Je l'ai dit.

EUDOXOS

Ainsi tu ne peux supporter, hôte de Platon, qu'un homme soutienne une doctrine autre que celle qui te paraît vraie ?

C'est que mes paroles ne sont pas d'un homme, mon ami, mais d'un Dieu.

Eh bien ! imagine, Aglaopbamos, que tu exposes dans une assemblée, à Athènus, ou dans quelque autre cilé libre, les dogmes nouveaux. Et suppose encore que !a liberii y est si grande que toutes les opinions peuvent être discutées et se produire au grand jour, à celte condition toutefois que celui qui les énonce n'entend porter aucune atteinte aux lois établies. Que diraient de ta doctrine ces hommes qui t'écouteraient quand ils remarqueraient que tu le proposes de contraindre par la force ceux-là que tes arguments n'auraient pas persuadés? Tu n'as aucun respect pour leurs croyances; comment pourras-tu exiger d'eux qu'ils respectent les tiennes ?

AGLAOfllAMOS

Il m'avait paru, mon ami, que tu n'avais pas toi-même ud grand respect pour la théologie.

Je veux, moi, démontrer aux hommes qu'ils vivent dans l'erreur; c'est la Science qui les délivrera. Tu te contentes, toi, d'affirmer une prétendue vérité au nom d'un dieu dont je nie l'existence, et à bon droit, puisque tu es obligé toimême de le nommer le dieu inconnu.

La Science ! ta science 1 J'ai dit ce qu'il en fallait penser, et que soa objet était vain et son idée menteuse. Tu ne dénionlre.s rien, tu ne peux rien démontrer; tes vérités ne soni que les croyances d'un homme. A de telles croyances je ne iliiis aucun respect, moi qui parle au nom du Dieu. Je ne dois aucun respect à l'erreur, d'oii qu'elle vienne. Si les Atliéniens tolèrent toutes les opinions, c'est une preuve que ce ne sont que des opinions. Qui possède la vérité a le droit

d'exiger que tous les hommes s'y soumettent, et je répon drais à ceux qui, m'écoutant avec curiosité, s'étonneraient de voir que je n'ai pas, pour les erreurs qu'ils énoncent, la tolérance qu'ils ont montrée pour les vérités que j'apportais : Cessez de vous étonner, hommes d'Athènes ; au nom de vos principes, je réclame de vous la tolérance et le respect pour la vérité que je vous apporte ; au nom de mes principes, je ne puis ni respecter ni tolérer vos erreurs.

KALLIKLÈS

Belle réponse, divin Aglaophamos, et courageuse et hardie ! Il se pourrait cependant, qu'après l'avoir entendue, tes auditeurs te regardassent de travers, comme font les écoliers au maître qui veut les corriger. As-tu oublié que notre Sokratès a bu la ciguë pour avoir répondu à ses juges qui lui demandaient de désigner la peine qu'il avait encourue : « Je mérite. Athéniens, d'être nourri, dans le Prytanée, aux frais de l'État »?

Sokratès, mon ami, n'est pas le premier de ceux qui ont souffert et qui sont morts pour la vérité ; il ne sera pas le dernier.

PLATON

Si, pourtant, tu n'étais qu'un homme, mon cher hôte, ce serait à bon droit qu'on te répondrait, ce me semble : la tolérance n'est pas due aux intolérants.

AGLAOPUAMOS

Mais je suis plus qu'un homme, Platon.

PLATON

Je n'en doute pas, mon très cher, mais d'autres pourraient en douter.

i7± LE MYSTÈRE DE PLATON

EVDOXOS Et aussitôt s'ouvrirait pour toi, et pour tes partisans, l'ère des persécutions. Des hommes se dresseraient, menaçants, l'injure à la bouche ; et te diraient : sois contraint, toi qui veux contraindre; meurs, toi qui veux tuer. Et ce serait justice!

AGLAOPHAHOS

Souffrir pour la vérité est une gloire, mourir pour elle est une joie : la souffrance et la mort seront les bienvenues ; la première purifie, la seconde délivre. Nous ne craignons pas de mourir pour les dieu\, nous qui les aimons, il se peut, Eudo\os, que le triomphe de la vérité ne soit pas aussi près que je mepiaisà l'espérer; la justice, qui est, pour la vérité, un droit de s'imposer à tous et de punir qui lui résiste, excite l'élonnement, quand elle se présente sans être accompagnée delà force. Il n'en est pas de même, dès que le prêtre s'appuie sur une autorité constituée extérieurement. Il faut qu« celte aulorilé s'établisse. Depuis si longtemps les hommes vivent dans Terreur que peut-être enfin l'espérance m'est permise. Si les Immortels en décident autrement, nous «tiendrons encore. Il leur appartient de marquer le jour et l'heure du triomphe: nous ne pouvons, nous, que proclamer la vérité et vivre pour elle, et, s'il le faut, mourir. Eudoxos, je suis le semeur qui sème à pleines mains; d'autres, qui sèmeront aussi, viendront après moi, et d'autres encore. Le bon grain flnira par lever; la sève généreuse montera le long des tiges et viendra s'épanouir dans les épis gonflés. L'important est de ne pas perdre courage; il imporlû peu que celui qui a semé soit celui qui récolte.

Et:DOX0S

Er.-lii donc si assuré de vaincre, à étranger! sinon toi, du moins quelqu'un de plus heureux, de ceux qui viendront

après ?

AGLAOPHAHOS

Comment en pourrais-je douter, si c'est au nom des dieux que je combats I Certes, la lutte sera acharnée. Le monde est grand et les méchants nombreux, et les ignorants innombrables. Il faudra dompter les uns et délivrer les autres de Terreur, leur apprendre à regarder en face la vérité. Si nous ne sommes que quelques-uns pour accomplir la tâche immense, nous sommes vaillants et sages et nous vaincrons. Quels obstacles, venant des hommes, seraient capables de résister aux efforts incessants de la volonté souveraine, que le Dieu des dieux a placée dans l'âme de ceux auxquels il a confié cette mission de préparer son règne sur la terre !

KALLIRLÈS

Mais ne se peut-il aussi, mon cher Aglaophamos, que des hommes honnêtes et de bonne foi rejettent ces vérités que tu enseignes, et s'appliquent à te persuader que tu vis dans Terreur ? Quelle résistance opposeras-tu à ces hommes, s'ils sont les plus nombreux et les plus forts ?

Aucune. Celui-là est méchant que la vérité ne persuade pas, mais le Dieu a dit : « Si tu es faible, ne résiste pas au méchant. »

EUDOXOS

Le dieu est plein de prudence, ô étranger !

AGLAOPDAMOS

Le Dieu est toute prudence et toute sagesse, Eudoxos, Il sait que la douceur, mieux que la violence, conquiert les hommes à la vérité. C'est pourquoi je dis à mes prêtres, au nom du Dieu d'amour, créateur de tout ce qui est et de tout ce qui sera : allez et souriez, soyez bons : aimez les hommes d'un amour véritable et les hommes viendront à vous. Soyez

courageux, ne soyez pas téméraires. Une violence inutile et prématurée vous éloignerait du bat, qui est le règne de Dieu. Si la force brutale s'oppose à vos efforts, ne résistez-pas, courbez la tête sous l'oppression, soyez humbles, dissimulez-vous aux yeux des méchants; mais travaillez sans cesse, travaillez dans Tombre à préparer le bonheur du genre humain. D'une àme joyeuse, sachez, quand elle viendra, supporter la persécution, mais ne courez pas au-devant d'elle. Cette joie de mourir que je lis dans vos yeux pourrait compromettre le succès de la plus sainte des entreprises. Soyez sages, soyez habiles, n'avancez que pas à pas. Cherchez parmi les hommes ceux qui sont déjà préparés à vous entendre. Vous trouverez partout des êtres qui ont souffert, des vaincus de la vie qui aspirent à être consolés et relevés. Ils vous accepteront en libérateurs parce qu'ils cherchent un guide. Peu à peu le noyau des adeptes ira grossissant, et, le jour où vous serez les plus forts, vous parlerez en maîtres, vous commanderez aux hommes.

EUDOXOS

Commander aux hommes, devenir le maître de la terre, conquérir le monde I C'est là ce que tu veux, 6 étranger ! Es-tu bien assuré, du moins, que ce soit un dieu qui t'ait désigné pour accomplir de telles choses? Se peut-il que jamais le moindre doute ne s'élève dans ton esprit?

Je suis assuré de l'existence du Dieu et tu devrais toimême en être plus assuré que de ta propre existence. Il est la cause universelle et tu n'es qu'un effet de cette cause, et tu n'existes que grâce à sa bonté.

EUDOXOS

Je me demande en t'écoutant, ô étranger I si tu n'es pas

UD fou lucide, uo de ces fous qui raisonnent leur folie. J'en ai connu quelques-uns ; ce sont les plus dangereux ; leur folie est contagieuse.

AGLADPHAHOS

D'autres, avant toi, ont dit que j'étais fou, mon cher ami, et je le suis assurément, si tu es raisonnable.

Ne te mets pas en colère, Aglaophamos, et permets que je m'applique à comprendre pour quelle raison tu aspires à commander aux hommes au nom d'un dieu que tu avoues ne pas connaître.

Jamais je ne suis en colère, Eudoxos. Commander aux hommes n'est pas un honneur ou un avantage que je recherche pour moi; l'avantage est pour eux, et c'est l'unique moyen de leur donner le bonheur.

Le bonheur I Pourtant, si tu te trompais, si le bonheur De consistait pas pour les hommes à aliéner entre tes mains leur volonté ? Suppose que ce dieu que tu ne connais pas apparaisse à tes yeux et te dise : homme, tu t'es trompé, tu apportes aux hommes non pas le bonheur, mais l'esclavage.

Que répondrais-tu au dieu, Aglaophamos?

AGLAOPUAHOe

11 ne se peut pas, mon ami, que le Dieu înconnu cesse d'être inconnu. Si, par impossible, mon àme devenait un jour le jouet d'une illusion, je dirais au fantôme : va-t-en! tu n'es pas le Dieu puisque tu m'apparais.

RALLIKLÈS

Tu lui démontrerais que, puisqu'il apparaît, c'est qu'il

n'existe pas. Je reconnais Targument qui m'a étonné tantôt, et je ne Toublierai pas, Âglaophamos, lors même que je vivrais dix ans encore.

PLATON

Mais, pour quelle raison, mon cher hôte, le dieu cesserait-il d*étre un dieu s'il t'apparaissait? J'imagine qu'il voudrait te faire cette grâce de prendre une forme sensible, afin de se montrer à toi qui es son messager fidèle. Tu le reconnaîtrais à la majesté redoutable qui émanerait de sa personne ; et d'ailleurs, comment, s'il voulait te convaincre que c'est bien Lui, la Cause suprême, qui t'apparaît, te serait-il possible de n'être pas convaincu?

Oserais-tu douter de son apparition s'il te voulait persuader qu'il apparaît ?

Je dis qu'il est impossible que le Dieu inconnu puisse être connu. Une apparition ne peut pas être l'apparition de quelque chose qui, selon la raison que nous avons de son existence, est ce qui ne peut pas apparaître.

PLATON

Cela ne te semblerait plus impossible, mon cher hôte, s'il plaisait au dieu de t'apparaître. Cela n'est pas impossible, qui est.

Mais, ami très cher, réfléchis, je te prie, que ce qui serait, en ce cas, ne pourrait jamais être que la persuasion que le Dieu me donnerait que c'est bien Lui qui se fait connaître à moi par le moyen de cette apparition. Or, c'est lui précisément qui me donne mes pensées et la connaissance que j'ai de lui, et non pas une autre qui serait fausse.

Aucun acte n'est impossible, Aglaophamos, pour celui que

tu dis être Fauteur de tout ce qui est, et par conséquent de tes pensées. Il peut donc, s'il le veut, t'en donner de différentes de celles qu'il te donne maintenant, dis-tu. Suppose donc...

Mais, Platon, ce n'est donc qu'une supposition?

PLATON

C'en est une que rien ne m'empêche de faire. Je suppose qu'après t' avoir persuadé de la véracité de sa révélation, le dieu te fasse entendre ces paroles :

« Je suis la pure Lumière, la Puissance, l'Amour. Je suis l'être qui crée et je viens à toi afin de te révéler l'ultime vérité. Ecoute, mon fils; applique ton esprit à comprendre la pensée du Dieu.

« Toutes leurs souffrances viennent aux hommes de ce qu'ils sont libres de penser une chose ou une autre, de vouloir une chose ou une autre. C'est parce qu'ils sont libres que la révolte naît dans leur cœur, et encore que naît ce désir et cette volonté de réduire à l'état d'esclaves les autres hommes. Avec la liberté, la discorde règne dans les sociétés, et la discorde est un mal que tu as su reconnaître et que tu as décidé de guérir.

« Si c'est parce qu'ils sont libres que les hommes souffrent, t'es-tu dit, ô mon filsl en enchaînant cette liberté, je supprimerai la souffrance. J'enseignerai aux hommes à n'avoir plus de volonté propre; je leur enseignerai ce qu'il faut faire et ce qu'il faut éviter. Les hommes obéiront, au nom du Dieu, et ceux-là obéiront par force que ni mes conseils ni mes prières n'auront persuadés. Plus tard, joyeux d'obéir et reconnaissants, ils m'appelleront l'ouvrier de la vie heureuse.

« Tu aimes les hommes, tu veux leur bonheur; pourtant tu t'es trompé sur la nature du bonheur. Il ne faut pas

pRAT. — Le Mystère. 12

ils LE MYSTÈRE DE PLATON

enchaîner la liberté : il n'est au pouvoir de personne, pas même au pouvoir du Dieu, de reprendre ce don qu'un Dieu ne pouvait pas ne pas donner.

« Ne détourne pas la tête, je lis dans tes yeux une question que tu voudrais, que tu n'oses pas me poser : Dieu! la liberté a été, pour les hommes, un don funeste.

« Écoute avec attention et entends la parole : elle te révélera le mystère de la liberté, le grand mystère de la vie :

f. La liberté, mon fils, n'est pas un mal; elle est, pour l'homme, le premier des biens, celui sans lequel il ne serait pas l'homme. Prends garde à ce que je vais dire, aucune chose n'a plus d'importance. Dès qu'il a atteint cet âge où la raison s'éveille en lui, l'homme sait la loi divine qui est la justice. Il sait la Loi, et qu'il faut obéir à la Loi, mais il croit aussi qu'il est libre, et qu'il dépend de lui de ne pas obéir. S'il suivait, toujours, sans aucune défaillance, les prescriptions de la Loi, il croirait encore être libre, puisqu'il ne peut pas ne pas croire à sa liberté, mais sa liberté, ne s'exerçant plus que pour obéir à la Loi, n'aurait plus l'expérience d'ellemême : elle ignorerait l'étendue de sa puissance. Comprends donc ceci, que l'homme ne peut avoir l'expérience de sa liberté qu'en désobéissant à la Loi.

« Et l'homme a désobéi ; il est tombé dans l'injustice !

« Pèse exactement le sens de ces mots : l'homme croit qu'il est libre, mais c'est seulement après avoir failli qu'il prend une connaissance entière de sa liberté.

« Pourquoi, de tous les dons que l'homme a reçus du Créateur, la liberté est-il le plus précieux? Je t'en donne la raison, qui est ibubtile : c'est seulement après avoir désobéi que l'homme a compris et qu'il pouvait ne pas obéir et qu'il devait obéir. Et cela, mon fils, parce que la justice ne serait pas ce qu'elle est pour l'homme, s'il n'était pas possible à l'homme de lui désobéir.

« Écoute : après avoir péché, — c'est une loi décidée par

ma sagesse et qui est est conforme à la justice, — l'homme supportera les conséquences de l'injustice. Il souffrira parce qu'il a fait souffrir. A l'injustice répond l'injustice ; la souffrance retourne de celui qui souffre à celui qui fait souffrir. De tout homme, on peut dire qu'il est, tour à tour, celui qui fait souffrir et celui qui souffre !

« C'est parce qu'il est injuste que l'homme souffre justement. Mais, c'est après avoir souffert, après avoir subi l'injustice, qu'il comprend que l'injustice est haïssable et qu'elle doit être punie. Alors seulement, la justice se fait sentir à lui dans sa force ; il reconnaît, dans la justice, ma fille, et s'aperçoit qu'elle est belle, et qu'il faut l'aimer. Tous les hommes aiment la justice, parce que tous les hommes ont jadis obéi à ses commandements ; et tous les hommes, parce qu'ils l'aiment, la désirent et voudraient la conquérir.

« Mais, de toutes les conquêtes, celle-là, mon fils, est la plus difficile !

« Les hommes se sont créé, quand le mal s'est enraciné dans leur cœur par l'habitude des injustices multipliées, un ordre social régi par des coutumes injustes : ils se sont éloignés de la Loi. A la place de la paix et de l'harmonie que j'avais primitivement instituées, le désordre et la guerre régnent maintenant dans les sociétés. Certes ils voudraient lutter, réagir contre le mal dont ils sont les auteurs; ils voudraient, car ils aiment la justice, mais ils constatent leur impuissance. Alors, découragés, ils s'arrêtent, et, se tournant vers la justice :

« déesse ! disent-ils, tu es belle et nous t'aimons, mais tu es trop loin de nous ; nous ne pouvons aller à toi !

« Mon fils, je veux sauver les hommes et je suis venu. Je sais ta volonté bonne et ton amour pour tes frères qui sont malheureux et qui souffrent. Tu es celui que j'ai choisi et qui leur apporteras, au nom du Dieu, la délivrance du mal.

180 LE MYSTERE DEiPÎATON

Sois' leur^conseiller eVleur éducateur, explique-leur qu'il dépend de leur libre énergie de changer ces souffrances qu'ils ont créées en un bien, le plus grand de tous les biens; il dépend d'eux, s'ils le veulent, de conquérir la justice qu'ils ne pouvaient aimer véritablement qu'après s'être éloignés d'elle.

« Va ! révèle aux hommes le mystère de la liberté ; dirige ceux qui marchent, relève ceux qui tombent, sois l'ami véritable. Un ami conseille et persuade, mais ne contraint jamais. Souviens-toi que la justice ne serait pas la loi sainte mais bien la dure nécessité, si on ne pouvait lui désobéir. Elle ne veut pas que l'on exécute par force ses commandements ; elle demande que l'on obéisse à ses ordres parce qu'elle est belle et pure, par amour; elle est la Loi souverainement aimable. Tu n'as pas le droit, mon fils, d'imposer ma loi aux hommes tyranniquement, même en vue de les rendre heureux. Un être libre ne veut pas être contraint, il rie dépend que de sa libre volonté. »

Le Dieu dirait, je le suppose, mon cher hôte, ces choses que j'ai dites, et d'autres plus profondes et plus belles, tout à fait dignes de la majesté du Dieu. Quelle serait ta réponse, Aglaophamos ?

EUDOXOS

étranger! que répondrais-tu au dieu?

KALLIKLÈS

Tranquillise ton esprit, mon cher Eudoxos, je serais étonné si notre ami te laissait attendre sa réponse.

Eudoxos, que t'importe ma réponse? N'as-tu pas affirmé que les dieux n'existaient pas?

EUDOXOS

Mais tu affirmes, toi, qu'ils existent. Ma curiosité serait

satisfaite, ô étranger! si tu disais quel serait ton sentiment à leur égard, le jour où tu apprendrais que tu as, jusqu'à présent, agi contrairement à leurs ordres.

C'est à toi que je répondrai, Platon, et non pas au Dieu, qui n'apparaîtra jamais aux yeux de son serviteur fidèle. Pourquoi supposer une chose qui ne peut pas être supposée? Ton hypothèse contredit, d'une part, la définition que j'ai donnée de la nature du Dieu, et tu ne peux attendre de moi, tant que le Dieu ne me sera pas apparu, que je t'accorde qu'il puisse m'apparaître. Le Dieu est inconnu et restera inconnu. Et, d'une autre part, prends garde, je te prie, à la force de cet argument : comment se pourrait-il que le Dieu me donnât aujourd'hui des ordres différents de ceux qu'il m'a donnés autrefois? Admets-tu que le Dieu pourrait consentir à défaire son propre ouvrage, à me dire que cette loi, que j'ai enseignée par son ordre, n'est pas la loi véritable? Que devrais-je penser d'un Dieu qui se contredirait ainsi? Faudrait-il que j'allasse trouver ces hommes, tous ces hommes qui ont eu confiance en ma parole, qui ont, entre mes mains, abdiqué leur liberté et qui ont trouvé, dans l'obéissance à la Loi, l'apaisement et le bonheur, et que je leur disse : « Hommes, je vous ai trompés ! Le Dieu m'ordonne de vous annoncer que vous êtes libres, que je n'ai aucun droit de vous contraindre à l'aimer et à le servir » ? Que penseraient de moi ces hommes, Platon? Comme Eudoxos, tout h l'heure, mais plus justement, ils affirmeraient que je suis fou. Je ne pourrais plus leur venir en aide, ils ne voudraient de moi, ni pour conseiller, ni pour ami.

EUDOXOS

Ils ne t'obéiraient plus, ô étranger!

AGLAOPBAHOS

ils obéiront. Le Dieu restera toujours d'accord avec luimême; sa sagesse est immuable et étemelle; l'homme ne sera sauvé qu'en obéissant & la Loi.

J'expliquerai plus clairement, si tu le permets, mon cher hôte, à quelle Hd tend le Discours. A cette époque lointaine où tu vivais sans connaître la vérité, tu te préoccupais déjà d'assurer le bonheur des hommes, et tu n'hésitais pas à mentir afin de les rendre heureux. Tu as sans doute expié tes erreurs, tu as conquis la sagesse ; toutefois, cette supposition reste possible pour moi qui ne suis qu'un homme et qui me trompe souvent ; celui qui s'est trompé une fois peut se tromper encore. Je me demande ce que tu ferais, si tu venais à reconnaître que tu t'es une seconde fois trompé. Il faudrait bien, si la vérité était autre que tu ne la vois, que tu allasses trouver ces hommes qui, confiants dans tes paroles, vivent apaisés et heureux, prenant, pour des vérités, des maximes qui ne seraient plus, pour toi, que des mensonges, et que tu leur disses que tu les as trompés. La question est grave; il ne s'agit plus de toi, ni de ton bonheur, mais du bonheur des hommes. 11 faudrait, brusquement, les réveiller, alors qu'ils révent le plus beau des rêves, et détruire en leur cœur cette croyance qu'ils ont lie vivre sous le regard du Dieu ; il faudrait leur faire (oiLcher du doigt une réalité qui te semble affreuse : la liberté du bien et du mal. Ces hommes se révolteraient à coup sûr contre ton autorité, ils t'injurieraient, te frapperaient peut-être : Homme, diraient-ils, pourquoi ne nous iaissiis-tu pas à nos chères, à nos consolantes erreurs? Après nous avoir trompés, tu nous détrompes : tu mérites la mort.

AGLAOPUAMOS

Platon, il ne se peut pas que je vive dans l'erreur.

PLATON

Autrefois, avant d'avoir reconnu l'erreur où tu vivais, très probablement tu aurais dit la même chose.

AGLAOPUAMOS

A cette époque, Platon, je n'étais pas celui qui conduit les hommes.

EUDOXOS

Celui qui conduit les hommes! Est-ce parce que tu les aimes que tu veux être celui qui leur commande, ô étranger ! je l'ignore ; mais, ce que je sais, c'est que ton désir et ta volonté sont de parler en maître, de donner des ordres qui seront obéis, de réduire les hommes, tous les hommes, à l'état d'esclavage. C'est là ce que tu appelles te dévouer à leur bonheur ! Je disais de toi, tout à l'heure, qu'il se pourrait que tu fusses un de ces fous qui raisonnent leur folie, et dont la folie est contagieuse. Je me trompais. Ton esprit est clairvoyant et lucide, tu sais ce que tu veux. Jamais peut-être un ambitieux ne s'est rencontré sur la terre qui te puisse être comparé : tu aspires à la tyrannie universelle des esprits, comme d'autres à la tyrannie matérielle de leurs petites cités. Je sais bien que ce n'est là qu'une monstrueuse chimère, mais si je ne consultais que cette flamme qui luit au fond de tes yeux sombres, j'aurais peur pour les hommes libres. Je suis sûr que tu es décidé à renverser, par n'importe quel moyen, tous les obstacles qui t'empêcheraient d'atteindre le but. Et si, par impossible, la supposition qu'a faite Platon devenait une réalité, si le dieu dont tu parles apparaissait dans une cité dont tu aurais réussi à te rendre maître, et à laquelle, en son nom, tu aurais fait la loi, et

s'il donnait, en personne, un démenti à tes dires et à tes commandements, tu déclarerais qu'il n*est qu'un imposteur et tu ordonnerais à ceux qui t'obéissent de le conduire en prison. C'est ta méthode, celle que tu menaçais de m'appliquer quand je t'annonçais le règne futur de la Science.

Vieillard, j'ai peur de toi. Tu es le jongleur à la parole solennelle^ occupé à attraper les hommes I

PLATON

Eudoxos, tu viens d'insulter un vieillard qui est mon hôte.

KALUKLÈS

Et c'est moi, Platon, qui ai conduit ce jeune homme au jardin d'Akadémos.

EUDOXOS

Je n'ai pas su, je n'ai pas pu contenir plus longtemps ma colère ; je le regrette, Platon. J'aurais préféré ne pas te laisser de moi cette impression que je n'ai aucun respect pour la vieillesse.

Dieu, tu n'abandonneras pas ton serviteur fidèle ! Je suis vieux, Eudoxos, j'ai souffert des hommes les insultes, les injures et les coups. Je te pardonne !

Vieillard, je n'ai que faire de ton pardon. Nous ne suivons pas tous deux la même route, et je n'attendrai pas, pour m'en aller, la fin de ton discours. Je te salue, Platon, et toi aussi, Kalliklès, je te salue.

KALLIKLÈS

Va I mon ami, retourne à Knide, mais écoute, avant de partir, cette prophétie que je fais à ton sujet, moi qui ne suis pas prophète : tu seras, peut-être, Eudoxos, un grand

AGLAOPHAHOS 1 85

astronome, mais jamais tu ne deviendras un fils d'Atliéiiii la bonne déesse...

Quoil tu pars sans m'écouter, tu ne fais pas d'excusos ù Aglaophamos que tu as oETensé ! Platon, aujourd'hui les jeunes gens ont oublié tout respect et tout savoir-vivre, il D'en était pas tout à fait ainsi du temps où nous étions jeunes. Qu'Athéna me soit secourable ! Je crois que les hommes deviennent de plus en plus méchants. Voilà que le géomètre est parti sans aucun souci de Kalliklès ; il m'avait pourtant promis le secours de son bras pour renlrei- à Athènes. Qu'en dis-tu, Antisthénès, mon vieil ami? Le départ d'Eudoxos te laisserait-il à ce point indifférent?

ANTISTBÉNÉS

S'il est parti, Kalliklès, c'est qu'il devait partir.

HALUKLÈS

Quel sage tu es, et que j'envie ta sagesse I Ton âme est à tel point délivrée de toutes les passions qu'elle ne s'intéressp plus qu'à elle-même.

Mon cher hôte, les insultes que t'a adressées ce jcinn' homme sont retombées sur ma tète ; je les ai pour toi vlm-ment ressenties.

Qu'importent les injures et les insultes? Elles passiiil, ami très cher, et l'enseignement reste. Eudoxos a écouU'. a entendu la vérité. Si le Dieu le permet, elle s'insinueia diins son âme. Peut-être, un de ces jours, le verrons-nous revenir repentant et soumis?

KALLIKLËS

11 ne faudrait pas trop y compter, divin Aglaophamos ; les savants sont entêtés.

Hélios incline de plus en plus sa course du côté du couchant. Les cigales se sont tues ; déjà le chœur grotesque d'Arislophanès accorde sa lyre. Entends-tu, Platon, les premiers brekekekex^ koax^ koax^ qui s'élèvent des roseaux du Képhysès? C'est un signe que, dans une heure environ, Tastre divin disparaîtra derrière la colline sacrée. C'est plus de temps qu'il n'en faut, heureusement, mon cher Aglaophamos, pour que lu conduises nos esprits dans ces îles Fortunées où tu commandes en maitre, où les hommes vivent heureux sous ta domination. Ensuite, Platon, le moment redoutable viendra pour toi, notre chorège, de nous dire quelles conséquences, heureuses ou fâcheuses pour la philosophie que tu aimes, résultent des discussions agitées en cette première journée du JJijstf'i e. Mais, c'est un vieil ami qui t'en prie, fais en sorte d'être bref. Mes jambes sont pesantes et je voudrais profiter du crépuscule pour retourner à ma maison d'Athènes. Si tu parlais trop longtemps, tu m'obligerais à demander, pour faire le chemin, l'aide des deux plus beaux parmi tes disciples les plus vigoureux.

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