LE CINQUIÈME TABLEAU
A RONCEVAll
— 95 — ■ PRÉLUDE
Avant le lever du rideau.
LE MAITRE DU JEU
Roland est seul, — // est blessé, — Il ne peut sonner que faiblement, car ses tempes sont déchirées et le sang lui est sorti par la bouche. Il se prend à regretter ses compagnons qui sont presque tous morts : il ne survit plus que V archevêque Turpin et Olivier; mais dans quel état vont-ils nous apparaître !
Alors le rideau est levé.
A RONCEVàUX
ROLAND seul.
Seigneurs barons, Dieu ail pitié de vous/ qu'il accorde le paradis à toutes vos âmes!
qu'il les fasse reposer au milieu des saintes fleurs du paradis.
Meilleurs guerriers (Jue vous, je n'en vis janiais. Vous m'avez servi depuis longtemps! Au profit de Charlemagne, vous avez conquis de si grands pays! Pour un tel malheur, l'empereur vous aura nourris 1
Terre de France, vous êtes un doux pays, aujourd'hui dévastée par un si dur désastre! Barons français, c'est à cause de moi que je vous vois mourir! je ne vous peux défendre ni sauver. Que Dieu vous aide, qui ne mentit jamais!
Que douce France ne soit pas honnie à cause de nous! Lorsque, sur le cliamp de
bataille, viendra Charlemagne, monseigneur, qu'il verra un tel massacre des Sarraziiis, contre un des nôtres qu'il trouvera quinze morts des leurs, il ne manquera pas de nous bénir.
A ce moment, on entendra la voix d'Olivier,
OLIVIER
Roland ! au secours !
Olivier devra entrer : il sera pâle et livide: le sa?itj tout clair a coulé le long de son corps et retombe à tei*re par filets,
OLIVIER
Mon compagnon, approchez-vous de moi, car aujourd'hui, avec grande douleur, nous serons séparés.
Dieul^e ne sais que faire. Mon comipagnon, votre courage vous aété funeste. Jamais il n'y aura homme qui vous vaille. Eh! douce France! comme aujourd'hui, vous restez vide de bons guerriers, confondue et déchue ! L'empereur en aura grand dommage}
Olivier devra marcher comme si les Sarrazitis étaient devant lui. Il frappera sans savoir sur qui, et il atteindra Roland sur son casque.
ROLAND
Mon compagnon, le fites-vous de bon
gré? Je suis ee Roland qui vous aime tant.
Vous ne m'aviez aucunement défié.
OLIVIER
J'ai tant saigné! Jes yeux e^ sont troubles.
Je nç vois clair pi dçi près ni de loin, que je puisse ^^econnçiître aiicup hon^p[^e vivant.
Je vQusi ^nteiids parler; m^is je n^ vous vois pas. 0^6 1^ Seigaeur Pieu vqus. voie!
Je vous ai frappé; mais p^rdoiinez-le ffloi.
Je n*ai aucun mal. Je vous le pardonne ici et devant Dieu.
Alony Olivier devra se mettre à genoux. Il battra son rnea culpa et lèvera ensuite vers le ciel les dew^ ï^ams jointes,
OLIVIER
Je prie Dieu qu'il me donne le pavadis. Qu'il bénisse Charlemagne et la douce France et n^on compagnon Roland par-dessus tous.
Ici Olivier mourra,
ROLAND
Mon compagnon, vous fûtes trop hardi pour votre malheur! ensemble, nous avons été et des ans et des jours! Tu ne me fis pas de mal et je ne te fis pas de tort. Quand tu es mort, ce m'est douleur que je vive.
Alors, V archevêque Turpin devra arriver* auprès de Roland : il est blessé.
On entend au loin les clairons des Français qui sonnent la charge,
LE MAITRE DU JEU
Les Sarrazins se disent Tun à l'autre :
c( Ça, fuyez, amis. Nous avons entendu les » cors de ceux de France. Charlemagme » revient, le roi puissant. Charlemagme » revient avec sa grande armée, le brave. De » ceux de France, nous entendons les claires » trompettes. Grand est le bruit de ceux » qui crient Montjotje, Le preux Roland est » de fierté si grande I Jamais il ne sera » vaincu par un homme de chair ! »
Les Sarrazins s'enfuient courroucés et furieux. Ils se précipitent vers l'Espagne .
Grâce à Dieu, le champ de bataille est à nous!
L'archevêque Turpin a reçu quatre épieux dans le corps : Roland va lui aider et délace de la tête le casque d'or. Il lui enlève sa blanche armure. Il découpe tout le bliant (blouse) et en attache les pans sur les larges plaies. Puis il le serre contre son sein, le prend dans ses bras et le couche doucement sur Vherbe verte.
ROLAND
Noble Seigneur, donnez-moi le congé.
Nos compagnons, qui nous étaient si chers,
or, ils sont morts. Nous ne devons pas les abandonner. Je veux aller les chercher et mettre à part, puis les placer et ranger devant vous.
TLRPIN
Allez et revenez, le champ est à vous et à moi, Dieu merci.
Roland ira cherche)' les corps des autres pairs et les traînera devant VarchevêquCy un par un. V sierra se placei' devant le corps d'Olivier'.
ROLAND
Beau compagnon, Olivier! Vous étiez fils du puissant duc Renier, qui tient la frontière jusqu'au val de Rivier. Pour briser des lances, pour mettre en pièces des écus, pour conseiller .les honnêtes gens, pour vaincre et terroriser les méchants, en aucune terre il n'y eut un meilleur chevalier.
TuRPlN (bénissant les corps, rangés devant lui,)
Seigneurs français! vous eûtes du malheur.
Que Dieu le Glorieux ait toutes vos âmes ; qu'il les mette au paradis parmi les saintes fleurs.
Ma propre mort me donne tant d'angoisses :
je ne verrai plus le grand empereur.
Le preux Roland, quand il voit ses pairs morts et
Olicier qu'il aimait tant, s'attendrit et il devra commencer à pleurer. Son visage sera décoloré, il ne peut se soutenir.
Alors, Varchevôqitc prendra le cor pour aller che?*~ cher de Veau et en donner à Roland. Il marche à petits pas, chancelant ; mais il est si faible qu'il ne peut aller en avant. Il n'en a pas la force : il a perdu trop de sang, le cœur lui manque et il tombe, La mort lui fait sentir ses angoisses. Roland se ranime et i^evient auprès de lui.
L'ARCmiVÈQUH: TURPIN
Meâ Culpà !
Alors, l'archevêque devra lever les yeux et tendre les deux mains vers le ciel, priant Dieu de lui dominer son paradis.
ROLAND
Je VOUS entends : Je suis auprès de vous.
Alors, l'archevêque meurt.
ROLAND
ïurpin est mort, le soldat de Charlemagne.
Par de grands combats et de très beaux sermons contre les infidèles, il a toujours été champion, que Dieu lui octroie sainte bénédiction !
Roland devra croiser sur la poitrine, entre les clavicules, les mains blanches et belles de Turpin, et il fera son éloge funèbre à la mode de son pays.
Eh I noble Seigneur, chevalier de bonne
maison 1 Je te confie au Glorieux du ciel.
Jamais il n'y aura homme qui le serve plus volontiers. Depuis les apôtres, il n'y eut pas un tel prophète pour maintenir la loi et attirer les hommes. Que votre âme n'ait ni deuil ni souffrance !
Roland prend le cor d'une main et son épée Durandat de l'antre; mais il ne peut avancer et tombe pâmé sur rherhe verte.
Alors, un Sarrazin, qui faisait semblant d'être mort ^ , se redresse, s'approche de Roland,