LA CHANSON DE ROLAND
La Chanson de Roland a paru se prêter parfaitement à ce système de découpure.
Les événements capitaux ont pu être reproduits intégralement sans modification. Quant à la grande bataille, ce ne sera pas, comme dans Eschyle, un simple courrier qui la racontera, mais un personnage dont il fait mention dans la chanson de geste :
Çô dit la Geste e cil ki el camp fut,
Li ber (saint) Gilie, por qui Deus fait vertuz,
E ftst la chartre el rauster de Loûm (vers 2095)
Traduction :
La Geste dit cela, et celui qui fut sur le champ de
[bataille, Le baron saint Gille, par qui Dieu fait des miracles, Et qui fit la charte au monastère de Laon.
Saint Gille a beaucoup occupé nos pères pendant le moyen âge. Hugues-Capet, dans la chanson qui porte son nom, rencontre Gille :
G ans avoit et plus, Trez le tamps Gharlemaingne c'estoit au bos repus. Et fu en Rai achevai où Rolans fu perdus ; Et là fist il le veu, quant il fu cpmbatus, Que si Deus li voiliot faire telle vertus Qu'il péuist escapper dez paiiens malostrus, Il devenroit tantost hermitez ou rendus ;
Traduction :
Il avait cent ans et plus!
Dès le temps de Gharlemagne, il s'était dérobé
[dans les bois.
n était 4 Honcevaux où Roland fut perdu.
Et, là, iL Ht le vœu, quand il fut battu, Que, si Dieu voulait lui /aire tel miracle Qu'il pût écliapper des payens malotrus.
Il devieodrait aussitôt armite ou reclus.
C'est donc le baron saiqt Gille qui racontera à Charlemagne le désastre auquel la légende le fait échapper miraculeusement.
Voilà assurément un personnage plus intéressant, plus personnel que le simple courrier qui raconte à la mère de Xerxès le désastre de Salamine, dans la tragédie d'Eschyle,
Dans l'épopée ^erbp de ïtossovo, c'est un combattant échappé au désastre, qui vient annoncer à l'impératrice Militza la mort de son mari et de ses sept frères (t).
Cette intervention du futur ermite ^ obtenu une approbation inappréciable que je me garderais bien d^ laisser de côté. — Lorsque j'essayai, pour la première fois, il y a bien dejs années, de dramatiser l'aventure de Roncevaux, je ne manquai pas de soumettre ma t^ptative à un maître que les travaux de ceux qui ont suivi, même avec
{i) La bataille de Kossovo, rhapsodie serbe, traduite par A. d'Avril. — Paris, Durât, rue des Archives, 68.
grand éclat la même voie, ne feront jamais oublier. Voici ce qu'écrivait Paulin Paris {Polybiblion, t. XIII, p. 529) : « Une invention, qui n'est pas moins heureuse, c'est le rôle de messager donné à saint Gille. Suivant la tradition consacrép, saint Gille, jiprès avoir vaillamment coipbattu, avait fait vœu de devenir ermite, si Dieu lui permettait de rejoindre Charlemagne et de lui apprendre la ojort 4^ Roland. »
LE MAITRE DU JEU
Dès le début de notre drame héroïque et jusqu'à la fin, vous allez voir apparaître le maître du jeu. Ce n'est pas une invention de votre rhapsode : dans tous les mystères du moyen âge, le maître du jeu occupe une place importante et même la première. C'est lui qui explique la situation, qui expose ce qui n'a pu être figuré, ou bien rendu par le dialogue; mais il est surtout le docteur : il juge ; il conclut; il moralise. Dans beaucoup de nos mystères, il promonce même de vrais sermons, qui paraîtraient peut-être un peu longs à l'auditeur du jour d'huy. Quelquesunes de ces allocutions sont d'une gravité et d'un à-propos remarquables. Rappelons seulement, dans le mystère des Vierges sages et Vierges folles, les dix vers que prononce le maître du jeu. C'est d'une simplicité, d'une grandeur dignes d'Eschyle ou de Corneille, et supérieures par l'objet même (1).
(t) Mystères du moyen âge, dans la Nouvelle Bibliothèque bleue, p. 62.
La tragédie classique, qui, il le faut avouer, était quelque peu guindée, n'si pas accepté cette tradition. Peut-être parce que cela remontait à une époque que M. Boileau a bien voulu . appeler ces « siècles grossiers ». Il faut dire aussi que le théâtre des XVII* et xviii* siècles ne s'adressait qu'aux lettrés, aux gens de loisir: il n'éprouvait pas, comme au moyen âge, un besoin impérieux d'être compris par le commun des chrétiens. Comment! il aurait fallu se donner la peine d'expliquer la marche et la moralité au simple peuple français, au profanum vulgus!
Pour nous, il n'y a pas de profanum vulgus : il y a le prochain. Nous ne lui disons pas odi eiarceo^ mais « je t'aime, je veux t'instruire; je veux t'élever non pas jusqu'à moi, mais bien plus haut. »
Nous parlerons donc à notre prochain, comme faisaient nos pères du moyen âge.
Si vous me demandez de spécifier ce qu'est cette institution du maître du jeu, je vous répondrai : C'est la préoccupation du prochain. Et le prochain a le droit d'être charbonnier, tout aussi bien que duc et pair et même académicien! Tout à tous.
fje 0Jiœijir a été I9. base de la tragédie grec(jiie : il cauge iRêine ft^rnilièrement avec les héros, antiques: il ast le ipaître
du jeu, mutatis mutandis.
Inutile de remonter si loin. Au xvn* siècle, sous une iippulsion veiîue de bien Jiaut, un (Je pos poètes s'est avisé — malgré les arrêta de ce rïiême M. Boileau, — de traiter quelque sujet plus propre à intéresser le peuple français, notre prochain de tout h l'heure, plu§ propre, dis-je, à nous intéresser tous que les péripéties familiales d'IIérapliu^ ou h polère de ce ^brutal Jlor^ce. Racine, en grand artiste, a compris qu'il fallait le choeur à Esther et à Athalie, ^i vous savez avec queltîuccès!
Péplorable Sjon, qu'as-tu fait de ta gloire?
J\ii vu Timpie adoré sur la terre.
Est-ce assez beau?
Seulement, Racine n'a pas osé ujêler aussi directement le chpeur à l'action qu'avaient fait l'antiquité grecque et le moyen âge.
Allons-nous dire le chœur ou le mccitr'e du Jeu? y ai choisi le second pour 4eu^ raisons. C'est la tradition française, et
parmi nos prochains , il y en a encore beaucoup qui attachent au mot chœur la seule idée d'un groupe chantant.
A propos de cette intervention du maître dujeu^ alias le chœur, permets-moi, lecteur bienveillant, de reproduire epçore quelcjues lignes de mop vénéré et savant maître :
«Pour renfermer en si peu d'espace uneaction aussi compliquée, Aï. d'Avrila très heureusement recours au chœur de la tragédie antique, cjui vient à propos, donner une ei^pression rapide aux sentiments que les auditeurs devaient partager. D'un autre côté, ce chœur remplit le^ intervalles qu'il était nécessaire de mépager pour expliquer les changements de scène. Le spectateuraccepte facilement ainsi tous ces mouvements de terrain; rien ne lui échappe de ce qu'il avait droit d'apprendre, »(Paulin Paris, ^6^dem.)