‹ Le mystère de Roncevaux [drame héroïque]Chapitre 4 sur 29 · LES REPETITIONS · texte numérisé non relu

LES REPETITIONS

Des personnes qui se piquent de littérature, se sont scandalisées d'entendre le même personnage répéter plusieurs fois la môme chose à peu près dans les mêmes termes. Je dis à peu près, parce qu'il y a toujours quelques différences coïncidant avec le changement de rime ou d'assonance, quelquefois avec la gradation du sentiment. Roland dira trois fois adieu à son épée : voici d'abord : Que tu es claire et blanche !^ Et, à la fin : Que tu es belle bt sainte! h cause des reliques enchâssées dans la garde. Est-ce là une répétition oiseuse?

Je suis loin de partager l'opinion de Fauriel et des autres critiques, qui voient là une imperfection ou une erreur de copiste.

Voyons comment les choses se passent dans la réalité. Il n'est pas naturel qu'Olivier, dans un péril extrême, incite une seule fois Roland à sonner le cor pour appeler Charlemagne à la rescousse. Dans les cas pareils, on insiste, on répète une

fois, deux fois, trois fois, à satiété. De même, le guerrier chrétien, qui se sent mourir, exprime plus d'une fois ses regrets, ses souvenirs; il frappe plusieurs fois « sa coulpe »; il recommande jusqu'au bout son âme à Dieu.

Le chroniqueur,, l'historien pr.oprement dit, dont l'œuvre sera lue avec calme dans le silence du cabinet, énoncera purement et simplement qu'Olivier a pressé vivement son ami, à plusieurs reprises, de sonner le cor. Il dira que Roland, se sentant mourir, s'est recueilli pendant un certain temps.

Pour ces conditions de lecture tranquille, il serait oiseux, presque ridicule, de répéter la chose, même avec variantes et gradation; mais il ne faut pas perdre de vue que les chansons de geste furent composées pour être chantées devant une réunion comprenant toute espèce de gens, plus ou moins distraits (1) ; que les mystères étaient joués devant la foule, d'abord sur le parvis des églises, puis sur la place publique (2) Com-

(1) Voir dans le volume de la Nouvelle Bibliothèque bleue : La reine Berte filait — les explications sur le rôle des trouvères et des ménestrels.

(2) Voir les Mystères du moyen âge^ dans la Nouvelle Bibliothèque bleue.

ment, s^rjs répétitions de paroles, fer^-t-on comprendre, non plus > un lecteur, ffl&is h des iftilUers d'auditeurs, cette réalité de§ répétitions Qu des situations qui se prolongent ?

Les compositeurs de musique pratiquent largem^Ot, sans craindre le holà 1 ces répétitions plus ou moins variées qui sont d^os la nature des cbpses, et une nécessité 4p tout0 (exposition orale.

Jj^ question de ces répétitions est grave au point de vue littéraire, et très intéressante pour Texécuiion di'amqtique. Aussi, désiré-je appuyer ma démonstration, en quelque SPi'te rationnelle et a priori^ sur

le sentiment des meilleurs romanistes. La

question fut débattue dès que nos premières chansons eurent été publiées. Ne remontons pas au delà de l'année 1868, où Léon Gautier écrivait :

« Dans notre intime conviction, l3s épisodes de l'Olifant (cor en ivoire) et de Durandal, dans la Chanson de Roland, sont l'œuvre d'un trouvère qui voulait produire un puissant effet par des répétitions habilement calculées. Il y a, d'ailleurs, dans chacun de ces couplets similaires, ou dans

Tiin d'eiix tout au moins, certaines idées qui ne se retrouvent pa^ dans les autres.

Ce ne sont plus ik des variantes. » {Épopées françaises 1, p. î%^, l*"^ édition).

ff Ce procédé, dit Gaston Paris (J888), est intiinement lié 4 l'ensemble de la tpch- Tiique de la vieille épopée française et ^ pour but d'accroître , en la répétant avec une variation plus ou moins grande, j'iiûr pression produite sur l'auditeur par une situation particulièrement intéressante, et surtout , par un sentiment pathétique. »

{Extraits de la Chanson de Roland, p, 118.)

Il était important de faire ressortir que les répétitions ne se rencontrent pas dans les parties banales du récif, ce qui démontre qu'elles sont intentionnelles, et, pour ainsi dire, émotionnelles. C'est aussi sur la même considération que s'appuyait M. Clédat pour arriver à la même conclusion:

« Le plus souvent, les laisses (strophescouplets) similaires sont un véritable procédé littéraire employé par le poète pour retenir l'attention du public sur les endroits importants du récit et pour redoubler son émotion dans les scènes pathétiques. J'ai

constaté plus d'une fois que ces répétitions étaient d'un grand effet sur les auditeurs, et il nous paraît invraisemblable qu'un pareil effet soit le résultat du hasard, comme il faudrait l'admettre , si on considérait toutes ces laissés similaires comme des négligences de copistes. » [Introduction à la Chanson de Roland, p. xi, Paris, Garnier.)

LES RECAPITULATIONS

Nous dirons la même chose sur les résumés, qu'on rencontre si fréquemment dans les chansons de geste, et que le maître du jeu se permet souvent dans les mystères.

C'est indispensable pour graver les points capitaux dans la mémoire d'un auditoire inattentif ou illettré. Vous ne ferez pas même une lecture suivie devant des enfants ou des femmes, sans être obligé, à chaque reprise ou à certaines situations, d'improviser de ces récapitulations qu'on trouve fort à propos dans les chansons de geste et dans les mystères.

Quant au reproche portant sur ce que ces récapitulations sont souvent reproduites dans les mêmes termes, je ne saurais l'admettre davantage. Lorsque le trouvère a rencontré heureusement une forme saisissante, il doit la répéter au lieu de compromettre son succès et la compréhension du sujet uniquement par la recherche puérile et pénible d'une différenciation artificielle qui ne saurait être agréable qu'aux blasés

et aux pédants. Il ne faudrait peut-être pas creuser beaucoup pour trouver le germe de cesobjections, non paspuériles, mais séniles, dans les théories du M. Boileau supralauçlc^tus.

LE MdbË t)Ë tftAOtJCttdît

Lorsque j'esâayai Ufté première fois de drâtiiatiset» la « chansoti de Roland j*, dé fut alors d'aprèâ le mode que jWaià applictué â la chaiisôil elle-même : Je rendais Torigitial vers par vers au rythme de dix pieds, sailS m'astreindre à l'assonance, que M. Petit de Julleville, au contraire, a conservée. Il l'a fait avec beaucoup de goût, de dextérité et de science.

En examinant à nouveau ces modes de traduction au point de vue spécial de la représentation dans les écoles et les patronages, j*ai cru saisir que le dialogue n*en sortait pas d*une manière assez claire et intelligible.

La versification est assurément préférable à la prose pour une exécution dramatique ; mais encore faut-il que le texte reste facilement et instantanément accessible à toutes les intelligences. Je n'aurais pu y arriver par la versification, avec ou sans Tassonance, qu'en modifiant sensiblement le texte original* Et je ne voulais y l'ien changer, ajouter

OU retrancher dans la crainte d'altérer en même temps le caractère de l'œuvre primitive . J'ai donc, non sans jeter en arrière des regards désolés, adopté la prose, mais quelle prose! une prose qui reproduit tout ce qu'il y a dans l'original, autant que possible, sur le même ton, avec le même mouvement. Ainsi, par exemple, j'ai conservé toutes les inversions qui ne laissaient aucun doute sur le sens.

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