CAMULOGÈNE, EUSTELLE, VIRIATE, SOTER
camulogène, regardant les Gaulois.
Ce peuple est bon ; il a gardé sa foi première,
Moi, je doute !... Je doute et voudrais la lumière. Et le doute est affreux, quand on a trop vécu, Quand de la vie amère on se voit un vaincu.
Les jeunes près de vous chantent leur espérance ; De la mort, moi, j’attends et crains la délivrance. Et je sens le poids lourd des rêves effacés,
Des souvenirs de haine et d’amour entassés,
Et plus qu’auparavant de savoir j’ai l’envie.
Quels sont les lendemains succédant à la vie ?
Si ma fin est en elle, alors pourquoi le bien ? Vertu, n’es-tu qu’un mot, et devoir, n’es-tu rien ? Vais-je donc vers Celui dont la juste balance,
En pesant tout en moi, punit ou récompense ? Nuage, éloigne-toi... Je n’en puis plus... O nuit,
O nuit ! Quand brillera le soleil qui te suit ?... O ciel ! que ton sommet à mes yeux se colore ! Et, du jour éternel, viens commencer l’aurore. Je suis désenchanté. Je sens naître la mort Dans l’effroi, dans l’oubli, l’espoir et le remord.
EUSTELLE
Si de notre avenir vous aviez la science,
Comme j’obéirais !
CAMULOGÈNE
Naïve confiance !
Je voudrais soulever le voile devant toi,
Je ne puis pas, et tout est sombre autour de moi.
(Il reste un instant silencieux.) Insondable à mes yeux le secret de la terre !
Dans la sombre forêt, mystère sur mystère !
Tout paraît s’endormir, le soir, avec la nuit ;
Du silence pourtant mon âme entend le bruit ;
Le vie en mouvement dans la nature passe ;
Tout naît... tout meurt... tout fuit et revient dans
[l’espace.
EUSTELLE
Mais quel est le Dieu bon dont la fécondité,
De ce monde inconstant conserve la beauté ?
CAMULOGÈNE
Oui ! ce Dieu, quel est-il ? O l’humaine impuissance ! L’Infini remplit tout ; tout me dit sa présence ;
Dans l’univers je suis la trace de ses pas,
Il met l’ordre et la vie et ne se montre pas.
Et quand j’ai bien cherché sans jamais rien entendre, J’arrive au désespoir de ne pas le comprendre.
Je crois le voir souvent passer dans une fleur,
C’est lui qui la revêt de grâce et de couleur.
Plein de feu son regard brille dans les étoiles ;
C’est lui qui de la nuit étend sur nous les voiles.
Que de fois en rêvant, en face du flot bleu,
Mon cœur a salué l’immensité de Dieu !
CAMULOGÈNE
Et le mien n’a suivi que de lugubres traces :
Les races qui s’en vont détruire d’autres races.
O les sillons de sang pour les peuples nouveaux !
O les cités naissant sur de sombres tombeaux !
Avec le fer, avec la flamme et la ruine,
L’homme trace la voie où son frère chemine.
Pour les peuples déchus, terrible est le moment Où sur leurs fronts courbés tombe le châtiment.
Un Dieu peut-il vouloir ces cruelles alarmes ?
Se plaît-il à semer et le deuil et les larmes ?
EUSTELLE
Non, Dieu ne créa pas la mort et les douleurs,
Et l’homme est l’artisan de ses propres malheurs.
CAMULOGÈNE
Oui ! c’est vrai, mais la nuit reste toujours plus sombre, Qu’il vienne et qu’un rayon plus pur dissipe l’ombre..
EUSTELLE
Oui, je veux le connaître ! Oui ! je veux l’implorer, Et son amour enfin daignera m’éclairer.
CAMULOGÈNE
Aurais-je donc trouvé la vierge prophétesse Qui des Gaulois vaincus finirait la détresse ? J’hésite... Pourquoi non ?... nous chercherions tous Quel est l’Etre divin qui répond à nos vœux. [deux (Il s'éloigne lentement en disant.)
Le regard d’un enfant est profond et limpide,
La vérité l’attire et la bonté le guide ;
Il est si près du ciel qu’il en entend la voix,
A qui le garde pur, son cœur dit : « Je vous crois. »
(Il sort.)