LES DAMES DE CHAMBLAS
C'est la comtesse de la Roclienégly de Chamblas qu'on appelle la première, et l'huissier a peine à lui frayer passage au milieu de la foule. Des tribunes, les spectatrices se penchent pour la mieux dévisager. Étrange et hautaine figure qui semble dominer tout le procès!
La comtesse est vêtue, avec une élégante simplicité, d'une robe de soie à palatine de teinte vigogne ; une capote en soie bleu-barbeau encadre les boucles noires de ses cheveux. Elle ne prononce que les mots indispensables, attendant toujours la question. Sa voix détache bien les syllabes, sans rien déceler d'une émotion intérieure.
(( Savez-vous quelque chose, madame, demande
le président, sur les circonstances de la mort de M. de Marcellange, votre gendre?
— Je ne sais rien.
— Alors, vous allez me permettre de vous adresser quelques questions. Savez-vous si, dès l'origine du mariage, des discussions ont eu lieu entre votre tille et son mari.
— M. de Marcellange n'a pas su être heureux avec ma fille.
— Avez-vous été témoin de discussions dans le ménage?
— Quelquefois.
— N'avez-vous pas été vous-même acteur dans les discussions ?
— Au contraire.
— M. de Marcellange ne quitta-t-il pas le domicile conjugal et ne prit-il pas au Puy un logement particulier. Pourquoi?
— Parce qu'il pensa sans doute qae c'était dans son intérêt.
— Il semble pourtant que son intérêt était de vivre avec sa femme dans le sein de son ménage?
— Je ne sais.
— Ne savez-vous pas qu'un jour votre gendre, ayant mangé d'une omelette préparée par vos domestiques, fut violemment indisposé et se plaignit d'un empoisonnement?
— Jamais nous n'avons entendu parler de cela. . . jamais ! jamais ! . . .
— Marie Boudon n'aurait-elle pas pris part à vos discussions? N'aurait-elle pas dit un jour: « Monsieur est bien heureux d'avoir une femme comme celle-là. Si c'était moi, je me ferais justice moimême ! »
— Chez moi) les domestiques étaient à leur place; ils ne se mêlaient pas de ces difl'érends.
— Votre fille n'a-t-elle pas eu la petite vérole à la fin de juillet et Besson ne la-t-il pas prise d'elle au mois d'août?
— Oui, monsieur.
— A quelle époque Besson est-il entré en convalescence?
— Vers la fin d'août.
— Savez- vous s'il est resté au Puy le l^"" septembre 1840?
— Oui, il s'est couché à huit heures.
— Savez- vous s'il est sorti dans la soirée?
— Oh ! du tout, du tout.
— Ne s'est-il pas promené avant d'aller se coucher?
— Oui, monsieur, mais pas loin.
— Etes-vous rentrée de bonne heure, ce l^^'septembre? Pensez-vous que quelqu'un de la maison soit revenu vers minuit ou une heure du matin ?
— Du tout. Moi, je suis rentrée à neuf heures avec ma fille...
— Quoique à vos gages, Besson n'allait-il pas souvent travailler à Ghamblas pendant une partie de la semaine?
— Oui, monsieur. Il y allait souvent.
— Pourquoi envoyiez-vous un domestique à vos gages travailler à Ghamblas?
— C'est parce qu'il y avait de l'ouvrage pour lui.
— Vous n'aviez pas d'autre motif?
— Je n'en avais pas d'autre.
— Avez-vous su qu'il y avait eu des disputes entre Besson et votre gendre ?
— On me l'a dit, mais jamais on ne m'a prévenue qu'elles eussent été sérieuses. Depuis, j'ai défendu à Besson de retourner à Ghamblas.
— Pensez-vous que votre gendre ait eu des ennemis dans le pays?
— Je ne puis rien dire là-dessus. .Je ne connaissais pas ses habitudes et les personnes qu'il fréquentait.
Et c'est tout. Cette sécheresse voulue, cette prudence étudiée font peser sur l'auditoire comme une sorte de malaise. Madame de Ghamblas va prendre place au banc des témoins. Elle y garde une immobilité de statue.
La fille lui succède à la barre. Madame Théodora déclare être âgée de trente-huit ans. Sa
LE MYSTKRK DU CnATEAU DE niîAMBLAS 123
voix est faible et trahit, au début tout au moins, une certaine émotion. Aussi le Président, après l'avoir priée de relever un peu son voile de tulle, Finterroge-t-il avec prévenance et courtoisie.
Entre le conseiller Mandosse de Névrezé et la veuve de Marcellange, le dialogue va se maintenir sur le ton de la bonne compagnie, mais le mépris du mort se trahira dans plus d'une réponse. C'est bien la même femme qui disait à une paysanne de Saint-Etienne- Lardeyrol : « Il n'y a que deux ans que je suis mariée, mais ces deux ans m'ont paru des siècles. »
— Savez vous si votre mari avait des ennemis à Chamblas ?
— J'étais séparée de lui depuis longtemps quand il est mort.
— N'y avait-il pas eu des discussions entre vous et M. de Marcellange?
— Il voulait se séparer de moi parce que je désirais rester avec ma mère.
— Il vous a donné assignation pour se réunir à vous, et vous li'y avez pas répondu?
— Ma santé ne me permettait pas de me réunir à M. de Marcellange. Le séjour de Chamblas est très froid, et je voulais rester l'hiver au Puy.
— Pendant la vie de monsieur votre père, avez-vous eu des discussions avec votre mari?
— Ce n'était pas trop possible, parce que mon
père tenait le ménage, mais cela a duré peu.
— A quelle distance de temps avez-vous perdu vos enfants?
— A quatre mois d'intervalle.
— Avez-vous averti votre mari de la mort du second ?
— lia été enlevé en très peu de temps.
— M. de Marceilange a-t-il cherché alors à se rapprocher?
— Oui.
— Et vous, madame?
— Je ne sais pas.
— Besson n'a-t-il pas contracté la petite vérole peu de temps après vous?
— Oui, monsieur, environ le 7 ou le 8 août.
— A quelle époque a-t-il été guéri?
— Il est entré en convalescence à la fin du mois.
— Le l-"" septembre 18i0, quelqu'un est-il rentré chez vous après minuit?
— Je n'en sais rien, je dormais.
— Avez-vous su qu'un repas préparé par vos domestiques avait rendu votre mari gravement malade et qu'il se plaignait même d'avoir été empoisonné?
— Jamais je n'ai entendu parler de cela.
— N'avez-vous pas dit un jour à Obrier devant des batteurs en grange : « Je voudrais voir mon mari battu comme cela ? »
— Je ne connais même pas cet homme.
Obrier est rappelé.
— Madame, le reconnaissez-vous?
— Je ne lui ai jamais adressé la parole, mais je le connaissais de vue.
— Comment se fait-il qu'il vous prête un propos, si vous ne lui avez jamais parlé ?
— Monsieur, il est impossible que j'aie dit ce qu'il rapporte.
— Mais convenez-vous que vous lui ayez parlé ?
— Je n'ai jamais pris Obrier pour mon contident. Obrier donne des détails. Madame de Mar-
cellange l'interrompt presque à chaque mot.
— En quelle année m'avez-vous entendu parler ainsi?
— Oh! madame, je ne sais guère l'époque.
— Mais l'année ?
— .le crois que c'était dans le mois...
— Commençons par l'année.
— C'était dans le mois...
— Mais l'année ! l'année ! C'est l'année qu'il faut !
— C'était l'année après la mort de votre père.
— Cela ne suffit pas, dites l'année. Ah! voyons, encore une fois, c'est l'année qu'il faut !
La voix est devenue sonore, le ton colère. Le Président interrompt ce colloque.
— ]N'avez-vous pas dit à Marie-Anne Maurin : « Je voudrais que mon mari, la voiture et les
chevaux dégringolassent au fond d'un précipice? »
— Je n'ai jamais vu cette femme ; je ne la connais pas.
Marie Maurin se lève et proteste : « Vous ne me connaissez pas, et j'ai gardé vos vaches à Chamblas ? »
— C'est possible, mais je ne vjus connais pas. D'ailleurs, je n'aurais pas pu vous tenir un pareil propos. Je ne suis pas parleuse de mon naturel, avec les domestiques surtout. Et puis, où vous ai-je dit cela?
— Dans votre cour, près de votre porte, où je vous ai trouvée en entrant.
— Ai-je l'habitude de servir de portière? Le Président reprend :
— Savez-vous qu'une lettre anonyme a été écrite à M. de Marcellange père à Moulins ?
— Non.
— Voici cette lettre. Ne trouvez vous pas, dans son écriture, quelque ressemblance avec la vôtre, l'm majuscule du premier mot par exemple?
— Non.
— N'avez-vous pas envoyé à Besson, depuis qu'il est en prison, des vivres et des vêtements?
— Oui, monsieur, j'ai envoyé un repas par jour et un matelas.
— Et cependant, vous saviez aLrs qu'on l'accusait d'avoir tué votre mari?
— Jamais je n'ai pu le croire coupable, l'ayant vu chez moi à huit heures du soir, au moment où il prenait un potage. Je sortais alors pour aller rejoindre ma mère qui se trouvait chez madame veuve de La Rochenègle, matante. Je suis rentrée à neuf heures.
— N'avez-vous pas fait servir à manger et à boire à Arzac venu pour vous demander grâce à raison d'un délit forestier ?
— Oui. Son maître, M, Berger, avait les mêmes égards pour mes domestiques.
— Ne lui avez-vous pas dit de ne pas déclarer à la justice ce qu'il savait?
— Certainement, je ne lui ai pas dit cela.
— Avez-vous dit que vous sauriez quels témoins déposeraient contre Jacques Besson, ajoutant que vous les poursuivriez?
— Jamais.
— N'avez-vous pas fait au moins une promenade dans les bois deChamblas au bras de Jacques Besson? Vous savez qu'une femme Ghamard en a déposé?
— Mais, monsieur, certainement non. Si j'eusse été fatiguée, j'aurais pris le bras d'une lille de chambre.
— Avez-vous dit que votre mari n'était qu'une espèce de commis, un « baritèle » ?
— Je n'ai jamais dit rien de tel. J'ai appris seule-
ment que de Marcellange n'était pas son nom et qu'il s'appelait Vilhardin tout court. Mais cela était avant le mariage et ne l'empêcha pas.
M" Bac. — Monsieur le Président, voudriez-vous demander à madame si, après la mort de son mari, visitant ses propriétés de Gliamblas, elle n'aurait pas dit : « Ah ! mon chPiteau ! Gomme on a mis mon pauvre château ! Que n'est-il mort plus tôt, ce cochon de Marcellange? »
— Monsieur, je ne me sers jamais d'expressions pareilles.
— Madame n'a donc pas dit : Que n'est-il mort plus tôt?
— Non, monsieur.
Madame de Marcellange a subi, sans fléchir, ce long interrogatoire. Voile rabaissé, elle vient s'asseoir à côté de sa mère, après l'avoir cherchée des yeux.
A cette audience encore, on entend les témoins de l'alibi. Marion Roux, servante de l'abbé Cariai, a rencontré Besson dans l'escalier, le 1"^ septembre, au moment où il montait se coucher. Il était alors huit heures du soir. Marie Gilbert, servante de l'abbé Brosset, l'a vu vers sept heures et demie assis dans la rue la tête plongée dans ses mains et paraissant souffrir. Le même jour, Jeanne Bariol, femme Cornu, l'a aperçu à trois reprises, la dernière fois à cinq heures et demie,
sur le banc de pierre, devant la porte de l'hôtel de Chamblas. Il avait un bâton à la main et conversait avec des tailleurs. Un de ceux-ci, Jean-Antoine Séjalon, lui a effectivement parlé, mais ne lui a pas vu de bâton. Lors de sa première rencontre, à une heure, avec la femme Cornu, Besson devait avoir assez gaillarde mine, car le témoin lui a dit, en manière de compliment : <( Vous avez l'air d'un meneur de mariage. »
Sans s'arrêter plus qu'il ne convient à certaines menues divergences des dépositions, au sujet notamment de la coiffure de l'accusé, il est intéressant de signaler que Jeanne Bariol a eu l'occasion de s'entretenir avec Besson à la prison du Puy, et qu'à l'issue de cette visite, Marie Boudon a réveillé ses souvenirs en ces termes : « Vous vous rappelez bien ce que Jacques vous a dit le 1" septembre ? » Chose bien plus troublante 1 Tous ces gens n'ont parlé que deux mois et demi après le crime et les châtelaines sont restées muettes pendant deux ans...
Il est tard. On renvoie la suite au lendemain, mais le mauvais temps bloque les spectateurs dans le Palais de Justice. Pendant qu'elles hésitent à s'éloigner, les dames de Chamblas et madame de Tarade se trouvent face à face, les premières impassibles, la seconde toute bouleversée de cette
rencontre. Les minutes paraissent longues. Enfin, la veuve de Marcellange et sa mère se décident à quitter la place et elles regagnent leur hôtel sous des torrents de pluie.
l'audience du 2o AOUT 1842
Elle débuta dans le calme. On entendit des témoins d'ordre secondaire : le Docteur Urbe qui avait soigné Besson jusqu'au 20 août 1840, l'abbé Hedde qui lui avait apporté le 17 août précédent les secours de la religion.
Vint le tour d'un certain Jacques Bernard, aubergiste à Brives, près le Puy, d'aspect sordide et d'épaisse carrare.
« Claude Reynaud, dépose ce témoin, me dit un an après l'assassinat, alors que je me plaignais de la dureté des temps, que je n'avais qu'à déposer contre Jacques Besson. C'est le moyen, ajouta-t-il, d'obtenir une place de gardechampêtre et de devenir l'ami du Procureur du
Roi, avec lequel il fait toujours bon d'être bien, car on ne sait pas ce qui peut arriver. »
— Ce que vous rapportez là est bien grave, témoin, interrompt le président Mandosse. Songez à votre serment. Rappelez-vous le sort d'Arzac.
— Je dis la vérité. Je ne crains rien... et j'en sais encore plus long.
— Continuez, et pesez bien vos paroles.
— Dans une autre circonstance, Claude Reynaud voulut faire dire à un nommé Masson qu'il avait vu l'accusé passer à Labrousse pendant la nuit du 1"" septembre. Masson résistant, il insista: « Mais imbécile, tu n'auras pas besoin de le nommer. Tu diras seulement : J'ai vu dans le bois, la nuit, un bomme armé que je n'ai pas reconnu. Il y en aura bien d'autres pour le faire condamner qui seront plus savants et plus « fixes » que nous. Va donc toujours. »
Clfude Reynaud est invité à revenir à la barre. Il proteste avec indignation et traite le témoin de menteur.
Le président rappelle à Bernard qu'il a été entendu trois fois au cours des diverses instructions et que jamais il n'a fait une allusion quelconque aux circonstances qu'il vient de révéler : « Prenez garde, lui dit-il, et réfléchissez bien. Vous êtes père de tamille... »
— Oui, et très chargé.
— Eh bien! vous pouvez être arrêté ici môme, et, au lieu de retourner ce soir à Brives au milieu des vôtres, piendre le chemin de la prison. Et puis, écoutez encore, je vais vous lire l'article du Gode Pénal qui punit le faux témoignage (cette lecture a lieu). Voyez à quelle peine terrible vous vous exposez?
— Faites comme il vous plaira. Je dis la vérité. Tout cela, je l'ai révélé à M. Dugoue, le juge du Puy, mais il n'a pas voulu l'écrire.
— Ce n'est pas possible, comprenez-le bien.
— Cela est si vrai que l'écrivain, le greflier comme vous dites, en avait les cheveux qui lui dressaient sur la tète de voir une tîlle obstination.
La grossière impudence de ces dernier • s paroles démontre que Bernard se moque de la justice. Claude Reynaud signale à ce moment qu'un frère de Besson est allé dire à Obrier et à Touzet qu'on trouverait des gens pour détruire la déposition du principal témoin.
Obrier et Touzet sont dans la salle. Ils confirment le fait et Touzet ajoute ce détail que, revenant de l'instruction avec Bernard le o octobre 1841, iî a entendu ce dernier lui déclarer qu'il ne savait rien « ni pour ni contre ».
Mais il y a mieux. L'audiencier de service Perrin vient déclarer que Bernard a quitté subrepti-
cernent lavant-veille la salle des témoins en compagnie d'un frère de Besson. Il a fallu se mettre à sa poursuite et le ramener presque de force.
La mesure est comble. Le président fait dresser procès-verbal de la déposition de Bernard et, une dernière fois, l'invite en termes émus à se rétracter. Il parle à un sourd.
Alors, l'arrestation immédiate est ordonnée. Un gendarme s'approche de Bernard et lui place la main sur l'épaule.
« La volonté du Bon Dieu soit f.iite! » se borne à dire l'aubergiste de Brives, non sans une certaine dignité.
C'est le second faux témoin, confondu en pleine audience, et la jiste n'est pas close.
La séance est suspendue au milieu de l'émotion que l'on devine. A la reprise, M' Rouher demande le renvoi de l'affaire. Il se base sur l'arrestation de Bernard et sur ce fait encore qu'un juré aurait ostensiblement applaudi.
Le juré ainsi mis en cause, (le sixième), se lève aussitôt et explique qu'il n'a nullement entendu manifester. Mais l'attention qu'il a prêtée à l'incident a longtemps tenu son corps dans une position de gène. Quand il a voulu se redresser, ses mains se sont rapprochées instinctivement et c'est ce geste qui a été interprété à tort dans le sens d'une marque d'approbation.
LE MYi=;TÈRE DU CHATEAU DE CHAMBLAS 135
L'explication vaut ce qu'elle vaut. La Cour s'en contente. On n'enquête pas davantage, et un arrêt motivé décide qu'il sera passé outre aux débats.
La liste des témoins est épuisée. Mais il en manque un d'importance capitale, un dont l'onnbre mystérieuse n'a cessé d'errer autour de tout ce débat. C'est Jeanne-Marie Boudon. Pourquoi n'a-t-elle pas déféré aux citations envoyées à ses derniers domiciles? On a perdu sa trace? Est-ce elle qui ne veut pas venir? Est-ce une puissance occulte qui lui ordonne de se cacher? Estell * devenue riche? Se repent-elle dans quelque couvent? Dort-elle dans un cimetière? Ces questions, le public se les pose avec angoisse. Avec une angoisse plus grande encore, le président Mandosse et M" Théodore Bac vont les poser à madame deMarcellango.
La veuve s'avance jusqu'au pied de la Cour. C'est le président qui ouvre le feu. Ici, le narrateur doit céder la place au sténographe.
« Madame, on a vainement cherché votre ancienne femme de chambre. Savez- vous ce qu'elle est devenue?
— Je l'ignore.
— Ne pouvez-vous donc donner aucun renseignement sur elle?
— Depuis qu'elle a quitté mon service, je ne sais ce qu'elle a fait.
— Y a-t-il longtemps qu'elle est sortie de chez vous?
— Oui, il y a longtemps... (se reprenant) ... depuis qu'elle nous a quittées, J'en ai eu besoin pour un voyage, et depuis je ne l'ai pas revue.
— Mais en avez-vous entendu parler? Avez- vous cherché à avoir ou avez-vous reçu de ses nouvelles?
— Non.
La voix est glaciale. Les mots sont mesurés au compte-gouttes. Ils tombent comme des balles de plomb. Chacun d'eux ouvre des horizons sinistres, et ce n'est pas fini.
M" Théodore Bac interroge à son tour :
— Quand l'avez-vous vue pour la dernière fois?
— Il y a six semaines.
— Où donc l'avez-vous abandonnée?
— J'ai été aux eaux d'Aix et je l'ai laissée là.
— Comment! vous avez abandonné cette tille qui vous avait servie longtemps, qui vous avait accompagnée pour vous servir dans un long voyage. Vous l'avez abandonnée ainsi dans un pays lointain, dans un pays étranger?
— C'est elle qui a voulu rester.
— Cette iille qui, jusque-là, vous avait servie avec tant de zèle, vous a donc laissée revenir sans domestique ?
— Je vous dis que c'est elle qui a voulu rester. Le président reprend la parole :
LE MYSTKKE DU CHATEAU DE CIIAMBLAS 137
« Et VOUS avez consenti à la laisser là sans plus vous occuper d'elle?
— Elle s'est beaucoup phi dans ce pays.
— Mais cela est peu croyable. On connaîtl'amour de nos paysans pour leurs montagnes. Il n'en est pas un seul qui consentirait à rester ainsi isolé à l'étranger?
— Elle l'a voulu.
— Et vous y avez souscrit, vous, alors que vous saviez fort bien qu'elle allait être assignée pour comparaître en justice, et que son témoignage était si important?
— 11 ne m'appartenait pas de combattre ses résolutions.
Ces réponses étranges frappent l'auditoire de stupeur. On se demande si on a bien entendu. M* Bac s'est levé. La figure convulsée, il se penche au-dessus de cette cuve où bouillonnent tant de passions mauvaises et de ténébreux desseins. Il veut arracher leur secret aux dames de Chamblas.
« Madame, pouvez-vous nous dire quel sentiment vous a porté à renvoyer votre femme de chambre ?
C'est la comtesse qui vient répondre :
« Monsieur, est-ce par sentiment qu'on î'envoie des domestiques!'' »
— Alors, madame, pouvez-vous expliquer quel
motif a porté votre fille à laisser sa domestique en Savoie?
— La laisser en Savoie ! Mais Marie Boudon nous avait quittées pour aller soigner sa mère qui est morte depuis. Elle est restée en Savoie, parce qu'elle était malade de chagrin.
— ■ Et v.>us la laissiez là sans ressources ! Quel intérêt si grand l'y retenait sans moyens d'existence?
— Elle voulait y chercher le repos de T esprit. La comtesse s'est accoudée sur le bras de son
fauteuil. Elle promène son regard dédaigneux sur l'assistance et le ramène ensuite sur l'avocat. Tout le monde s'est tu. Il est passé comme un frisson de terreur.
Le président se décide à rompre le silence. Il dit d'une voix altérée :
— Mais enfin, madame, quels sont donc les moyens d'existence de cette jeune fille en pays étranger?
— Je crois qu'avec le car-actère qu'elle a, elle y sera considérée.
— C'est en vain qu'on est considéré quand ou n'a pas de quoi vivre. Lui avez-vous laissé ou envoyé de l'argent?
— En y étant considérée, elle y travaillera.
— Mais elle est malade. Encore une fois, lui avez-vous laissé ou envoyé de l'argent?
— Non, du tout, monsieur.
— Assez! vos réponses seront appréciées.
— Soit.
]\P Bac tente un dernier effort :
(( Il y a une question que je n'ai pas osé adressera une mère, mais quelque pénible que soit mon devoir, je dois vous la poser à vous, madame. Lorsque l'un de vos petits-enfants est mort, votre fille, n'a-t-elle pas dit : « Mieux vaut qu'il soit mort; il aurait été si mal élevé? »
— Je ne le pense pas.
— L'abbé Paul l'a déclaré positivement, et la Cour pourrait le rappeler.
— L'abbé Paul... Ah!
— Ma tâche est encore plus douloureuse. Madame ne sait-elle pas que son gendre pensait que sa femme avait empoisonné ses enfants?'^
— Monsieur, on ne répond pas à cela.
C'est le dernier mot. En le prononçant, madame de Chamblas jette sur l'avocat un regard étrange, tout plein d'un indéfinissable mépris, et c'est sans saluer la Cour qu'elle quitte la barre des témoins. La mère et la fille se retirent à pas mesurés. On n'entend plus que le lent bruissement de leurs robes de soie. Tous s'effacent et reculent, comme si leur contact pouvait être mortel...
L'avocat général Moulin se lève pour soutenir l'accusation. A peine a-t-il achevé son exorde que sa voix s'altère, son visage pâlit.
« Qu'avez-vous, monsieur l'avocat général, lui demande le président qui suit avec anxiété sur le visage de son collègue les progrès de ce mal subit? Désirez-vous une suspension d'audience? »
Pour toute réponse, M. Moulin bat l'air des larges manches de sa robe rouge. On le voit tomber à la renverse sur son fauteuil. Il s'est évanoui.
C'en est trop à la lin pour les nerfs de tous. Pendant qu'on s'empresse autour du malade, qu'on s'assure que son cœur bat encore, la troupe fait évacuer la salle.
Les dames de Ghamblas avaient quitté l'audience dès avant le réquisitoire. On ne devait plus les revoir... iamais.