L AFFAIRE D ASSASSINAT
Cette fois, le décor a changé. La scène se passe à Riom, où, dès le 21 août 1842, veille de l'ouverture des assises, témoins et curieux sont arrivés en foule. Les hôtels regorgent de voyageurs. C'est l'animation de Tulle au moment du procès de madame Lafarge. On ne parle plus que de la ténébreuse affaire. A tous les coins de rue, on rencontre des gens du Velay. On les reconnaît ; les hommes, à leurs chapeaux ronds de dimensions respectables ou à leurs immenses bicornes en forme de claques ; les femmes, à leurs petits chapeaux que pare un large ruban de velours retroussé par derrière en spirale. Tous regardent, un peu dépaysés, les coteaux de la Limagne et les horizons de plaines qui s'étendent jusqu'à la chaîne du
dtl4 LE MYSTÈRE DU CHATEAU DE CHAMBLAS
Puy-de-Dôme. Ilsjse réunissent en petits groupes et pérorent dans leur patois avec animation.
Le 22 août, la Cour entre en séance à midi. Elle est présidée par le conseiller Mandosse de Névrezé. Le siège du ministère public est occupé par l'avocat général Moulin. Au banc de la défense, à côté de M* Guillot toujours lidèle à l'infortune, a pris place un jeune avocat de talent du barreau de Riom, M'' Routier. 11 n'a pas encore atteint la trentaine et ne se doute guère de sa fortune politique qui fera de lui, sous Napoléon III, « le viceempereur ». ]\P Théodore Bac assiste ses clients. On remarque que madame de Tarade a amené ses deux jeunes fils.
Devant le bureau de la Cour, on a disposé les pièces à conviction. Voici la chaîne du chien. Voici la chaise de paille, à dossier foncé, sur laquelle était assis M. de Marcellange au moment où l'a foudroyé le coup de feu. Voici deux des projectiles, retirés tout aplatis des blessures. Voici les vêtements du mort, enraidis par le sang.
La foule est si dense qu'elle reflue jusque dans les antichambres et sur le péristyle du vieux palais riomois.
Pendant la lecture de l'acte d'accusation, .Jacques Besson, qui porte un habit-veste bleu de roi, promène dans la salle son morne regard. Il cherche des visages de connaissance.
LE MYSTÈRE DU CHATEAU DE CHAMBLAS lOo
Le ministère public a fait citer cent neuf témoins, la partie civile vingt-neuf, douze seulement l'accusé. Quand, après l'appel, Arzac qaitte la Sdlle sous l'escorte de deux gendarmes, il échange avec Besson un signe presque imperceptible d'intelligence. C'est comme s'il lui disait tout bas : « Courage. Je suis là. »
L'interrogatoire n'apprend rien de nouveau. C'est une seconde édition de celui du 14 mars. Une fois déplus, Besson se défend d'avoir possédé un pantalon de velours.
Les premiers témoins sont vite expédiés. Ce sont les domestiques qui se trouvaient dans la cuisine du château de Chamblas à l'heure dii drame. Beaucoup, passé deux ans, sont comme stupides. Il semble qu'ils aient toujours devant les yeux la vision d épouvante. Quelques-uns pleurent. Tous ne tarissent pas d'éloges sur M. de Marcellange, « un bien bon et estimable homme ». Le garde-chasse Picard parle de la disparition du chien de garde au moment de l'assassinat et de son retour, le lendemain, sans sa chaîne. Il précise que lorsque l'animal se sauvait, c'était pour courir chez Arzac où on le retrouvait toujours.
Puis, viennent les témoins qui déposent des menaces, de la haine et des mauvais propos de Jacques Besson, des terreurs et des pressen-
timents de M. de Marcellange. De ces propos compromettants, certains sont imputables à madame Théodora. C'est ainsi qu'elle aurait dit à la dentellière Marianne Maurin : « J'ai bien reçu une lettre de mon mari, mais je ne l'ai pas lue. Et j'apprendrais qu'il est tombé avec la voiture et les chevaux dans un précipice que je n'en aurais nulle peine » ; et à l'expert géomètre Obrier : « Si je voyais battre mon mari comme ce grain, j'en serais fort aise. »
Sur la question du pantalon de velours olive, la masse des témoignages accable Besson qui se retranche derrière des dénégations sèches, obstinées. La cause est entendue. Il devient impossible de douter que l'accusé ait possédé un tel vêtement, et le système de défense ne fait qu'ajouter à la gravité de la charge.
On entend encordes témoins de l'affaire Arzac. Arzac lui-même, que le président exhorte sans résultat à ne pas persévérer dans ses mentionges. « Sûr, proclame le subtil berger, que je suis une erreur judiciaire. Je suis innocent, aussi vrai qu'on a cinq doigts dans la main. » A une question de M" Bac sur la cordialité de l'accueil qu'il a reçu des dames de Chamblas, il répond, tout colère : « Ces dames m'ont seulement engagé à dire la vérité, toute la vérité, et à ne pas faire comme ma bavarde de tante. Ficlitrrre... »
Durant ces longs débats, Jacques Besson demeure impénétrable. Son impassibilité fait contraste avec les emportements d'Arzac. 11 semble étranger à tout ce qui se passe autour de lui. C'est un autre qu'on juge. Attend-il le salut d'une protection mystérieuse et toute-puissante? A-t-il fait le sacrilice de sa vie? Enigme.
A l'audience du 24 août seulement, on appelle Claude Reynaud. Ce témoignage est le pivot de l'affaire et autour de lui va s'engager une ardente bataille. Mais, tout d'abord, un intermède : on liquide, après d'aussi longs débats que s'il s'agissait d'une accusation capitale, un incident d'ordre plutôt plaisant. La Cour suspend de leurs fonctions deux de ses huissiers, l'un pendant deux mois, l'autre pendant quinze jours. Leur crime :1e premier s'e-st absenté la veille, sans autorisation, durant l'audition des témoins ; le second n'a pas été chercher son confrère, ainsi que le président en avait donné l'ordre. On ne badinait pas avec la discipline de l'audience en l'an de grâce 1842.
Puis, Claude fait le récit circonstancié qu'on connaît déjà. A trois reprises, il a vu le chasseur mystérieux, et la dernière fois presque en face de lui. Il a eu tout le temps de le dévisager aux derniers rayons du soleil couchant et de le suivre du regard 'pendant qu'il grimpait avec peine un escarpement pour gagner les bois. De son cos-
tume et de ses traits il a fourni un signalement bien significatif- Il a parlé du pantalon de velours olive à côtes, de la blouse blanche, des lèvres boursouflées. Mais, jusqu'à sa déposition du 3 juillet 1841, il n'a voulu reconnaître positivement personne, et son attitude un peu équivoque a déterminé le maintien de l'arrestation de Magnan le décrotteur.
— Vous avez juré de parler sans haine et sans crainte, lui dit le président. Connaissiez-vous l'homme qui s'est trouvé en face de vous? En ce cas, nommez-le?
Alors, dans le silence de la salle, Claude Reynaud laisse tomber ces mots':
« C'était Jacques Besson. Quand je l'ai aperçu pour la dernière fois, il n'était pas plus loin de moi que je ne suis de monsieur (il désigne l'avocat général). Un sapin me masquait, de telle sorte que je voyais sans être vu. Auparavant, il avait traversé la partie haute de mon champ et gagné le bois du Boussillon pour venir ressortir tout près de l'endroit où j'étais en embuscade. Il faisait si peu de bruit avec ses chaussures que je ne l'entendis pas approcher. Je pus ensuite l'accompagner des yeux pendant qu'il franchissait un petit ruisseau, escaladait un talus et se perdait dans les bois qui précèdent celui de Ghamblas. J'ai souvenance de m'ètre fait alors cette
LE >[YSTÈRE DU CHATEAU DE CHAMBLAS 109
réflexion : « Claude, tu es bien bète d'avoir parcouru tout ce chemin pour le revoir. C'est bien lui ; tu ne t'es pas trompé. »
— Si vous aviez le moindre doute, il faudrait le déclarer. Il en est temps encore. On vous représente comme un honnête homme. Ce serait chose abominable que d'accuser un innocent.
— C'était Jacques Bcsson. J'ai dit la vérité au Puy le 3 juillet de Tannée dernière. Je la dis encore.
— Dans voire déposition du 17 novembre 1840, vous avez signalé que la « structure » et la « marche » de l'individu offraient quelque rapport avec celle de Magnan ?
— Je n osais pas nommer Besson à cause des menaces dont j'étais l'objet, mais, dès le premier moment, je l'avais désigné à Arnaud, à Roch, à d'autres encore. Si même, le jour de la confrontation, le juge m'avait interrogé sur la similitude existant entre le pantalon que j'avais décrit et celui que portait l'accusé, je crois que j'aurais tout dit.
— Dans votre déposition du 26 mai 184-1, vous avez parlé de deux hommes?
— C'est vrai. Mais le second se trouvait loin. Il m'était bien « supérieur » et ne remuait pas. J'ai pensé qu'il regardait comme moi et n'était pas de l'affaire.
110 LE MYSTÈRE DU CirATEAU DE CHAMBLAS
— N'avez-vous pas reçu, dans les jours qui ont suivi le crime, certaine visite?
— Oui, un soir qu'il faisait brouillard et pluie, un homme a frappé à ma porte. Je ne voulais pas lui ouvrir, mais il parlait d'une voix si douce que je me rassurai : « Attendez, (is-je, je vais éclairer le feu. » — « Ce n'est pas la peine, répondit-il, je n'ai qu'un mot à vous dire. » Une fois entré, il me recommanda bien de ne pas révéler ce que j'avais vu le 1^'' septembre, ajoutant que, si j'étais discret, on me donnerait beaucoup d'aigent. Quand il sortit, j'eus la curiosité de savoir quelle direction il prenait. J'allai à ma basse-cour et, par-dessus le mur, je vis deux individus se réunir à lui dans un cîiamp, puis, tous ensemble, ils s'enfoncèrent dans le bois. »
Pendant cette déposition qui peut l'envoyer à l'échafaud, l'accusé sourit dédaigneusement. Vers la tin, il se tourne du côté de Reynaud et, penchant sa tète sur sa main gauche, prend une attitude méditative. « Le témoin en impose », se borne-t-il à répondre.
A la demande de M" Rouher, le président fait lire par le greffier les sept dépositions écrites do Claude Reynaud : de l'une à l'autre, le témoignage s'accroît ; il devient progressif dans le sens do l'accusation. Toutefois, si de nouveaux détails s'y ajoutent graduellement, ils sont alors déliniti-
vement acquis, et, à la (in, il ne reste plus qu'à mettre un nom propre. Faut-il penser, comme le dira un peu plus tard M" Bac, que c'est, non pas un voile qui se lève et s'abaisse tour à tour, mais un voile qui se lève par degrés pour ne plus s'abaisser ?
Mais M" Rouher ne tient pas quitte Reynaud à si bon compte. Les dépositions dont il a obtenu la lecture, il les commente sous forme de questions précises, embarrassantes.
— Comment se fait-il que, le 17 novembre 1840, vous ayez répondu textuellement au juge d'instruction : « Jacques Besson, que je connais pour être le domestique des dames de Giiamblas, n'est nullement l'homme que j'ai vu la veille de la mort de M. Marcelknge? » Gomment conciliezvous votre accusation actuelle avec votre première déposition, celle du 10 octobre 1840? Relisons^Ja, voulez-vous : « Me trouvant au coucher du soleil dans ma truffière, j'aperçus, àla distance d'environ trois pas de moi, un homme armé d'un fusil double br-onzé. Il me sembla que le pantalon qu'il portait était couleur olive. 11 était coiffé d'une casquette dont je ne remarquai pas la couleur. J'avais conçu une si mauvaise pensée de l'apparition de cet homme dans la localité que, le soir même, j'en parlai à ma femme et lui dis ; « Cet étranger que je n'ai pas connu fera quelque diable. » Vous aflirmez aujourd'hui que
c'est Besson. Soit. Mais alors, comment expliquezvous qu'il vous ait fallu, pour acquérir une certitude, vous replacer sur le passage de l'individu en question, et le suivre en quelque sorte? Etaitil besoin de tant de marches et de contre-marches pour identifier quelqu'un que vous connaissiez, qui était du pays et que vous veniez de voir d'aussi près? Pourquoi vous a-t-il fallu un plus ' ample examen, quand, dans votre déposition du 3 juillet 184-1, vous avez donné de cet homme, au moment où vous l'aperceviez à trois pas de vous, un signalement digne de iigurer dans le plus minutieux des procès-verbaux de gendarmerie? Lisons encore : « Il portait une blouse blanche. Son pantalon était en velours à côtes couleur olive. Il était chaussé avec des souliers minces et sans clous, ayant la pointe carrée. Il était coiffé d'une casquette usée ; il avait un gilet fond brun avec des fleurs blanches... Il avait les lèvres grosses et la ligure semée de pustules de petite vérole. » Et si vous ne vouliez pas dénoncer Besson dès le premier moment, pourquoi ne pas lever d'un mot les soupçons qui pesaient sur Magnan, pourquoi les aggraver au contraire, en feignant de lui trouver quelque ressemblance avec l'inconnu? Justitiez, si vous pouvez, cette attitude et ces contratlictions, vous dont l'accusation de la dernière heure est susceptible de faire tomber une tète.
LE MYSTÈRE DU CHATEAl' DE CIIAMKLAS 113
— J'ai cherché à revoir Besson, répond Claude, parce que j'avais à cœur de savoir ce qu'il était devenu. Ses allures me paraissaient étranges et ses intentions suspectes. Si je ne l'ai pas nommé lors de mes premières dépositions, si je n'ai rien dit à ma femme, si, d'une façon que je regrette, j'ai compromis Magnan, c'est que j'avais peur, oui, peur, et vous savez pourquoi.
On entend les confidents de Claude Reynaud. Plus hardi dans le village, en présence de ses compagnons de chaque jour, que dans le cabinet du juge, le témoin a dit à André Arnaud, une vingtaine de jours après le crime : « Je ne l'ai que trop reconnu, Besson, mais la peur m'empêche de parler. » Pareil discours à Pierre Roch, à André Gras. Le soir même de l'assassinat, alors que, dans une chaumière de Riou, on parlait de « peurs », il s'est mêlé à la conversation, et, s'adressant à Pierre Exbrayat : « Je viens, moi, d'en avoir une belle. Je me suis trouvé brusquement en présence d'un homme armé. C'était Jacques Besson. » Aussitôt après sa confrontation avec ce dernier à la prison du Puy, il a dit encore à Vidal Reynaud : « Je l'ai bien reconnu. 11 avait son pantalon de velours. ))
De Claude Reynaud, on passe au second témoin qui a rencontré le meurtrier dans sa marche vers Chamblas. C'est le soldat Mathieu Reynaud. Il
114 LE MYSTÈRE DU CHATEAU DK CHAMBLAS
est décédé au cours de l'instruction, mais sa déposition écrite demeure. La voici, telle que l'a dictée à son greffier le juge Exbrayat de Laboriette :
« Le 1" septembre, en revenant de Combriol, j'ai vu un étranger dont l'apparition m'a fait sensation. Il a traversé le bois que je parcourais, venant de celui de Freyssilis. Cet homme était vêtu d'une blouse blanche ou grise, sous laquelle il portait quelque chose de long. Je ne pus pas distinguer si c'était un fusil ou un bâton. Il était coiffé d'une casquette ou d'un bonnet. Il marchait d'un bon pas. J'ai remarqué particulièrement qu'il avait les lèvres épaisses et retournées en dehors, qu'il était laid et avait un mauvais regard. En arrivant chez mon oncle André Reyaaud, je racontai que j'avais vu un homme dont la figure ne me faisait pas plaisir. Pendant le souper, nous entendîmes l'explosion d'une arme à feu, ce qui lit dire à Jacques Vidal, par forme de plaisanterie : « On m'a manqué. »
Donc, devant le magistrat, Mathieu n'a pas nommé Besson, bien au contraire, et, pendant qu'il se mourait à l'hôpital du Puy, il a dit à plusieurs reprises qu'il n'avait reconnu personne. Deux religieuses de Saint-Jean de Jérusalem en viennent déposer, impressionnantes sous leurs
robes blanches dont le seul ornement est la croix rouge de leur ordre, brodée à la place du cœur. Mais quelqu'un est allé le visiter, une femme s'est assise à son chevet, et cette femme, c'est Marie Boudon.
Lui aussi a eu des confidents de la première heure et la voix de ses amis vient remplacer la sienne à l'audience. A Jacques Vidal qui lui annonçait la mort de M. de Marcellange il a répondu : « Ça ne m'étonne pas. » — «Tu as donc reconnu l'homme d'hier? » interroge son compagnon. — « Oui, mais il est bien permis de ne pas tout dire. Je parlerai quand le jour du jugement viendra. » Vidal s'impatiente : « Si tu ne déclares pas la vérité tout de suite, je te dénonce au procureur du Roi et à ton capitaine. » Alors Mathieu Reynaud : « C'est Jacques Besson. Il m'a parlé. Il m'a adressé cette menace : « Ne dis pas ce que tu as vu. Sinon, je te fais ce que je vais faire à l'autre. » Au même Vidal auquel il a recommandé le secret, il offre chopine un peu plus tard et lui tient cet étrange propos : « Buvons, c'est l'argent des dames qui paye. » Toujours au cabaret, Jean Boiron, dont il désire épouser la fille, lui pose à brûle-pourpoint cette question : (( Comment ! un homme fin comme toi, tu n'as pas reconnu celui que tu as vu de si près? » Et Mathieu de répondre ; « Je l'ai bien reconnu, mais je ne
veux pas le dire. » Un jour, à la caserne, son camarade de lit, Joseph Pambourg, lui remet une assignation à témoin arrivée en son absence. « Ah oui, dit-il, c'est pour l'affaire de Marcellange. J'ai rencontré Jacques Besson sur le chemin de Ghamblas. Je l'ai reconnu. Nous nous sommes parlé. Il m'a annoncé qu'il allait à la chasse et je lui ai souhaité bonne prise. Quelques instants après, j'ai entendu le coup de feu. Accourant au bruit, j'ai revu Jacques qui traversait rapidement un ravin. »
Une contradiction apparaît à première vue entre ce récit et celui que Mathieu Reynaud a fait à Vidal. A ce dernier, il a parlé d'une menace de mort. A Pambourg, il a dit toute autre chose. Contradiction explicable peut-être. Loin de son village, de celui qui l'a vu tout tremblant sur le moment même, il n'a pas voulu avouer, surtout à un soldat, qu'il avait eu peur. Il a eu, pour son amour-propre, certains ménagements. Il s'est préoccupé de l'opinion de la chambrée. Tout de même, que de régions encore inexplorées dans l'affaire ! Le témoin oculaire ne peut ou ne veut rien dire à la justice, et quand il se confie à des intimes, ses narrations successives ne concordent pas sur un point important.
Le défilé des témoins continue. L'huissier appelle Jérôme Pugin, dont la déposition est
pour le moins aussi grave que celle de Claude Reynaud. Si c'est en efîet Besson qui a assassiné M. de Marcel lange, on imagine quelle voie douloureuse il s'est condamné à suivre, six lieues durant, avec ses pieds meurtris par la petite vérole. Il doit se montrer au Puy le plus tard et au plus de gens po&sible, cette précaution est indispensable ; il en doit partir à la dernière minute, et alors — aggravation de torture, — il lui faut accélérer sajnarche, afin d'arriver à Chamblas avant que tout le monde soit couché. Mais, au retour, il n'est plus tenu à la même précipitation. Sa fatigue, l'obscurité de la nuit et la rudesse des chemins ne le lui permettraient pas. Il tire le coup de fusil à huit heures et demie. Quatre heures au moins lui seront nécessaires pour regagner la rue de l'Ancienne-Préfecture. Qui donc alors, sinon lui, s'est fait ouvrir, à la minute où les époux Pugin l'ont entendue se refermer avec fracas, la porte cochère du vieil hôtel où tout semble dormir depuis longtemps?
Et, concernant Pugin, l'accusé ne peut faire intervenir le mensonge, la terreur, l'influence corruptrice. C'est un des hommes les plus honorables qui soient. Lui-même l'a fait figurer sur une liste de témoins, sans rien soupçonner de la charge terrible que le vieux tailleur allait apporter dans le débat. Elément si décisif que la défense
en sera réduite à plaider une erreur des sens, un effet de la tempête, un son pris pour un autre, comme si un voisin avait pu se méprendre sur la nature d'un bruit qui lui est depuis longtemps familier-
Mais si dramatiques qu'aient pu être certains témoignages, on en attend de plus dramatiques encore. Mesdames de Ghamblas ont été citées par la partie civile, et, cette fois, aucune irrégularité de procédure ne peut les empêcher de déposer. Elles sont là. On va entendre le son de leurs voix...