LA PREMIERE CONDAMNATION A MORT DE JACQUES BESSON
Le leademain 26 août, l'avocat général Moulin se transporta à l'audience et, faisant effort, parvint à prononcer son réquisitoire. Toutefois, il demanda l'autorisation de parler assis, et ce fut d'une voix faible que, son fauteuil tout près des bancs du jury, il développa, sous une forme austère, mais avec une grande puissance, toutes les charges de l'accusation.
Des premiers temps du ménage, de l'influence néfaste de la belle-mère, de l'inimitié des dames de Ghamblas contre M. de Marcellange, inimitié si passionnément épousée par Jacques Besscn, de ce foyer détruit où le chef ne pouvait ressentir
14â LE MYSTÈRE DU CHATEAU DE CHAMBLAS
un malaise sans se croire empoisonné, il dit tout ce qu'on sait déjà...
Arrivant au crime, il fit à merveille ressortir la gravité de la charge résultant du projet d'affermage ayant pour échéance le 2 septembre 1840.
« 0 vous, dit-il, qui avez intérêt à tuer M. de Marcellange, hâtez-vous 1 Si vous attendez encore, votre victime va vous échapper. Hâtez-vous ! Demain, il ne sera plus temps ! Demain, le bail sera obligatoire pour mesdames de Chamblas et Besson ne sera plus le maître. Hâtez-vous ! la nuit est propice, le ciel est couvert de nuages, le vent du midi souffle avec violence, le moment est venu ! Vous relevez à peine d'une grande maladie ; votre état servira à écarter les soupçons. Hâtez-vous ! C'est l'heure. Si vous êtes encore faible et fatigué, si votre convalescence n'est pas parfaite, faites des efforts, mettez-vous en marche, car demain, demain 2 septembre, il ne sera plus temps. Vous pourrez bien toujours tuer M. de Marcellange, mais vous ne pourrez plus empêcher le bail et ses conséquences. Assassin, hâtez- vous ! »
En toute loyauté, il fit alliance avec la partie civile pour considérer les dames de Chamblas, Arzac et Marie Boudon, comme les complices de l'accusé.
Des premières il dit : « Jacques Besson avait
non seulement sa haine à servir, il avait encore à servir la haine de ses maîtresses, la haine des dames de Chamblas. Oui, il faut en revenir toujours à ees causes anciennes, profondes, certaines, qui ont produit l'assassinat. Les sentiments générateurs du crime ne résidaient que dans la maison de Chamblas. »
D'Arzac : « Voulez-vous, messieurs, que nous vous disions notre conviction tout entière contre cet Arzac? Peut-être, un jour, cette conviction, nous l'exprimerons par des réquisitions formelles ; nous pensons qu'Arzac était le complice de Besson, qu'il assistait sciemment l'auteur principal du crime, en lui rendant tous les services qu'il pouvait lui rendre, en éloignant le chien qui n'aurait pas manqué d'aboyer. )>
De Marie Boudon, et ici l'avocat général touche à la maîtresse preuve : « Rappelez-vous, messieurs, la déposition de Pugin, homme très honorable, voisin de la maison quhabitaient au Puy les dames de Chamblas. Ce témoin nous a déclaré que, le 1" septembre, à minuit et demi, une heure du matin, il a entendu fort distinctement ouvrir et fermer la porte de cette maison. Or, ce ne sont pas ces dames qui ont ouvert et refermé cette porte. Elles sont, ce jour -là, rentrées à neuf heures. Ce n'est pas l'abbé Cartal • il vous l'a déclaré. Il ne reste donc plus que
deux individus à interroger dans la maison : c'est Jacques Besson, c'est Marie Boudon. Cela est évident : il y avait là Marie Boudon pour ouvrir la porte, et Jacques Besson pour rentrer. Rapprochez maintenant, messieurs les jurés, cette importante remarque de l'incident d'hier. Demandez-vous pourquoi Marie Boudon a été conduite aux eaux d'Aix, pourquoi on l'a laissée en Savoie, pourquoi on l'a ainsi soustraite à la justice? Vos consciences nous ont répondu... »
Sa péroraison fut sobre et impitoyable : « Le coupable est devant vous. Le coupable, c'est l'homme qui haïssait l'infortuné Marcellange, qui disait : « J'ai gardé les pourceaux à Chamblas et j'en serai bientôt le maître. » D'autres passions peut-être ont exalté les siennes, mais lui seul est allé sur les lieux, le jour où le crime était nécessaire... Un grand coupable, nous ne disons pas le seul coupable, est devant vous. Au nom de la société, nous appelons toute la sévérité de la justice sur la tête de Jacques Besson ! >
M^ Rouher avait un terrible courant à remonter. Bien plus ému que son client, dont l'impassibilité demeurait pour tous un problème, il mit tout son talent et tout son cœur à le défendre.
Il rappela d'abord pourquoi on avait distrait l'accusé de ses juges naturels : « C'est que le sol tremble dans cette cause, et que partout s'agitent
LE MYSTÈRE DU CÏUTEAU DE CHAMBLAS 145
des passions qui peuvent conduire à une erreur irréparable... Les préventions !.,. voilà le mot de l'affaire? Voilà la crainte qui doit continuellement vous préoccuper ! N'écoutez pas leurs voix trompeuses, écartez de vous toutes les passions, tous les mouvements tumultueux du cœur! Je ne veux discuter qu'avec la voix de la raison. Je ne veux trouver pour m'écouter que des hommes froids, sérieux, pesant avec soin une grave accusation et s'arrètant devant la crainte de rendre un verdict malheureux. Les préventions une fois écartées, fermes et inébranlables sur vos sièges, examinez la cause, et rien que la cause... »
Il fit ensuite l'histoire du ménage et s'efforça de rétablir, à son point de vue, la position respective de M. de Marcellange et de la famille de Ghamblas : du côté du mari, une parcimonie sévère présidant aux dépenses, la peur de voir la comtesse exercer ses reprises et déranger ainsi l'équilibre de son budget, la manie de la persécution, la hantise de la mort violente.
Il mit en relief les tâtonnements des magistrats, les arrestations successives, les doutes mêmes de l'accusation qui déférait Besson au jury comme l'assassin et, subsidiairement, comme le complice.
Il combattit la déposition de Claude Reynaud qui « avait suivi pas à pas l'instruction pour dire
comme elle et accommoder son témoignage à ses besoins. »
Mais à la fin, on sentit que l'enchaînement des faits, la logique des événements, l'absence de toute fissure dans le système du ministère public faisaient chanceler sa foi. Malgré l'alibi, il ne voulut plaider que le doute.
« La condamnation des huit témoins de l'alibi, dit-il, est la conséquence logique de leur déclaration qui se trouve en contradiction manifeste avec toutes les autres dépositions. Mais vous ne l'avez pas voulu. Vous n'avez pas eu le courage de faire arrêter ces vieilles filles courbées par l'âge et la dévotion, qui sont venues vous affirmer qu'elles avaient vu Jacques Besson, le l*"" septembre au soir, au Puy, qu'elles l'avaient vu se coucher à huit heures. L'alibi reste donc avec toute sa force. Il reste au moins dans la cause comme un doute, comme un doute puissant en présence des tergiversations, des mensonges des témoins principaux, et ce doute sera la sauvegarde de l'accusé. Voilà mes paroles pour la défense, mes paroles sans art, arides, sèches, mais nécessaires. Puissent-elles protéger l'accusé ! »
Alors M* Théodore Bac se leva. D'un même souffle, sans une défaillance, sans une redite, il parla longtemps et nul n'entendit tomber les
heures. Nul ne songea à mesurer le temps de sa plaidoirie, et n'est-ce pas en faire là le plus bel éloge? Puisse cette résurrection d'un vieux procès inspirer à tous le désir de la lire dans son texte intégral. N'en citer que quelques extraits, c'est mutiler une statue de marbre. Il le faut cependant.
Ecoutons, au passage, avec quelle som.bre poésie l'avocat sut peindre la solitude de M. de Marcellange au château de Chamblas :
« Le soir venu, dans sa chambre solitaire, il songeait aux premiers jours de son union, à ces joies de la famille qu'il avait entrevues, à ces beaux rêves qu'il avait faits, à tout ce bonheur qui le fuyait, à ces terreurs dont il ne pouvait se défendre et, le cœur serré, les larmes dans les yeux, n'ayant pas une âme où il put épancher ses tristesses, il demandait à Dieu, aux brises de la nuit, aux nuages qui passaient, aux pâles étoiles, à toute cette mélancolique nature qui l'entourait, si rien, rien, ne viendrait l'arracher à son isolement, si l'avenir ne recelait pas pour lui quelque bonheur, quelque espérance inattendus ! Mais rien ne lui répondait... rien que le cri lugubre de l'oiseau des nuits, rien que le bruit du vent qui s'engouffrait en gémissant dans les gorges profondes, et arrachait de funèbres harmonies aux vieux sapins de la forêt de Chamblas !
Et alors, sur le fond de l'horizon, au flanc du bois sombre, il voyait passer l'image de Jacques Besson, le fusil sur l'épaule, jetant vers lui de sinistres regards et des menaces de mort ! »
« Visions puériles, dites-vous ! rêves d'un cerveau malade que les terreurs de M. de Marcellange ! Il est mort, et vous me demandez de justifier ses pressentiments, et vous me demandez des arguments. Moi, je vous montre une tombe. Voilà mes arguments. Je n'en veux pas d'autres. »
Contre les dames de Ghamblas, il est impitoyable. Il met sans hésiter sous leur patronage la corruption des témoins. « Ceux que madame Théodora ne peut espérer séduire, elle les menace. Faut-il rappeler cette expression étrange mise dans sa bouche : « Quand nous serons à Chamblas, nous ferons bien aller les témoins qui déposent contre Besson ; on les blanchira comme on a blanchi M. de Marcellange !
« On les blanchira ! Quel mot ! C'est vous qui blanchirez de peur. »
Corruptrices seulement les dames de Chamblas, ou complices de l'assassinat? A ce point de sa plaidoirie, M^ Bac avance avec plus de précaution, mais les travaux d'approche apparaissent. Fatlaque se dessine. Il faudra un mot du président pour l'empêcher de la pousser jusqu'au bout.
(( Madame de Ghamblas nous disait naguère.
avec ce ton superbe que vous lui connaissez : Nos domestiques se tiennent toujours à leur place. Mais, pour Besson, sans doute, on se départait quelquefois de l'aristocratie de ce principe. Je voudrais bien savoir s'il était à sa place, lorsque, à la fraîcheur du soir, sous le tremblant abri des sapins du château, le bras de ces dames s'appuyait sur le sien avec abandon. Quand je me rappelle cette molle et familière attitude, ce contraste entre les hautaines prétentions de ces dames et leurs façons d'agir, quand je rapproche ce souvenir de l'audacieuse protection accordée à l'assassin, je me demande avec effroi si toutes ces caresses n'avaient pas un but. »
— « M* Bac, intervient le président, rappelezvous que les dames de Chamblas n'ont pas ici de défenseur? »
— « Aussi ne veux-je pas aller plus loin. L'heure n'est pas encore venue d'aller au fond de cet effroyable mystère. Je ne veux pas savoir encore quelle part les dames de Chamblas ont eue dans l'assassinat. J'en sais assez sur elles... »
Ecoutons encore M" Bac parler de l'alibi : « On avait mieux que ces tailleurs, que ces cuisinières, que ces camarades de Besson, dont le témoignage n'a rien d'imposant. Pourquoi, lorsque madame de Marcellange envoyait au procureur du roi cette liste de gens qui devaient constater l'alibi, n'ins-
crivait-elle pas en tête le nom de sa mère, celui de Marie Boudon et le sien? Comment! madame, vous aviez la conviction, la certitude de l'innocence de Besson, vous l'aviez vu au Puy, vous lui aviez parlé au moment du crime, vous pouviez d'un mot sauver un innocent, et vous vous taisez! et vous ne vous écriez pas et vous ne courez pas chez le juge d'Instruction lui dire : « On vous trompe, cet homme est innocent, je le sais. A l'heure du crime, il était chez moi, je l'ai vu ». Ah! parlez, madame, parlez! L'humanité, la justice, la conscience vous en font une loi. Parlez ! Qui pourrait douter de vos paroles? N'ètes-vous pas la veuve de Marcellange ? N'ètes-vous pas la fille du comte de Chamblas ? Tout ce qui inspire la confiance, la considération, la fortune, la naissance, les grandes relations, les amitiés puissantes, ne vous entoure-t-il pas ? Au nom de Dieu, parlez, madame, ne laissez pas la justice s'égarer? Vous craignez qu'on ne suspecte votre témoignage, vous! Mais, pour le défendre, n'avezvous pas votre position, votre renom de vertu, et l'appui de votre conscience, et la force de la vérité, et les souvenirs de cinq ou six témoins, et ceux de votre mère, et ceux de Marie Boudon? Mais, parlez donc ! Dans cette ville où vous êtes née, où votre vie s'est écoulée, où tout est plein du nom de vos ancêtres, où tout vous entoure
de prestige, oa ne peut pas refuser de vous croire! On vous croira, vous dis-je! Au nom de la vérité, au nom de la justice, au nom de Dieu, parlez, madame, parlez! Vous gardez le silence... »
Et la péroraison :
« Tout accuse Besson, jusqu'à la tombe ellemême. Aux temps anciens, quand la foi régnait dans les âmes, quand la pompe des cérémonies religieuses exerçait sur les cœurs sa souveraine puissance, on cherchait parfois les auteurs d'un crime autrement qu'à travers les sages, mais lentes, investigations d'une instruction criminelle. Le cadavre sanglant était porté dans la nef; autour, s'allumaient les cierges bénits, les hymnes des morts résonnaient sous les voûtes sacrées ; et, au milieu de cette solennité funèbre, sous les yeux du peuple assemblé dans un silencieux recueillement, s'approchait lentement, l'un après l'autre, chacun de ceux que le soupçon pouvait atteindre et, posant la main sur la blessure entr'ouverte, il attestait, par les paroles consacrées, le ciel de son innocence. Le sang liquéfié devait couler sous la main sacrilège de l'assassin. Ah! sans doute, le miracle ne se fût pas accompli! Mais la terreur était assise aux pieds du cadavre, l'aile de l'ange de la mort frissonnait autour de ce cercueil ouvert ; et, quand approchait l'assassin,
le cœur lui défaillait ; sa main glacée ne pouvait s'étendre pour attester le ciel, et chacun pouvait lire son crime sur la pâleur de son visage.
« Eh bien ! Besson a subi cette épreuve, et cette épreuve l'a condamné. Il est entré dans cet appartement plein de désolation où gisait le cadavre de M. de Marcellange. Il est entré, la haine dans le cœur et la joie d'une vengeance satisfaite dans les yeux. Son regard a passé sur le cercueil, et, dans ce court instant, le cercueil l'a dénoncé !
« Messieurs, notre tâche n'est pas achevée. Il est d'autres coupables à atteindre. Si lente qu'elle soit à venir, nous savons que la justice arrive à son heure.
« C'est en vain que de hautes positions s'assurent dans la sécurité dont elles jouissent.
(( Quand la vengeance de Dieu jetait sur la terre les grandes eaux du déluge, la montagne orgueilleuse se réjouissait, pensant que la vallée seule serait inondée. Cependant le flot monte, monte toujours, et déjà la montagne sent baigner ses flancs étonnés. Il monte, il monte! et le haut sommet se réjouit encore, que déjà un premier flot vengeur a lavé son front superbe.
« Ainsi, la famille de Marcellange prévoit le moment où elle atteindra le sommet de sa tâche. Depuis deux ans, elle voit sans cesse passer dans ses rêves le spectre de Louis, criant encore : « Si
LE MYSTÈRE DDT CHATEAU DE CHAMBLAS 153
je meurs assassiné, vengez-moi ! » Et ce spectre paraîtra toujours, jusqu'à ce que la vengeance soit complète ! Et les deux blessures sanglantes qu'il porte à son côté ne se fermeront que lorsque, sur sa tombe, se sera faite une triple expiation!
« Oui ! Pour que le vœu de notre frère soit accompli, pour que son spectre s'éloigne entin, nous inscrirons, il le faut, trois noms sur son tombeau : hier Arzac, aujourd'hui Besson, demain, vous, mesdames de Chamblas ! »
Tombant de la bouche d'un avocat qui avait personnifié sa cause au point de faire corps avec elle, ce réquisitoire produisit en effet foudroyant. Tous les regards cherchèrent dans la salle les dames de Chamblas, mais leur voiture roulait déjà sur la route du Puy.
M' Rouher comprit que la partie était perdue et qu'il n'aurait ni assez de souffle, ni assez de talent pour réagir. Il répliqua néanmoins, car la loi a voulu que le défenseur ait la parole le dernier, et il n'était pas homme, quels que fussent sa fatigue et son accablement, à faillir à ce devoir. Soulignant une dernière fois l'illogisme de la poursuite, il demanda subsidiairement aux jurés de laisser à Besson la vie sauve :
« Si la cause était telle que la partie civile l'a faite, eh bien ! il ne faudrait pas que Jacques Besson marchât à l'échafaud, car si (pour me
servir de l'une des figures poétiques de mon adversaire) la montagne n'a pas encore subi l'orage, vous ne frapperez pas la colline. S'il y a d'autres coupables, si des femmes au cœur empoisonné par la haine ont préparé le crime ; s'il y a eu, comme on le disait, une corruption incessante, des séductions journalières, si madame Théodora a sacrifié à Besson jusqu'aux grâces qu'elle n'avait pas, je dirais : « Vous n'avez sous les yeux qu'un malheureux fanatique. Ce n'est pas à cet homme qu'est réservé le dernier supplice... Qu'on juge tout! tout! tout! tout enfin! la comtesse et la femme de chambre, le riche et le pauvre. S'ils sont coupables, qu'ils soient égaux, c'est la loi, c'est le droit. Qu'on juge tout, tout ! Qu'on exhume ces cadavres d'enfants ! Qu on ouvre la tombe du père. Pourquoi vous arrêter?... »
Puis, d'une voix brisée par les sanglots : « Et vous, Besson, vous à qui 1 on a dit que vous n'aviez pas de religion — on vous a calomnié — priez, priez, malheureux, pour n'être pas victime d une erreur judiciaire. Priez ! car, dans ce moment, votre vieille mère aussi pleure et prie. Priez ! car, dans ce moment fatal, votre défenseur n'a plus de force. Sa parole va s'éteindre, et à votre défenseur aussi il ne reste plus qu'à faire monter vers Dieu sa prière et sa douleur ! »
— « Jacques Besson, avez-vous quelque chose à ajouter à votre défense ? y> demanda le Président.
— « Je suis poursuivi innocemment, je le jure », répondit l'accusé, toujours laconique.
La délibération ne dura guère. Quand les jurés remontèrent à leurs bancs, leur attitude sérieuse et grave fit pressentir leur réponse. C'était oui sur la question de meurtre, oui sur celle de préméditation, puis plus rien. On sut plus tard qu'ils avaient déclaré l'accusé coupable à l'unanimité et que sept d'entre eux seulement lui avaient refusé les circonstances atténuantes.
Besson fut ramené. L'absence de M" Rouher et le silence qui régnait dans la salle ne l'éclairèrent que trop sur le verdict, avant qu'il n'en entendît la lecture. On vit alors son visage pâlir et ses yeux se border instantanément d'une auréole sanglante. Pas d'autre manifestation de son désespoir.
Mais, au sortir de 1 audience, après la condamnation à mort, il fallut que les gendarmes l'entraînassent comme un pantin disloqué, les jambes fléchissantes, insensible, la tète penchée sur la poitrine.
A peine franchie la porte de la prison, il s'évanouit tout à fait, et deux sœurs de charité durent s'empresser autour de lui pour lui faire respirer
des sels. Quand il reprit ses sens, il reçut la visite du curé de Martouret, un enfant de Ghamblas, qui réussit à le tirer de sa torpeur, en lui prodiguant des consolations. Puis, le concierge s'approcha pour lui mettre les fers aux pieds. Besson dut retirer les bottes dont il était chaussé et le digne prêtre, tout ému, lui fit don de ses propres souliers.
On l'enferma enfin dans un cabanon, déjà occupé par deux assassins, Obstancias et Pradet, condamnés, huit jours auparavant, pour le meurtre de leur beau-père, aux travaux forcés à perpétuité : « Tu as de la chance, lui dit le second ; je préférerais la mort au bagne. Et je suis innocent. Je proteste contre ma condamnation ». ce On a beau protester, répondit Besson qui parlait pour la première fois depuis la Cour d'assises. C'est inutile. L'arrêt s'est prononcé. Il faut subir son sort. »
Besson se trompait. Ce n'était encore qu'un mauvais songe. Si la justice des jurés s'était montrée inexorable, celle des juristes allait tout défaire. Le dernier mot n'était pas dit : « Libre et sans fers », comme le veut le Code, Besson comparaîtrait devant de nouveaux juges, retrouverait, moins apparente mais plus active, ia mystérieuse protection d'hier, verrait son alibi se renforcer de nouveaux témoins, surto\it aurait
à ses côtés l'avocat le mieux doué pour lutter victorieusement contre M^ Bac. La « forme » allait écarter provisoirement de sa tète le couperet de la guillotine et lui donner une chance de salut.
Prolongation du calvaire ou aurore de la délivrance ! L'avenir allait décider.
On se rappelle les démarches faites par madame deTarade auprès du préfet de l'Allier. Retenu par les travaux du Conseil général, le baron Méchin excipa de la nécessité de ce service public pour ne pas venir déposer devant les assises du Puy-de- Dôme. La dispense était péremptoire. La Cour n'avait qu'à la constater et le préfet devait alors, aux termes du décret du 4 mai 1812, être entendu à sa résidence dans la même forme qu'il l'aurait été à l'audience, surtout avec le même serment. On ne procéda pas ainsi. Le président usa de son pouvoir discrétionnaire. La déposition du baron fut reçue à Moulins sous un serment incomplet et lecture n'en fut donnée aux jurés de Riom quà titre de renseignement. Excès de pouvoir, violation de quatre articles, fausse application d'un cinquième. Il n'en fallait pas tant. Le 28 septembre 1842, la Cour de cassation cassa l'arrêt de la Cour d'assises du Puy-de-Dôme et renvoya la connaissance de l'afîaire au jury du Rhône.
Le condamné à mort Jacques Besson était redevenu l'accusé Jacques Besson.